Poèmes de Jean Alexandre
 
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Une page pleine de poèmes

 

 

« La poésie vit dans les couches les plus profondes de l’être, alors que les

idéologies et tout ce que nous appelons idées forment les strates les plus

superficielles de la conscience. »

Octavio Paz

in "L’arc et la lyre"

 

 

Voici le poème de la semaine : 

 

Te souviens-tu ?

19/04

 

te souviens-tu de nos chansons

nous les chantions ensemble aux soirs de mauvais temps

devant la cheminée, son feu flambant

les anciens chants du soir on les chantait souvent

à la maison, au temple ou à l’école

et nous étions enfants

le monde était en sang

et nous n’y pensions guère

quand ton village ou ma rue étaient en guerre

rien de plus rassurant que les vieilles chansons

aujourd’hui on ne les chante plus

mais devant la cheminée d’antan

nous deux chantant

souriants

le temps qui passe ne passait plus pour un temps

même à deux voix nous nous trouvions unis

te souviens-tu de ce temps-là

quand nous chantions unis les anciens temps  

 

  

 

 

Voici un choix des derniers poèmes parus sur ce site suivis de certains

qui sont vieux de cinquante ans, publiés ou non :

 

Tiens ?

 

ils cherchaient ils cherchaient

ce que ça veut dire tout ça

mais ça ne voulait rien dire

 

ça disait

comme une pomme

ça se mangeait, il fallait l’avaler

ou ça pourrissait

tombait

avec la terre ça faisait d’autres pommes

 

manger avant

or jamais je n’ai pas faim

 

aimez le monde et le prenez

c’est bon

comme disent les gens d’en haut

prenez-en plein la gueule

 

 

 

 

Quittant la nuit

 

quittant la nuit, ils sont entrés dans le matin fragile

la joie, la peur, l’ardeur mêlées, la ferveur malhabile 

 

parlant, ils seraient obligés, ils seraient menacés

dansant, chantant, ils se mueraient en oiseaux pourchassés

 

mais la mort, en son fond, avait passé, restait le jour

la vie qui s’entrouvrait, tendre bourgeon que l’on savoure

 

elle s’ouvrait, papillon qui se déplie, proie facile

et qui tenait en leur parole, en leur parler labile

 

aussi, en cet instant, se sont-ils tenus cois, en leur patience

avant d’oser sortir et dire, et trouver leur audience

 

lâchés comme un vol d’étourneaux, ou sur l’eau comme une onde 

ils se sont égaillés, cognés, ont rencontré le monde

 

au soir ils sont entrés, quittant le jour aux mots sans nombre 

confiants, tâtant des mains la nuit, au lieu où finit l’ombre

 

 

 

 

Enfants dépravés

 

les enfants, les petits enfants, tous les enfants

qu’on en tue un, qu’on en tue cent ou mille, ou bien dix mille

selon la pente de nos raisons

nos raisons folles, ô combien déraisonnables ces raisons

il reste qu’ils sont morts

 

toi qui ne sais rien de l’avenir

sinon donner la mort

que fera-t-on de toi, quel sera ton sort

sinon le pire

 

et qui a le droit de tuer les enfants

je vous le demande

qui s’arroge le droit d’assassiner même les petits, les enfants

qui es-tu toi qui tue

tu es un imbécile, un enfant dépravé, le sais-tu

 

lui qui ne sait rien de l’avenir

sinon viser la mort

que fera-t-on de lui, quel sera son sort

sinon le pire

 

tuez-vous les uns les autres

vous qui aimez la mort, qui haïssez l’amour

les enfants vous regardent, ils voient ce que vous êtes

est-ce pourquoi vous les tuerez

aimez vos engins de mort, eux seuls vraiment sont vos enfants

 

vous ne savez rien de l’avenir

rien d’autre que la mort

que fera-t-on de vous, que sera votre sort

sinon le pire

 

 

 

 

Frêle

 

sous les débris

les fracas

la source infime d’un chant

 

aux oreilles du veilleur

un filet d’eau

murmure

 

écoute

tendu vers le silence

la paix qui vient

 

aux tempes martelées

naît

une fissure intime

 

cela suffit

imperceptible

l’infiltration s’impose

 

écoute

et continue continue

en toi se fraie le charme

 

car le combat des frêles

use d’armes futiles

mais vives

 

 

 

 

Nuit

 

je pleure

il me faut bien sourire

comme un rai sous la porte

viens

donnons le jour aux fifres

sortons les tambourins

 

j’ai peur

il me faut bien tenir

comme un arbre au désert

tiens

je ne veux que poèmes

la lune me pardonne

 

je meurs

il me faut bien bénir

comme l’aube entre les nuits

lien

entre deux blocs de pierre

entre nuit et lumière

 

 

 

 

Les chanceux

 

les chanceux

mendient le souffle de l’Esprit

le règne de Dieu est à eux

 

les chanceux

ce sont les doux

ils vont hériter la terre

 

les chanceux

ce sont les malheureux

ils vont être consolés

 

les chanceux

ont faim et soif de justice

ils vont être rassasiés

 

les chanceux

pratiquent le pardon

ils vont le recevoir   

 

les chanceux

ont le cœur sans mélange

ils vont voir Dieu

 

les chanceux

sont les faiseurs de paix

on va les dire nés de Dieu

 

les chanceux

sont persécutés pour la justice

le règne de Dieu est à eux

 

 

 

 

Emballements

 

il arrive parfois que

les temps s’emballent

et les saisons

 

ils délivrent un message

en urgence

pour le bien des fruits à venir

 

et toujours à ceux-là

qui savent tout lire

des temps et contretemps

 

puis les temps se replient

dans le silence

et les humains oublient

 

pas les plantes ni les bêtes

ni la pierre ou la boue

ni la terre

 

ni même l’eau

eau du ciel, eau de la terre

et surgit le malheur

 

alors pour les humains

tout casser, tout refaire

pourvu qu’ils ne soient vieux

 

 

 

 

Participant

 

il ne se

sentait pas à sa place

il n’était pas à sa place

 

un peu dedans un peu dehors

un pied dehors un pied dedans

déplacé

 

toujours un peu ailleurs

en même temps parlant d’autre chose

parlant à côté

 

déclassé

d’ailleurs mal habillé

bien habillé pas à l’aise

 

dans les rassemblements

fredonnant

un air en dedans

 

souriant poliment

les doigts marquant son rythme allant

distraitement 

 

triste quoique au fond

aimant bien les gens

distraitement

 

 

 

 

Terriens

 

humain fils de l’humus

fils de la terre

 

en état de culture

non pas nu mais vêtu

des enfants de cet arbre

de toute science

 

de l’arbre de beauté

et de malheur

 

père de l’eau salée

qui pleut de lui

et fait lever le grain

et lui casse les reins

 

inventeur meurtrier

en la cité première

 

et pourtant paysan

auteur de paysages

fondateur de pays

 

et familier d’errances 

 

 

 

 

Espérance

 

en elle qui se cache

je crois

je parle d’amour

 

elle qui va sans âge

ce jour

me dit courage

 

au sein du rêve

songe

des croyants endormis

 

au plus profond

je vis

comme au cœur de la nuit

 

je suis un sac de pleurs

et au milieu

la joie

 

 

 

 

La voie

 

la courbe d’une parabole

voici le chemin

qui va droit se méprend

croit savoir, se croit sachant

il se perd

 

la route en son dessein

est de grâce    

élégante et modeste

ainsi va la voie

un sourire

 

aussi va-t-on cherchant

par la roue du moment

cerclée de fer

l’inflexion d’une allée

où s’anime le souffle

 

 

 

 

Que dis-tu

 

que dis-tu de la vie

que dis-tu de l’amour

que dis-tu de la guerre

tu ne sais pas

 

tu l’as vue s’écrouler

la maison, s’ébouler

ton monde s’en aller

tu ne cries pas

 

il faudrait bien qu’un jour

il faudrait qu’en tes jours

il faudrait qu’à jamais

tu ne haies pas

 

non, ce que tu veux

non, tu le chéris

cet aujourd’hui qui va

tu l’aimes là

 

 

 

 

Les arbres avec le vent

 

le vent, le grand vent, s’était levé

alors les arbres se sont mis à bruisser

ils aimaient sa façon de les malmener

quand il les traversait

quand il les chamboulait

imaginez toutes les histoires qu’il leur racontait

venant de loin

 

on ne comprend pas les arbres

ils ne sont pas de bois

ils aiment que l’on s’occupe d’eux

c’est humain

les arbres sont en nous

et nous sommes en eux

parfois même ils chantent

et c’est comme un appel

 

ils on besoin qu’on entre dans leur monde

là où ils sont vivants

dans leur monde vert

leur monde de terre et d’air

surtout quand le vent retombe

épuisé

 

 

 

 

L’entends-tu ? 

 

L’an qui vient, d’où vient-il, pour un bel en demain ?

Dis-le moi : s’en va-t-il, espoir tombé des mains ?

Qui peut encor parler en sorte qu’on l’écoute

sans que naisse le doute ?

 

Qui peut parler et dire s’il a le cœur lié ?

Ô toi qui as l’oreille, le souffle régulier,

qu’entendras-tu venir, verras-tu ce qui vient

renouveler les liens ?

 

Si mon maître était là, vraiment le dirait-il ?

Il tarde à investir des esprits peu subtils,

il me parle peut-être et je ne l’entends pas.

Toi perçois-tu ses pas ?

 

 

 

 

Joie

 

ce n’était pas compliqué

c’était juste un peu de joie

aurait-il revendiqué

bien plus, un feu qui rougeoie

une source, un puits, de l’eau

un toit, un abri de pierre ?

la joie, non tel bout de terre

 

il a eu la peine amère

et la joie qu’il demandait

ne fut pas même éphémère

il ne l’a reçue jamais

sauf en la pompant de force

au profond de ses vieux os

sa joie, telle un doux fardeau

 

il a le toit de bardeau

la maison aux volets verts

la source et l’eau à plein seau

le lit chaud et le couvert

saura-t-il puiser la joie 

circulant sous son écorce ?

la joie, ce vieux s’y efforce

 

 

 

 

Naissance de l’humain

 

Fils de l’homme, fille de l’humain, fils et fille des humains, fils des hommes et des femmes, fille des femmes et des hommes, humains en nombre qui naissent chaque jour sur la planète bleue,

 

humains de chair et de sang, corps rouges et blancs, glissants, d’humains ensanglantés, fils et filles des femmes et sortant de leur ventre, filles et fils des hommes qui les font leurs enfants,

 

petits humains au premier cri, première parole de douleur et d’effroi quand vient en eux le souffle, humains aveuglés et apeurés déjà, humains fils d’Adam fille de Dieu et semblables à lui,

 

enfants de la violence humaine, de la violence terrienne, enfants de la terreur de la guerre et de la chaleur de l’amour, divins enfants pour qui sonnent les tambours de l’amour et de la guerre,

 

humains homme et femme en un seul être advenu, seul enfant chez tous les enfants nus, mort avec les autres de Bethléem, né avec les autres à Bethléem, tous les autres en lui, bel enfant de l’humain, 

 

enfant de la beauté du monde et fils de la terreur du monde et fille de l’amour du monde et fils de la douleur du monde, enfant de l’avenir du monde et fils de la mort du monde et fille des aurores…

 

 

 

 

Bonjour

 

je dis bonjour

je dis bonjour, je dis merci, ou s’il-vous-plaît, excusez-moi, je dis au-revoir

ce n’est pas que je sois poli, ça voudrait dire frotté au papier de verre

non merci, excusez-moi, pas ça !

non, c’est par provocation

c’est pour pousser l’autre, en souriant, à montrer son visage, celui du dimanche

j’aime les visages des gens, leur visage du dimanche même un lundi

c’est beau

 

 

 

 

Chanter

 

il s’était remis à chanter

l’ombre s’était retirée

il chantait

 

c’est ainsi qu’on s’éveille

tourne la terre

au matin nouveau

 

pourtant c’était la guerre

il chantait

le cœur ouvert

 

on ne peut attendre

vienne ce jour

la fin des crimes

 

vienne un chant nouveau

de ces ruines 

qui serait amoureux ?

 

 

 

 

Autre

 

mais bien sûr il fallait que nous changions de monde

à défaut de changer 

 

on a toujours besoin d’un autre monde à faire

alors on l’imagine

 

et quand il nous arrive il est déjà caduc

s’il n’est pas malfaisant

 

il faudrait il faudrait qu’un autre monde existe

par lui-même et pour nous

 

pourquoi faut-il toujours que celui qu’on nous montre

soit celui des puissants

 

un autre nouveau monde où les gens compteraient

et qui ferait vibrer

 

 

 

 

Le banc

 

à cet endroit de la colline

le chemin sortait des bois

dans la douceur des vents

on voyait là toute la plaine

 

on a fini par oublier l’accord

celui de la terre et de l’homme

un long travail

pour un paysage de paix

 

et je repense à ce banc

un homme, un paysan

il avait installé un banc

d’où contempler la plaine

 

cet homme est mort

reste le banc, reste la plaine

reste le regard de paix

le souvenir du cœur des hommes

 

 

 

 

Matin

 

avancer sur le sentier

soleil aigrelet de novembre

entre vigne et taillis

au vert de l’yeuse

 

au loin l’église

au sommet du village

sa cloche tinte, perdue

qui ne parle plus

 

vers nous le jour avance

écouter

ce monde là, autour

vibrer du bruissement du monde

 

un souffle passe

passe un oiseau

 

 

 

 

Guerre

 

là se révèle d’où vient le sang

feu qui n’est pas tombé du ciel

mais qui monte vers le ciel

vue d’une terre en sang

 

demain viendra le sang

tout au loin se voit le ciel

le sang atteindra-t-il le ciel

le ciel s’abreuve-t-il du sang

 

en nos jambes cuit ainsi le sang

jusqu’à nos cœurs il monte au ciel

viendra-t-il un arc-en-ciel

circulerait le sang

 

 

 

 

Chien andalou*

                                         * clin d’œil à Buñuel

 

aucun doute c’est un chien

une chienne 

elle trotte seule vers on ne sait où

 

pas de maître

aucun humain 

pas de collier, de laisse abandonnée, rien

 

son poil est bleu

naturellement bleu de lune bleue

soir pâle, brume de nuit

 

la chienne furtive envoyée de la mort

qui court sans se lasser   

imperceptible au vrai dans le paysage

 

elle sait  

elle va vers où, s’en va vers qui elle va

tu n’as pas à le savoir

 

 

 

 

Source

 

vient le mot source

et le mot cristalline

et ce mystère

que l’eau me vienne

s’appelle toi

 

et son nom véritable

qui soigne tout

on ne sait d’où

mais tu le sais

s’appelle toi

 

et l’eau qui sourd

source de joie

du très profond

du long désir 

s’appelle toi

 

 

 

 

L’île aux oiseaux

 

il y a dans cette île 

tant de choses inutiles

que les humains aimaient

et délaissaient

sous les arbres de jais

et le maître des nids

loin tout là-haut

 

comme un enfant

je te parlais de lui

aux ailes lamées d’or

à l’œil de flamme aiguë

au long manteau de pourpre

plumes du soir

il te regarde

 

cette île

est celle des esprits

maîtres des vents et des pluies

on en revient salé

sorti des nids de conque

comme habité de mer

jeté vers les nuages

 

 

 

 

Visage

 

ce qui chante

en moi

n’est pas mien

fil de joie

que j’avais demandé

 

venu de loin

ce cœur d’enfant

ennuie les gens        

cheveu blanc

et sang rouge

 

ce sourire

ne dit rien

sauf en dedans 

visage sans valise

murmurant 

 

 

 

 

Songe

 

la nuit

viennent des rêves qui ne sont plus des rêves

des rêves qui enseignent

et qui disent

et vous mènent au vrai

là où tu ne voulais pas aller

 

ce sont des songes

fleurs accomplies

et le don est en elles

gratitude et tristesse

ainsi que joie

car ce qui vient en songe accorde le pardon

 

 

 

 

Bip

 

c’est la nuit 

et aux bois d’alentour

un oiseau fait appel à sa belle

patiemment

 

il n’est pas grand musicien

elle non plus sans doute

il ne lui intime qu’un bip

répété répété 

 

alors elle vient

à moins qu’elle ne se lasse

et s’en aille chasser

une autre fois peut-être

 

j’aime la nuit

l’oiseau qui ne se lasse

le souffle qui le porte

et la vie à voix basse

 

 

 

 

Danse du sable et de l’eau

 

je lève les mains, je touche le sable

je danse

ô ciel immense

je bois la vague, enfance

infatigable

 

je suis le fils, l’enfant de l’eau c’est moi

ma mère

enfance amère

me noie, elle m’aère

il pleut là-haut

 

il n’est de ciel que d’eau, danserez-vous

en transe

le sel m’encense

le ciel, chaude présence

se mouille à nous

 

 

 

 

Chante !

 

rien n’est plus beau

que les chants de la douleur humaine

plus encore que les chants du bonheur

 

rien n’est plus beau

que les chansons qui consolent au soir

que les refrains qui réchauffent les âmes

 

rien n’est plus beau

que les péans des combattants qui sauvent

et les regards de paix des survivants

 

chante, toi qui pleures

afin que ce monde perdu s’émeuve

et que l’humain s’éveille un clair matin

 

 

 

 

Regret

 

des étés on en a vu

des beaux ciels à bébé

des marie-couche-toi-là

sorties des roses

étés à la demande

oubli des vents d’ailleurs

 

souviens-toi mon amour

tu n’aimais pas cela

non

ni les hivers à dents noires

à cheveux de varech

leur neige même en gris

 

on aurait dû l’inventer

le printemps

il n’aurait pas dit non

ni l’automne en casquette

tiens

on aurait eu les temps

 

 

 

 

Parabole du platane 

 

une allée de platanes

des deux côtés

alignés tous les dix mètres

comme font les humains

mécaniques

 

mais sous terre tout du long

deux chaînes de racines liées

et d’un côté à l’autre

d’arbre en arbre

ce même lien

 

pour les platanes la vie

est ce lien

un seul arbre enfoui 

et mille expériences feuillues

qui prennent aussi l’air

 

 

 

 

Caillou

 

il marche avec sa tête

il marche dans sa tête

pleine d’images

 

et ses jambes s’oublient

et ses pieds

et s’il trébuche où ira-t-on ?

 

pense à tes pieds 

à ce méchant caillou

celui qui roule

 

et si tu tombes où s’en iront

mortes en chemin

en tête les images ? 

 

de quel ventre inventif

de quel désir

est sorti ton chemin ?

 

 

 

 

Nuées

 

le sol ne tient plus

la maison se disloque

fissures puis lézardes

ouvertures hagardes

dans les combles du vent

 

venu le temps

où l’osier est plus sûr

l’herbe tendre au pied nu !

veiller au scarabée

et entrer dans les arbres

 

comment se cacher

entre les nuées

les ciels d’améthyste ? 

déshabités

dans l’immensité

 

 

 

 

Qui tient

 

du fruit

la pulpe fait plaisir

ou bien rebute

c’est le noyau qui tient

 

aussi la chair

que l’on caresse

ou que l’on blesse

le dur qui tient c’est l’os

 

l’âme qui tient

 

 

 

 

Randonnée

 

il a plu ce jour

de la boue sur les talons

bienheureux le vent

 

sorti de la ville

on frissonne sous la pluie

averse choisie

 

une pluie d’été

l’estomac dans les talons

vienne une accalmie

 

tiens ça dégringole

longue marche au ciel trempé

repas chaud ce soir

 

 

 

 

Départ

 

à peine avais-je pour toujours abandonné la maison

elle s’est lézardée

elle s’est lâchée

 

à peine avais-je pour toujours dit adieu au grand cèdre

il s’est effondré

lui que j’aimais

 

à peine avais-je tourné les pieds qu’ils ont dû m’en vouloir

et finir d’espérer

je m’en allais

 

 

 

 

Canicule

 

entre deux murs une venelle

à l’ombre déjà

et une chaise à dessein postée là

chaleur tout autour

comme une huile de vidange

épaisse, lourde et noire

 

mais là un souffle

comme la main d’une amante

frais et ténu et qui suffit

contre toutes les fournaises

une assise là

et juste un souffle

 

passé entre deux murs

je n’avais plus soif

frais comme une éponge d’autrefois

et bien allant

comme un grand vent de mer

pour marcher

 

 

 

 

En ce temps-là

 

Il y a longtemps de cela

il était là

tu ne le savais pas

 

En ce temps-là tous les boiteux

les estropiés les malheureux

les paralysés, les lépreux

les aveugles et les gâteux

tous ces gars-là venaient à lui

ils repartaient sains et guéris

 

En ce temps-là les pauvres filles

filles de joie comme on disait

pleuraient les larmes de leur corps

leur corps vendu et profané

redevenu digne d’amour

redevenu temple de Dieu

 

Et les acheteurs et les vendeurs

les raisonneurs

lui ont pas pardonné

 

 

 

 

La joie

 

il cherchait la joie, la demandait

il le sait maintenant

elle n’apparaît qu’en des instants fugaces

mais vrais

comme l’imprévu d’un hiatus 

un temps d’entre deux temps

(les temps pouvant se disjoindre)

 

tu marchais

l’air t’enveloppait, te frôlait

devenu souffle, se faisant brise

et là tu t’arrêtes

les arbres sont des arbres, les fleurs des fleurs

et tu t’arrêtes

 

la joie en moi

en un pur apaisement

la poitrine exultant

reconnaissant

ne sachant que faire d’autre que rire

les oiseaux se taisant

puis je repars enveloppé du vent

 

 

 

 

La poésie s’est envolée

 

« Quand le Divin a fini de parler dans l’Écriture,

la poésie commence. »

Erri de Luca

 

il arrive que la poésie se taise, honteuse

elle n’avait pas entendu ce que disait le maître

elle n’avait pas écouté, elle restait coite

toute rouge

avec ses nattes bien serrées pourtant

son petit col amidonné

son tablier rose et ses socquettes blanches

ses souliers cirés bien noués

 

vous me ferez cent lignes avait dit le maître

cent lignes ce n’est pas de la poésie, c’est du recopiage

la poésie s’est sauvée

avec ses ailes amidonnées, son luth aux cordes rouges

à force d’être pincées

et ses pieds de iambes entrecroisés

ses histoires à rire et à pleurer

la poésie s’est envolée

 

toute la classe a respiré, partie la petite bêcheuse

pour qui se prenait-elle

chouchoutée par le maître avec ses airs de sainte-nitouche

on allait pouvoir travailler

sérieusement s’emmerder, le crayon mâchonné

mais on avait oublié le poème

rêvant au fond, près de la fenêtre, de l’encre sur les doigts

cheveux embroussaillés

 

 

 

 

Évêques

 

dans le ciel bleu bleu bleu

quelques nuages blancs 

le vent est leur maître, ils ne sont que vapeur

c’est pourquoi je les aime

on a toujours raison de contempler là-haut

ces avaleurs de vent sur la mer translucide

 

ils nous parlent de pluies promises pour plus loin

le souffle qui les mène les sculpte par instants

transformés en troupeau comme brebis fantômes

en armée démunie, en nuées assombries

en bêtes malfaisantes, en ombres maudissantes

(le vol de l’hirondelle effrange alors la cime des forêts)

 

humains aussi parfois, nuages effigies transmués en gisants

longs évêques allongés s’avançant pieds devant

la mitre effilochée

austères, en partance vers les prairies célestes

monde mouvant

quand un coup de vent les transforme en serpents

en dragons bénissant

chimères au-dessus de nos têtes rêveuses 

 

ombres éphémères s’en allant

ainsi peut-être les gens

 

 

 

 

Chaînons

 

la chaîne faite par orfèvre

ses chaînons peuvent s’ignorer

étrangers l’un à l’autre

la chaîne même ronde

n’a-t-elle pas de sens ?

 

mes jours te portent

et chacun d’eux t’ignore

dispersés par le vent

l’odeur du lien demeure

avant de s’évanouir

 

un matin l’on s’éveille

sentant l’odeur étrangère

on l’imagine toute à soi

c’est le rêve de la nuit

c’est ton souffle de la veille

 

 

 

 

Samedi matin

 

Samedi matin assez tôt j’ouvre les volets

la place est calme, pas un bruit hors le bruissement des platanes

comme disait un homme arrivé trop tôt, le monde il est pas là

 

au fond, entre la poste et l’école, un grand espace est libre

la route le longe,  puis le moutonnement des bois s’attaque à la colline

au loin, tout en haut, maître des lieux, un if

 

sur la route, de gauche à droite passe un humain

il disparaît derrière l’école 

puis un corbeau, de droite à gauche, vers la poste

 

tous les volets sont fermés

passe un moment, une porte s’ouvre

une jeune femme, son chien tenu en laisse, traverse la place en silence

 

impavide, là-haut, se tient déjà le soleil

côté cour, côté de l’ombre sur les murs

c’est du côté jardin que viendra le soir, journée passée

 

je sortais de la nuit et voici que j’y vais, le temps d’un tour

samedi traversé, bienheureux jour de vide et de silence

demain c’est le dimanche

 

 

 

 

Rébecca

 

Celle qui me donnera l’eau

disait-il sera celle

que mon seigneur envoie chercher

pourvu qu’elle soit belle !

  Voici l’Esprit

                                                                                                                         

Vers elle un jour ira le fils

et se voilera-t-elle

émue de le voir approcher ?

Je la devine telle

  Voici l’Esprit

 

À la source le messager

lui dira « Demoiselle

le maître veut une épousée

et c’est toi que j’appelle ! »

  Voici l’Esprit

 

Ma mère il faut que je m’en aille

j’entends battre les ailes

du vent d’ailleurs à me toucher

mon cœur à lui se mêle

  Voici l’Esprit

 

Je fus à la claire fontaine

à la source fidèle

et ne saurais me détacher

de la soif qui vient d’elle

  Tel va l’Esprit

 

 

 

 

Jour

 

il y eut un jour

il en est peu dans une vie

longue soit la vie

un seul parfois

 

il y eut ces jours

où se mirent en place

en place toutes choses

et t’enrôlèrent

 

il y eut le jour

où s’enroulèrent

comme un ballot de nippes

tous les parcours

 

en un tel jour

tu ne vois pas la sente

en l’ombre devant toi

où tu marches pourtant

 

en certains  jours

où se presse la fin

se tresse de tous les brins

rien n’importe enfin

 

au demi-jour

après voilages et feuillages

tu peux apercevoir

un visage

 

venant au jour

l’espace enfin devient séjour

ainsi vas-tu

pourquoi broncherais-tu

 

 

 

 

L’étrange

                                   à Rafilipo

 

il riait comme un cheval

les dames se retournaient

 

j’aimais cet homme étrange

pareil aux vieux poèmes

 

quand les morts lui parlaient

quand il parlait aux morts

 

les os se retournaient

dans les tombeaux de pierre

 

il disait des secrets

dans sa langue inventée

 

les femmes caressaient

lissaient son crâne d’os

 

et pour les oiseaux du ciel

son épaule était amie

 

 

 

 

Au front

 

au front aucun doute

dans cette boue humaine

et ce vacarme humain

dans la sanie humaine

sous les bombes mortelles 

le courage fou des humains

la folle peur des humains

leur frénésie

disent tout de l’humain

l’humain

privé de son amour

 

 

 

 

Chœur

         À Míkis Theodorákis, i.m.

 

il est un chant qui monte dans la rue

qui l’entend pourra s’en émouvoir

et ton cœur sait bien qui le chante

 

dans le noir une voix s’est levée  

qui l’écoute pourrait pleurer de honte

c’est ton frère et tu l’entends chanter

 

dans le ventre des gueux il est une chanson

dans leurs jambes se meut une danse 

dans leurs mains se glissent des barreaux

 

où est-il, ma mère, cet oiseau rouge et noir

qui planait au-dessus des eaux ?

où est allé le souvenir des hommes ?

 

 

 

 

Mon ombre

 

je dois vous dire que la nuit

je le sais, mon ombre disparaît

comment reconnaître alors

où se tient mon soleil ?

 

je sais pourquoi, la nuit

enfant j’avais peur du noir

pas d’ombre sans lueur

sans l’ombre quel espoir ?

 

la nuit plus de repère

disparue ma profondeur 

sans l’ombre comment croire

qui règne en ma nuit noire ?

 

 

 

 

Serait-ce un peu

 

mais si je devais vivre encore

serait-ce un peu

ne parlant guère du passé

comme font les vieux

je raconterai je dirai

les beautés des moments à venir

au-delà du malheur

plus loin que la peur

                                           

je dirai les matins en gloire

les soirs de paix fragile

les garçons et les filles

pour chanter leurs amours

après toute laideur

 

plus loin que les tueries

au-delà des offenses

je dirai la beauté  

dans l’odeur du jasmin

la salure de la mer

les délices de la peau

le chant des grandes eaux

la danse des moineaux

 

je ne dirai du passé

que le courage des humains

l’amour des miens

et pour le temps qui vient

le bonheur têtu de vivre

 

 

 

 

Les trous et les éclats

 

la robe de l’angelesse était pleine de trous

robe que les étoiles, les soleils ont ruinée à l’usage 

les puissances

elle qui détenait en ses mains en sa bouche et son cœur

les mille et une justesses semées au jour le jour

nuits et matins lourds

 

mais elle a dit

 

pour filles et garçons, pour les hommes, les femmes

cœurs sans ruse, aux mains de cuir tanné

mains au lavoir ébouillantées

souliers lourds, cannes familières, mouvants dentiers

têtes lourdes enrubannées de soucis, de graves pensées

 

elle a dit l’amour

dans leur ventre mis l’espoir, attente rude, fier regard

par les éclats de sa robe, éclats d’un monde heureux

pour eux

 

de là le courage 

 

 

 

 

Pâques

 

Une porte est ouverte

le monde n’est pas fini, l’univers n’est pas clos.

Imaginez une existence avec une porte ouverte à l’intérieur...

 

Vous êtes à l’entrée, juste au seuil

aventure inouïe d’une vie autre

découverte des ailleurs

 

– Je fais du neuf, dit Dieu, je vais plus loin

je dis oui à l’aventure, je dis oui à la bonté, je dis oui à la beauté

oui à la justesse, à l’élégance de la vie

je dis oui au combat !

 

 

 

 

Leurs savoirs

 

commande commandera

ce sont les messieurs

leur savoir et leurs sous

chacun le sait depuis l’enfance

et au-delà

 

le savent hommes et femmes

avec leurs mains et leur savoir

leur infini courage

leur colère concentrée

tout en dedans

 

 

 

 

Le soldat et sa fleur

 

Le soldat était sale     couché dans la boue

il tenait chaud à la terre     elle dégelait

il était là depuis longtemps     sans bouger

la boue rougissait     il saignait     le sang coulait

un éclat dans la cuisse     plaie ouverte

il s’enfonçait dans cette soupe de terre noire

boueuse     et de glace fondue et de sang

 

le plus souvent il dormait     il somnolait  

sans souffrir     le froid l’en protégeait

un rêve le tenait éveillé     même à moitié

le rêve d’une fleur émergeant de la boue

à demi gelée     vivante     crasseuse et flétrie

d’autres aussi     un peu plus loin     éparses

la fleur était proche de sa main     une main 

rougie de froid et de sang     à demi gelée

et la fleur était bleue     d’un bleu tendre et terne

un bleu-roi de ciel ouvert     sous un ciel mort

 

le blessé cherchait dans sa mémoire

il voulait se souvenir du nom de cette fleur

il se disait     quand je l’aurai trouvé je mourrai

trop fatigué    tranquillement je partirai

tout était clair dans son rêve de fleur perdue

puis il s’est éveillé     non     il n’avait pas rêvé

la fleur bleu délavé était là     à sa main

elle n’avait pas disparu     et son nom     bleuet 

 

les sauveteurs sont arrivés     ils se sont évertués   

ils ont écrasé la fleur     alors il est mort 

 

 

 

 

Ritournelle

 

La Lulu

n’a pas bu

l’eau du ru

y en a plus !

 

et Josette

l’a perçu

menues bêtes ?

disparues !

 

Janicot

s’est émue

d’asticot

y en a plus !

 

Isabeau

est déçue

les moineaux ?

disparus !

 

Jeanneton

n’a pas vu

d’hanneton

y en a plus !

 

Marylou

l’a pas su

le hibou ?

disparu !

 

À Margot

n’a paru

d’escargot

y en a plus !

 

Jacqueline

t’as pas chu

sur l’hermine

disparue

 

Émilie

a voulu

voir la pie

y en a plus !

 

pour Mireille

c’est foutu

les abeilles

disparues

 

 

Ah la la ! le sais-tu ?

tout cela ? c’est perdu !

 

 

 

 

Le sabot du cerf (cinq dires)

 

comme le monde en marche, allant

laisse un temps jouer sa roue

pour qui l’écoute

 

ainsi avance le poème

silence percé de trous

 

 

visage rond

qui n’est que rond

visage long

qui n’est que long

 

                                                                            qui dira l’or

                                                                            caché au fond ?

 

 

c’est le silence

comme une nuit, comme une paix

 

quand cesse le silence

reste un voile sur le monde qui bruit

 

le monde existe

 

 

en mouvement est le poème

fermé ou non sur soi

 

comme le monde

troué ici ou là

 

 

le cerf n’a pas besoin de voir

où son sabot se pose

il le sait

 

au monde

que de mystères !

 

 

 

 

Le mensonge

 

qui es-tu, on me demande

si je voulais je ferais comme les autres

je mentirais

je dirais qui je suis pour les gens

nom prénom date et lieu de naissance

ça suffirait

 

là ne se tient pas le mensonge

mais plus profond

qui règne dans le silence et l’oubli

dans ce qu’on ne peut pas dire

il se tient à ton insu

dans l’indicible et l’impensé

 

quelle importance ?

il ne te revient pas de te nommer

en vérité

car plus profond encore

et plus avant

un autre s’en occupe

 

 

 

 

À Magdala

 

Possédée

elle se souvient de tout

s’est toujours souvenue

amour jamais effacé

pourtant brusquement arrêté

 

c’est lui qui l’a laissée

abandonnée pour suivre son chemin

mourir à cet amour

et quand il est revenu il ne l’a pas touchée

elle n’a pas reçu la grâce d’un baiser

 

se reverront-ils ?

est-il heureux de son attente ?

elle se le demande

tant de démons le lui demandent

viendra-t-il seulement ?

elle attend 


 

 

 

Dix bulles au hasard

 

chemin de terre choisi

courir souffle rendu

pour aller où ?

 

                                             tu occupes le terrain

                                             l’indigo du ciel tourne au mauve

                                             toi tu parles

 

restent les mésanges

les autres ont foutu le camp

les oiseaux

 

                                             éviter les rues

                                             prendre les venelles furtives

                                             on s’y rencontre sans faire exprès

 

sous ce grand soleil

il fait très froid

comment faire confiance ?

 

                                             quand hier devient demain

                                             que d’ennui

                                             mais l’amour éveille encore

 

en vélo il tire un cheval

avec une corde

le cheval imagine l’inverse

 

                                             on ne meurt pas pour une cause

                                             mais pour des gens

                                             arrivé là

 

prendre son temps

chaque pierre tombe à l’eau

autant qu’elle éclabousse !

 

                                             on a tout dit de tout cela

                                             de plus encore

                                             j’en tire ici un résumé succinct

 

 

 

 

Religion

 

les belles choses

aux yeux des gens ont du prix

et les violents s’en emparent

recherchant le prix sans saisir la chose

mais l’ayant investie ils font d’elle

ce qu’ils valent, la violence et le mal

et parfois même la beauté du mal

mais le pauvre cherche la chose

sans prix

 

 

 

 

Dieu ma voie 

 

ma voie justement n’est pas la mienne

elle est un flux, un courant

 

avançant je me démène dedans

ou reculant

 

un courant qui traverse les mouvances

des univers, des temps

 

un flux dont l’origine se perd dans l’hier

et la visée, demain

 

me suis-je mis dedans, m’y a-t-on mis

j’y nage, pas content, content

 

à l’aise pourtant

mêlé aux croisements des temps

 

et je dis à ma voie, veux-tu rallier

un jour un océan de paix ?

 

je crois qu’elle s’y efforce en son désir

elle que je crois désir

 

mais elle ne répond pas

mon chemin aime qu’on le devine

 

 

 

 

Non

 

au petit détour du matin

j’ai toujours su qu’en moi

un noyau lourd et dur

disait non

 

noyau de paroles dites mortes

où des voix très chères

des voix très proches

disaient non

 

au soir je les ai retrouvées

miennes autant que la mienne

contrepoint de chaque heure

disant non

 

et je m’entends parfois

dire leurs mots qui sont miens

car un oui de pure vie

dit ce non

 

 

 

 

Il a faim

 

il a faim

je dois dire

il faut partir de là

 

il s’agit de l’humain

de tout l’humain

il a faim

 

faim de pain

aussi faim de rire

l’œil rouge de vin

 

et faim d’amour

homme et femme

faim de joie

 

il a faim l’humain

faim de paix

et d’amitié

 

faim d’œuvres à créer

faim de travail

et de beauté

 

et je dois dire

faim de sens

pour être vrai

 

faim de pourquoi

moi l’humain

et de réponse 

 

besoin d’un chemin

d’une voie pour aller

avancer

 

et que roulent

comme un torrent

et justice et justesse

 

 

 

 

L’orage

 

ici assez d’eau

notre bouche est amère

bienvenu soit le temps de la fête

 

venu l’orage, le grand, venue la pluie

passé le vent, allé plus loin

un peu d’eau coule encore

 

l’orage a filé vers son maître

le fleuve appelle à sa bise

le fleuve a crié vers le vent

 

l’eau du bas s’assoiffe vers l’en-haut

le ciel la couvre

chiens du haut, filez

 

danserons-nous, aimerons-nous

mangerons-nous et boirons-nous ?

on dit les yeux du messie rouges de vin

 

 

 

 

Ouverture

 

tenez, dit Dieu, ce n’est pas tant l’année

qui s’ouvre

mais peut-être vos yeux et peut-être vos mains

et tenez, votre cœur, même

et vos entrailles

 

et si m’en croyez, alors vous verrez

vous serez étonnés

moi-même je suis étonné, dit Dieu

quand je vois la bonté, et la beauté, et l’amitié

et l’aménité sur l’année

 

le mal, ça ne m’étonne pas

ni la brutalité, ni la méchanceté, ni la cruauté

non, mais la rose sur le fumier

elle m’étonne, tenez

elle me fait pleurer

 

 

 

 

Choisir

 

sans pathos

de façon très pratique, s’aimer

 

 

l’année, direz-vous, fut mauvaise

qui s’en va

je vois plutôt que cette année

nous montra

ce qui se tiendra devant nous

qui viendra

et qui n’a fait que commencer

 

 

quand sont mis

devant eux la mort et la vie 

les humains

choisiront-ils la mort demain 

ou s’aimer

 

 

 

 

Je suis venu

 

tu attends que je vienne ?

je suis venu

avance toi vers moi

ta vie est dans la mienne

 

je suis venu

pour toi, pour l’univers

espère-moi

je viens, ne le sais-tu ?

 

le temps de ma présence

de mon absence

de ma venue

font un seul temps de vie

 

je viens encore en toi

je suis venu

ces deux fois n’en font qu’une 

à venir comme advenu   

 

avance encore, avance

tu vas vers l’inconnu

tu vas me trouver nu

je suis venu

 

 

 

 

Devenu vieux

 

ne cherchez pas

c’est une guêpe aiguë

elle pique comme on mord

rien d’autre, un remord

un regret vous agresse

mauvaise pensée triste

et noire une aile passe

un corbeau, un mainate

rabâche vos méfaits

une ombre survenue

les efface sans hâte

devenu vieux

 

 

 

 

Un qui passe

 

un étranger sur le chemin

un autre que les autres

est passé tout à l’heure

 

or voici que j’aime

ceux qui passent

 

homme, où vas-tu danser

quel bal, au bout de ce chemin

quelle aventure ?

 

rester ici le cœur me pèse

il faut que j’aille un peu plus loin

 

je veux le vent, je veux le large

je veux braver l’immensité

fut-ce la noire immensité

 

dans les abîmes pour m’ancrer

aucun bateau n’est au mouillage

 

qui lui rendra ce que lui-même

aura perdu ?

 

 

 

 

Aller

 

mon corps est un tamis que traversent les ondes

mon cœur est un foulard que transpercent les vents

 

et trembler, frissonner, tu vois filer ma vie

 

mon corps est un taillis que les gelées parcourent

mon cœur est un hallier que les bises rebroussent

 

mais chanter, fredonner, tu allèges ma vie

 

mon corps est un estran que les noroîts survolent 

mon cœur est un hiver que les printemps délivrent 

 

s’abandonner, aller, tu fais vibrer ma vie

 

 

 

 

Tu te tais

 

entre toutes les rapidités

les fureurs, les fracas

affolements de foules effrayées

ou rires exagérés

trombes ou traversées de foules

 

tu te glisses

tu es la couleur du silence

 

interstices de peurs

intermittentes colères exténuées

rages et tendresses cependant

souffle des soulèvements

misères

 

tu vas sans bruit

est-il important que l’on t’ignore ?

 

 

 

 

tel quel

 

au fond, ça marche tout seul

ce truc-là, la poésie

suffit d’écouter le silence

la nuit

 

en toi, le silence, faut dire

n’existe pas

ça n’arrête pas de parler, là-dedans

 

alors si tu écoutes bien

tu en apprendras, des choses

que tu ne savais pas

de toi

 

que tu ne peux dire

aussi

tant il en est

du monde et de là-bas

 

 

 

 

Impoli

 

j’ai déjà vu un ovni, si si

et rencontré un ange aussi

 

faits réels à ne pas dire

choses qui font sourire

 

car l’inconnu dans la maison

fait sourciller la raison

 

 

 

 

Dans le noir

 

cette nuit-là, dans l’ombre 

j’ai discerné la rougeur d’un tison

la crête rouge de l’oiseau du matin

brasillant dans le noir

 

crois-tu vraiment, m’a-t-on dit

voir autre chose que la nuit

au travers de l’obscur et après lui ?

sombre est le monde où tu vis !

 

j’ai dit non, il me faut 

avant toute lueur mensongère

percevoir dans le noir

la crête rouge de l’amour et de l’espoir

 

car il se peut que les yeux agrandis

les yeux noirs des enfants de la nuit

des enfants à l’avenir volé

annoncent des vies étoilées

 

que leur mère leur apprenne

le sourire après la peine

et que l’humain soit promesse

un peu serait-ce

 

 

 

 

Non

Réformation

 

tu dis non comme un fusil

tu dis non

tu cloues sur le mur le Non de ta jeunesse

tu colles sur le mur l’affiche de ta jeunesse

on te dit viens tu dis non

on te dit que valent et que vaudront

tes brèves vérités contre le vrai

bonheur d’être ensemble et tu dis non

homme libre tu dis non

l’amour d’un Seul est ta raison  

 

in memoriam Martin Luther

 

 

 

 

Ainsi parfois

 

ainsi parfois le vent se lève

et le mot vie se pose sur ta bouche

mot de feu

 

les temps remuent, les esprit bougent

les ifs du jardin en vivants se muent 

plus de tombes

 

là tout se met en mouvement

comme les mois et les années qui passent

et les jours

 

et tous ont à cœur de parler

aussi tous les mots et toutes les phrases

les oracles

 

ainsi parfois souffle un esprit

et la poitrine et le cœur se dilatent

vient le jour

 

 

 

 

Plongées

 

un jour peut-être, un autre jour

nous aborderons la lèvre des lacs noirs

et nous camperons là comme on campe

pour avoir été chassé d’un ailleurs

 

au bord des lacs noirs avant d’y plonger

nous allumerons des feux et nos visages

rougis par le feu de l’amitié se contempleront

dans la chaleur d’un sourire

 

toujours à nous se rappellera ce moment

où nous nous aimions au bord des lacs noirs

avant d’entrer vers l’inconnu

dans le dénuement, la nudité de l’amitié

 

notre souvenir, caduc, aura-t-il disparu

ou bien sur l’autre rive des lacs noirs

sortirons-nous lavés après longtemps

pour tant d’autres aventures ?

 

 

 

 

Rêve de marche

 

J’étais assis sur le pas d’une porte

je regardais passer les gens   

leur mot d’ordre était ″colère″ 

les maisons bâties en paix

semblaient courroucées, volets fermés 

et les gens qui passaient me regardaient fâchés 

leur regard me disait marchons marchons 

ils ne dansaient pas de joie

contents de marcher ensemble

le cœur en joie

non ils m’en voulaient

je ne répétais pas leurs dires de marche pour aller où ?

et comme ils ne savaient pas où aller pour marcher marcher

ils ont compris

c’était contre moi qui ne marchait pas

qu’il fallait se tourner

et ils se sont massés devant moi

qui étais assis sur le pas d’une porte car j’avais mal aux pieds

et qui les regardais passer

et ils m’ont tué

soulagés

 

 

 

 

Mon amour s’est levé

19/09

 

lève-toi

mon amour s’est levé

mon amour est devant

 

les injustes ont crié

ils ont maudit

levé la main

 

souris

ouvre ta main

 

sur leur fer

sur leur colère

laisse couler les larmes

 

regarde leurs visages

c'est nous peut-être

 

avance

nul n’est exempt de haine

nous sommes aussi ceux-là

 

que sa ville ne te charme

il n'y est pas

 

il s'en est allé

les royaumes écroulés

il vivra

 

il a su tuer en lui

la force du combat

 

 

 

 

Par la fenêtre

 

je suis assis, j’écris

je lève la tête, je regarde par la fenêtre

elle est grand ouverte

 

elle cadre un espace étranger

une autre réalité 

un dehors

 

on voit loin, au-delà des maisons

on voit les arbres, vie multiple

platanes, mûriers ou fayards élancés

 

et plus loin, dans un effet de brume

comme un voile léger

les collines, brousse mouvementée

 

elles vont loin

mais plus vaste est le ciel

autre monde encore 

 

rarement traversé, rarement peuplé

habité de quelques nuées

un autre monde

 

et toi, où es-tu ?

 

 

 

 

Deux rois

 

la légende légère

par les bois par la lande

courait citant deux rois

 

deux rois qui désertèrent

foulant au pied les lois

ainsi dit la légende

 

 

parut un jour un roi

assis dans la poussière

ne parlant que d’effroi

 

parut un jour un roi

qui écrivait par terre

qui renversait la foi

 

on les disait prophètes

ils prédisaient la guerre 

la chute de nos pierres

 

on les chassa sans peine

avant que tout ne vienne

on chassa la défaite

 

ce furent jours de fête

nos murs se relevèrent

la guerre se calma

 

 

ne croyant pas cela

nous écoutions le bruit

le son du cœur qui bat

 

c’est le cœur de la terre

le songe de la nuit

les mots vrais qui libèrent

 

 

 

 

Mariam âgée*

 

j’aime imaginer Mariam

sur une canne courbée

Mariam une vieille femme

voyant mal et dents tombées

 

elle aura vécu longtemps

chez l’ami de son fils mort

il la traite tendrement

lui parle du temps d’alors

 

bien des femmes de son âge

ont vu leur fils crucifié 

et ne seront, quel dommage

comme elle ainsi consolées

 

parfois l’ami lui rappelle

ce qu’il a vécu, et cru

tombeau vide bien réel

et corps vivant qu’il a vu

 

elle le sait et le croit

pourtant, non sans embarras

elle aimerait mieux, ma foi

tenir son fils dans ses bras

 

des rêves l’ont étonnée

car c’est elle qu’elle y voit

jeune, belle et couronnée

l’enfant blond lui semble un roi

 

on ne peut dompter un rêve

se dit-elle un peu gênée

simple bulle à la vie brève

suffit de s’être donnée

 

autrefois elle a dit oui

comme elle était jeune alors

en son cœur elle a enfoui

ce bonheur tel un trésor

 

elle avance vers la mort

elle y pense bien souvent

bienheureuse de son sort

s’être ouverte au dieu vivant

 

* Dans les langues bibliques, hébreu

et grec, Marie se dit Mariam.

 

 

 

 

Le prunier d’Aline

 

le prunier d’Aline

a perdu toutes ses feuilles

couchées dans l’herbe rousse  

on ne sait ce qu’il deviendra

laid tout nu, il ne respire pas

noir écrit dans le ciel du soir

c’est une année, la nôtre, sans avenir

et trouvera-t-il assez de racine

au monde qui vient

un de ces jours à naître

pour repartir

ou devra-t-on l’abattre, se passer des oiseaux

des merles et des moineaux

attirés par ses prunes ainsi que les enfants 

bruissement d’ailes et mille rires vibrants

le prunier d’Aline, il faudra qu’on y pense

le voudrait-on voir reverdir

vie nouvelle, notre monde à venir

et produire, source de plaisir

un nouveau devenir 

 

 

 

 

Sud

 

c’est un village qui a deux mains

sa main fermée se serre sous les pluies

seaux d’eau longtemps jetés à la face des villages

et tu vois que ce pays est clos

 

et toi venant de lieux qui connaissent en la pluie

l’occasion de maisons chaudes

et de flambées et d’alcools

et de longs parlers d’amis

tu vois la rue torrent boueuse et dévalant

rouge comme une plaie d’Égypte

et le village ne sait plus vivre avec les autres

 

perdu le grand témoin là-haut

qui marque en bas les heures d’ombre

les vieux maudissent sous le rideau

 

avec un visage de vent le village vivra

main ouverte et tu verras

sa paume ne veut rien garder mais elle envoie

sa fleur offerte au soleil rebroussée par le vent

à l’odeur bonne

 

 

 

 

Fuite

 

un jour un jour tu diras

enfin te voilà

fini le combat

        j’attends cela

 

j’attends le jour ce jour

où tu m’attendras

des fleurs alentour

            et dans tes bras

 

image naïve il est vrai

carte postale d’anciens jours

amour amour à jamais

            et cœurs lourds

 

j’invente tout cela

je ne sais où j’en suis

tu me manques et voilà

            mon temps s’enfuit

 

 

 

 

Cyprès

 

Il y avait ce lointain jour

un peu de brume entre mes pieds

de la douleur éparse autour

sans se renier

 

Je t’ai portée d’entre mon cœur

au par devant de mes cyprès

et je t’ai dit dans ma douceur

va-t’en d’auprès

 

Tu m’avais dit garde l’amour

alors tu t’étais éloignée

il reste pourtant ce vol sourd

d’oiseaux saignés

 

 

 

 

En marchant

 

marchant bon an mal an

habité de questions

habillé de raisons

j’oublie le vent

 

je porte ainsi le temps

passant inessentiel

sous les oiseaux du ciel 

croisant les gens 

 

et les imaginant

j’invente des histoires

saugrenues, dérisoires

en attendant

 

 

 

 

Le livre des Nombres

 

Je fus un jour jeté

entre quatre étoiles

et cinq comètes

chevelues

je fus un jour jeté.

 

Je fus un jour perdu

parmi deux mille rues

trois mille routes

incongrues

je fus ce jour perdu.

 

Je fus un jour blessé

aux quatre cent trois piques

aux carreaux du chemin

aigus

un jour je fus blessé.

 

Je fus un jour parlé

deux et trois mots

déliés et liés

inconnus

je fus parlé un jour.

 

 

 

 

Plus encore

 

maintenant

ta main tenant

cela que tu tiens

que tu tiens dans ta main

 

tout cela qui est là

à ta main

le monde qui est là

où tu vis

 

tant que tu tiens

jour qui dure

durant, durant le jour 

maintenu trop court

 

allonge-le, allonge

ce jour, hui, trop court

dis alors aujourd’hui

maintenant le jour tenu

 

et plus encore

pour que dure la vie

dis encore

au jour d’aujourd’hui

 

que tu ne meures

 

 

 

 

Le poste de TSF

 

au soir on allumait le poste

chacun faisait silence

pour soi seul

mais ensemble

 

on se tait

on se cache ainsi parfois

ou l’on se relie

tous ensemble

 

un ange passe

moment de profondeur

où chacun s’abolit

mais ensemble

 

poste allumé qu’on se taise

on parlerait

sans se parler au fond

ensemble

 

 

 

 

Dires

 

Si le dire a du sens

il n’est de dire qu’une caresse

il n’est de dire que d’une fleur

il n’est de dire que d’un bon goût  

il n’est de dire que d’un regard

il n’est de dire qu’une écoute

et je n’ai que cinq sens…

 

 

 

 

Comme nous

 

les arbres

par la racine

s’entendent

et se soutiennent

racine vive

 

ainsi s’élèvent-ils

ainsi produisent-ils

allant fouiller

le riche de la terre

 

enracinés trop peu

pris d’enthousiasme

allant trop vite

au premier vent

ils tombent

 

si jeunesse savait

point de chute

si vieillesse pouvait

plein de fruits

l’arbre vit de raison

 

 

 

 

Pâques, chanson

 

le cadavre enterré

dans un jardin tranquille

le corps du mort serré

en des hiers stériles

 

ces jours étaient les pires

y venait affleurer

l’abîme et son empire

venu nous effleurer

 

le mal était plus fort

la vie l’a emporté

le vivant était mort

il marche à nos côtés

 

la pierre qui s’efface

et le mur qu’on franchit

un souffle neuf qui passe

un corps qui s’affranchit

 

il mange mains percées

on voit le coup de lance

il marche pieds troués

devant nous il avance

 

c’était un jour à rire

à ne plus se leurrer

un jour à tout se dire

à rire et à pleurer

 

 

 

 

Le cri

 

au fond de moi le souvenir des bombes

au fond de moi naît le bruit des combats

au fond de moi sont des morts qui s’empilent

 

il faisait beau il faisait chaud c’était l’été

le printemps vient c’est un hiver les gens mouraient

les tués les corps au sol comme des paquets

les oiseaux se taisaient les corbeaux attendaient

 

grincement des chenilles les tanks ont avancé

regarde dans les champs le vert tendre du blé

les chars t’ont labouré la boue t’a dévasté

pas de pain cet été le blé assassiné

 

les femmes sont parties et leurs enfants aussi

un seul resté ici qui regarde a compris

tout ce deuil est le fruit d’un grand amour détruit

 

au fond de lui les pleurs ont resurgi

au fond de toi tu vois l’humain qui gît

au fond de moi le cri

 

 

 

 

Au peuple démuni

 

ce qui est dans ton cœur est plus grand que la mer

c’est pourquoi tu fais peur, ô peuple démuni

à toi-même tu fais peur

car au bout de ta nuit crèvent les veines, coule le sang

quand devant toi le monde devient rouge

quand ton désir est grand

quand tu ouvres les portes à ton envie de vie

à ton rêve, ô nuit

et tu ne sais alors ce que tu enfantes

vers où t’emportait ton ennui

 

chante ô ma nuit quand le rêve se lève

quand se tient près du lit l’esprit qui te veillait

c’est ton plexus qui cède et fait mourir l’angoisse

elle s’évanouit

te voici comme une veste ouverte qui habite le monde

et veut le revêtir

ton désir est un cogneur, et c’est lui qui te frappe

c’est lui qui s’écorche les mains

et s’il t’a mené un jour vers toute justesse  

qui peut le retenir ?

 

 

 

 

La pluie est là

 

au fourmillement des gouttes

sur les toits

tu l’entends

en pluie fine et obstinée

vient le printemps

cette année le voici modeste

faire apparaître d’un coup le renouveau

fleurs et bourgeons

lui serait trop facile

trop m’as-tu-vu

cette année est année de silence

la pluie traverse le fracas des bombes

et sur le sol contourne le sang des morts

ténue

comme un dieu qui se ferait murmure

quand l’ouragan se croit

 

 

 

 

Ma rose

 

mémoire d’une rose

belle que j’admirais

quand tu seras éclose

je te cueillerai

 

quand je suis revenu

ma rose qu’as-tu fait ?

elle avait disparu

elle que j’aimais 

 

et voici le mystère

elle n’est pas à moi

suis-je propriétaire

de la rose au bois ?

 

 

 

 

J’ai vu

                                                                  poème ancien)                                                                 

 

j’ai vu ce que j’ai vu lorsque j’étais enfant

j’ai vu ce que l’humain sait faire des enfants

je sais ce qu’il en est j’ai su ce que c’était

nul ne fera encor que je croie en l’humain

je savais à cinq ans ce qu’il me faut savoir

serais-je en illusion à plus de soixante ans

l’enfance m’a suffi il me reste à durer

tout le reste est travaux pour mesurer l’abîme

pour tenter d’y sauver serait-ce un seul moineau

 

 

 

 

Requiem 9

 

tenez

ils marchent

ils vont vers un exil

ils fuient

droit devant eux

vers une terre d'asile

égypte douloureuse

 

colonne chancelante

des va-nu-pieds

alourdis harcelés

affamés

ils se sauvent

et parmi eux

un couple et un bébé

 

chemin d'amertume

et de danger

quand vagit

quand roucoule

quand rougit de colère

une petite vie

au dos d'une marie

 

et quand oscille

charge dérisoire

sur la tête dure d'un joseph

ce qu'il a pu sauver

que le tueur

le massacreur

a méprisé

 

reviendront-ils

reviendra-t-il

l'enfant d'un avenir ouvert

marchera-t-il

les pieds légers

sur les chemins de pierre

en liberté en vérité

 

faisant le bien

dans le chaos du monde

pour enseigner

les maîtres de la terre

et soigner

le malheur

au cœur des simples gens

 

nul ne le sait

rien ne l'y aide

une simple parole

venue de bien plus loin

le dit pourtant

qu’un jour peut-être

le ciel s'entrouvrira

 

 

 

 

Souffle

 

en traversant le temps

le souffle de la mer

gémira

 

par ces tuyaux d’un orgue

l’air mis en mouvement

chantera

 

la parole en ce vent

la parole instrument

agira

 

je formule ton dire

ma gorge le module

il naîtra

 

ta parole est devant

qui traverse les temps

qui viendra

 

nous sommes l’instrument

ta parole en ce vent

lèvera

 

 

 

 

Bonsoir misère

                                                                    

En hommage à mon ami Patrice Gauthier – Paris, 1974.

Scène vécue de la vie des pauvres : un homme entre ″dans un bistrot pourri du pauvre Paris″ et salue la compagnie par ces mots : ″Bonsoir misère !″

 

Un jour je dessinerai un taureau – tout le monde le reconnaîtra du premier coup – la force de l'habitude

 

bonsoir misère