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Courtoisie

 

 

Cette page est consacrée à la publication d’informations

ou de textes repris ou transmis par des personnes ou des organismes amis

ou repris dans d’autres supports rendus publics.

On y trouvera présentés :

 

 

·        Une lettre ouverte des chrétiens palestiniens (octobre 2023)

 

·        Un texte concernant la Loi Darmanin sur l’Immigration

 

·        Ci-dessous, le texte d’un sermon venant de l’Église luthérienne de Béthléem :

 

À Gaza, Dieu est sous les décombres

 

Les amis de Sabeel (1) France ont communiqué sur leur site le sermon prononcé le 22 octobre 2023 en l’église de Noël à Bethléem par Isaac Munther, pasteur de l'Église évangélique luthérienne, doyen du Collège biblique de Bethléem et directeur des conférences « Christ au checkpoint ».

 

À Gaza, Dieu est sous les décombres

Ils ont assiégé notre famille palestinienne à Gaza, ils ont traité ses membres de monstres, et les ont blâmés, accusés. Leurs maisons ont été bombardées, leurs quartiers d’habitation rasés, les habitants ont tous dû partir, et ce sont eux qui ont été accusés. Nos familles, nos frères et nos sœurs, nos tantes et nos oncles, nos neveux et nos nièces avaient cherché refuge dans des écoles et ils y ont été bombardés, dans des hôpitaux et ils y ont été bombardés, dans des lieux de culte et ils y ont été bombardés, et ce sont eux qui ont été accusés.

Nous sommes tous brisés. Les habitants de Gaza souffrent. Ils ont tout perdu, tout, sauf leur dignité. Beaucoup d’entre eux sont entrés dans la gloire : la gloire du martyre, mais sans l’avoir cherché. Et aujourd’hui, une fois de plus dans notre histoire, ils se retrouvent devant le même choix : la mort ou partir. Notre Nakba continue !

Où voulez-vous qu’ils aillent ? Il n’y a pas de place pour eux dans ce monde !

Les grandes nations de ce monde sont contre eux. Elles ont recours aux finances, aux armes, à la diplomatie et à la théologie contre le peuple de Palestine, contre le peuple de Gaza. Ils discutent entre eux de l’endroit où nous finirons après le nettoyage ethnique qu’ils nous imposent, comme si nous étions des boîtes en trop pour lesquelles il n’y a pas de place dans la maison !

Il n’y a plus aucune pitié. Plus aucune humanité. Plus personne pour pleurer notre mort. Personne n’est là pour arrêter cette machine de guerre, parce que nous ne sommes pas des membres du bon peuple, de la bonne religion, de la bonne race. Nous ne faisons pas partie des « élus ». Les puissances politiques du monde nous considèrent comme un obstacle, et non comme un allié. Nous avons été brisés, et nous le sommes à nouveau chaque jour : par toutes les images de mort, surtout lorsque ce sont nos proches qui sont touchés par elle : nos familles, nos sœurs, nos parents, tous ces êtres chers avec lesquels nous nous entretenions chaque jour. Nous sommes brisés, tous. Nous entendons des histoires terrifiantes qui nous parlent de l’enfer sur la terre. L’enfer est une réalité à Gaza aujourd’hui. Et nos frères et sœurs palestiniens le vivent en ce moment même.

Ce qui se passe à Gaza n’est pas une guerre ou un conflit, c’est un anéantissement, un génocide permanent, un nettoyage ethnique par la mort et les déplacements forcés. Les puissances politiques de ce monde sacrifient le peuple de Palestine pour garantir leurs intérêts au Moyen-Orient. Elles affirment que notre anéantissement est nécessaire pour assurer la sécurité du peuple d’Israël. Elles nous offrent en sacrifice sur l’autel de l’expiation, et c’est nous qui payons, de notre vie, le prix de leurs péchés.

Où est la justice ? Ils parlent du droit international. Ils nous font la leçon sur les droits de l’homme et nous regardent de haut, comme s’ils étaient supérieurs à tous les autres en matière de valeurs et de morale. Je leur dis : « Allez-vous-en avec vos lois et vos discours sur les droits de l’homme ». Vous, les Européens et les Américains, vous avez été mis à nu aujourd’hui devant le monde entier. Tous ont vu votre racisme, et votre hypocrisie. Vraiment, vous n’avez pas honte ? Moi, personnellement, je ne veux pas vous entendre parler de paix et de réconciliation.

Ce que veulent les habitants de Gaza aujourd’hui, c’est Vivre. Ce qu’ils veulent, c’est une nuit sans bombardements. Ce qu’ils veulent, ce sont des médicaments, et des opérations chirurgicales avec une anesthésie. Ils veulent que soient satisfaits leurs besoins les plus élémentaires pour pouvoir vivre : de la nourriture, de l’eau propre, et de l’électricité. Ils veulent la liberté, et une vie dans la dignité. Ceux qui sont constamment bombardés, battus et persécutés ne veulent pas qu’on leur parle de réconciliation et de paix. Ils veulent simplement que l’agression prenne fin !

Ils nous ont demandé de prier. Les gens de Gaza continuent à nous demander de prier, et eux-mêmes ne cessent de prier. Où trouver une telle foi ?

Nous aussi, nous avons prié. Nous avons prié pour leur protection… et Dieu ne nous a pas répondu. Même dans la « maison de Dieu », dans les bâtiments de l’église, ils n’ont pas été protégés. Nos enfants meurent face au silence du monde, et face au silence de Dieu. Qu’il est dur à vivre, le silence de Dieu ! Aujourd’hui, nous crions avec les psalmistes : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi as-tu abandonné Gaza ? Jusqu’à quand l’oublieras-tu tout à fait ? Pourquoi lui caches-tu ta face ? Le jour, je t’appelle, et tu ne réponds pas ; la nuit, et nous ne trouvons pas le repos. Ne t’éloigne pas des gens de Gaza, car le danger est proche, et il n’y a pas d’aide. Seigneur, notre Dieu sauveur ! Le jour, la nuit, nous avons crié vers toi … Que notre prière parvienne jusqu’à toi … Tends l’oreille à notre plainte … Car notre vie est saturée de malheurs, et nous frôlons les enfers… Nos yeux sont épuisés par la misère. Nous t’avons appelé tout le jour, Seigneur, les mains ouvertes vers toi. Pourquoi nous rejeter ? Pourquoi nous cacher ton visage ? » (adapté à partir des psaumes 13, 22 et 88).

Nous cherchons Dieu ici, dans ce pays, ici sur cette terre. Et théologiquement, philosophiquement, nous demandons : Où donc est Dieu quand nous souffrons ? Comment expliquer son silence ?

Mais ne nous attardons pas à la philosophie et à des questions existentielles. Dans ce pays, même Dieu est victime de l’oppression, il est victime de la mort, de la machinerie de guerre, et du colonialisme. Nous voyons le Fils de Dieu ici sur cette terre crier la même question quand il est sur la croix : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Pourquoi permets-tu que je sois torturé ? Que je sois crucifié ?

Dieu souffre avec le peuple de ce pays. Son destin est le même que le nôtre. Comme l’a écrit Mitri Raheb dans son article « Théologie dans le contexte palestinien » qu’on peut lire en arabe dans un livre que j’ai publié : « Quant au Dieu de ce pays, il n’est pas comme les autres dieux… Sa terre est labourée avec du fer… Ses temples sont détruits par le feu… Son peuple est foulé aux pieds, et il ne bouge pas le petit doigt. Le Dieu de cette terre est caché à la vue. Vous cherchez ses traces, mais vous ne les trouvez pas. Vous désirez ardemment qu’il déchire les cieux et qu’il descende pour voir. Pour entendre. Pour être compatissant. Pour nous sauver. Le Dieu de cette terre ne repousse pas les armées et leur brutalité, mais il vient partager le sort de son peuple. Sa maison est détruite. Son fils est crucifié. Mais son mystère ne périt pas. Au contraire, il renaît des cendres, il se relève et c’est avec les réfugiés que vous le voyez. Il marche et, dans l’obscurité de la nuit, il fait jaillir des sources d’espoir. Sans ce Dieu, la Palestine reste une terre brûlée. Sans lui, elle reste un champ de destruction. Mais si Dieu piétine ses fondations, c’est uniquement pour en faire une terre sainte, une terre où la bonne nouvelle de la paix résonne sur les collines. »

Bien-aimés, en ces temps si durs, consolons-nous avec la présence de Dieu au milieu de la douleur, et même au milieu de la mort, car Jésus n’est pas étranger à la douleur, aux arrestations, à la torture, et à la mort. Il est à nos côtés dans notre douleur.

À Gaza, Dieu est là sous les décombres. Il est avec ceux qui ont peur, il est avec les réfugiés. Il est là dans la salle d’opération. C’est cela notre consolation. Il traverse avec nous la vallée de l’ombre et de la mort. Si nous voulons prier, ma prière c’est que ceux qui souffrent ressentent cette présence qui guérit, et qui réconforte.

Nous avons un autre réconfort encore : celui de la résurrection. Quand nous avons le cœur brisé, quand nous souffrons, quand nous affrontons la mort, répétons-nous la bonne nouvelle de la résurrection : « Christ est ressuscité ! ». Il est devenu le premier-né de ceux qui se sont endormis. Quand j’ai vu les images des corps de ces saints dans leurs sacs blancs devant l’église, lors de leurs funérailles, c’est cet appel du Christ qui m’est venu à l’esprit : « Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde » (Matthieu 25,34).

Devant les images de la mort et toutes les photos d’enfants morts, nous pouvons entendre aujourd’hui l’appel immortel du Christ : « Laissez venir à moi les petits enfants et ne les en empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui sont comme eux » (Marc 10,14). S’il n’y a pas de place pour les enfants de Palestine et les enfants de Gaza dans ce monde cruel et oppressant, ils ont une place dans les bras de Dieu. Le Royaume est pour eux. Face aux bombardements, face aux déplacements, et face à la mort, Jésus les appelle et leur dit : « Venez à moi, vous qui êtes bénis par mon Père. Laissez venir à moi les enfants, car le Royaume est à eux ». C’est cela que nous croyons. Et c’est cela notre consolation dans notre douleur.

Amen.

 

 

(1) Sabeel est un Centre œcuménique palestinien de théologie de la libération créé en 1994 à Jérusalem et à Nazareth. Il a vu le jour dans le sillage de la première Intifada de 1987 et réunit des chrétiens des diverses Églises et traditions d’Israël-Palestine en vue de fortifier leur témoignage de foi, d’amour et d’espérance dans la situation conflictuelle et violente que subit toute la population palestinienne. Par des groupes de femmes, d’hommes, de jeunes et de membres du clergé, Sabeel développe, en lien avec le Conseil Œcuménique des Églises, une spiritualité fondée sur les valeurs de justice et de paix dans le refus de la violence, en vue de la libération et de la réconciliation, dans la fidélité à l’Évangile de Jésus le Christ.

 

 

 

·        Un texte concernant la Loi sur l’Immigration

 

À l’occasion du débat sur le projet de loi Darmanin

Vérités et contrevérités sur l’immigration

par François Héran, professeur au Collège de France

 

Ouvrir :

modèle (cnrs.fr)

 

 

 

·        Une lettre ouverte des chrétiens palestiniens (octobre 2023) :

 

Un appel à la repentance :

 

Lettre ouverte des chrétiens palestiniens

aux dirigeants de l'Église et aux théologiens occidentaux

 

"Apprenez à faire le bien, recherchez la justice, secourez l'opprimé" (És 1.17).

Nous, institutions chrétiennes palestiniennes et mouvements de base soussignés, déplorons la reprise du cycle de violence dans notre pays. Alors que nous étions sur le point de publier cette lettre ouverte, certains d'entre nous ont perdu des amis chers et des membres de leur famille dans l'atroce bombardement israélien du 19 octobre 2023 contre des civils innocents, y compris des chrétiens, qui se réfugiaient dans l'église grecque orthodoxe historique de Saint Porphyrios à Gaza. Les mots manquent pour exprimer notre choc et notre horreur face à la guerre en cours dans notre pays. Nous pleurons la mort et la souffrance de toutes les personnes, partout, car nous sommes fermement convaincus que tous les êtres humains sont créés à l'image de Dieu. Nous sommes également troublés lorsque le nom de Dieu est invoqué pour promouvoir la violence et les idéologies nationales religieuses. Dans le même temps, nous observons avec horreur la manière dont de nombreux chrétiens occidentaux apportent un soutien indéfectible à la guerre menée par Israël contre le peuple palestinien. Tout en reconnaissant les nombreuses voix qui se sont exprimées et continuent de s'exprimer pour la cause de la vérité et de la justice dans notre pays, nous écrivons pour interpeller les théologiens et les responsables d'Églises occidentaux qui ont apporté un soutien aveugle à Israël et pour les appeler à se repentir et à changer. Malheureusement, les actions et le double langage de nombreux responsables chrétiens ont gravement nui à leur témoignage chrétien et ont gravement faussé leur jugement moral concernant la situation dans notre pays. Alors que nous sommes aux côtés de nos frères chrétiens qui condamnent les attaques contre les civils, en particulier les familles et les enfants sans défense, nous sommes troublés par le silence de nombreux responsables d'église et théologiens et par leur refus de condamner l'occupation israélienne, voire, dans certains cas, de la justifier et de la soutenir. En outre, nous sommes horrifiés par la légitimation, par certains chrétiens, des attaques israéliennes aveugles contre Gaza, qui ont déjà coûté la vie à plus de 3 700 Palestiniens, dont une majorité de femmes et d'enfants, a entraîné la destruction massive de quartiers et le déplacement forcé de plus d'un million de Palestiniens, ainsi que l'utilisation de phosphore blanc, la coupure d'eau, de carburant et d'électricité, et le bombardement d'écoles et d'hôpitaux et des lieux de culte – y compris le massacre odieux de l'église orthodoxe grecque de Saint Porphyrios qui a anéanti des familles chrétiennes palestiniennes entières. Nous rejetons catégoriquement les réponses chrétiennes myopes et déformées qui ignorent le contexte plus large et les causes profondes du problème : l'oppression systémique des Palestiniens par Israël au cours des 75 dernières années depuis la Nakba, le nettoyage ethnique en cours de la Palestine et l'occupation militaire oppressive et raciste qui constitue le crime d'apartheid. C'est précisément le contexte horrible de l'oppression que de nombreux théologiens et dirigeants chrétiens occidentaux ont constamment ignoré et, pire encore, fréquemment légitimé en utilisant un large éventail de théologies et d'interprétations sionistes. En outre, le cruel blocus israélien de Gaza depuis 17 ans a transformé la bande de 365 kilomètres carrés en une prison à ciel ouvert pour plus de deux millions de Palestiniens, dont 70 % ont été déplacés de force lors de la Nakba et se voient refuser leurs droits humains fondamentaux. Les conditions de vie brutales et sans espoir à Gaza, sous la poigne de fer d'Israël, ont malheureusement enhardi les voix extrêmes de certains groupes palestiniens à recourir au militantisme et à la violence comme réponse à l'oppression et au désespoir. Malheureusement, même la résistance palestinienne non violente est rejetée, et certains interdisent même de parler de l'apartheid israélien, comme le rapportent Human Rights Watch, Amnesty International et B'Tselem, et comme l'affirment depuis longtemps les Palestiniens et les Sud-Africains. À maintes reprises, on nous rappelle que les attitudes occidentales à l'égard de la Palestine-Israël souffrent d'un double standard flagrant qui humanise les juifs israéliens tout en insistant sur la déshumanisation des Palestiniens et l'occultation de leurs souffrances. Cela est évident dans les attitudes générales à l'égard de la récente attaque israélienne sur la bande de Gaza qui a tué des milliers de Palestiniens ; l'apathie à l'égard du meurtre de la journaliste chrétienne palestino-américaine Shireen Abu Akleh en 2022 ; et le meurtre de plus de 300 Palestiniens, dont 38 enfants, en Cisjordanie cette année avant cette récente escalade. Il nous semble que cette politique de deux poids, deux mesures reflète un discours colonial bien ancré qui a déjà utilisé la Bible comme arme pour justifier le nettoyage ethnique des peuples indigènes dans les Amériques, en Océanie et ailleurs, l'esclavage des Africains et la traite transatlantique des esclaves, ainsi que des décennies d'apartheid en Afrique du Sud. Les théologies coloniales ne sont pas dépassées ; elles se poursuivent dans les théologies sionistes de grande envergure et dans les interprétations bibliques qui légitiment le nettoyage ethnique de la Palestine ainsi que la diffamation et la déshumanisation des Palestiniens – y compris les chrétiens – qui vivent dans un système d'apartheid colonial. En outre, nous sommes conscients de l'héritage chrétien occidental de la théorie de la guerre juste qui a été utilisée pour légitimer le largage de bombes atomiques sur des femmes et des enfants au Japon pendant la Seconde Guerre mondiale ; la destruction de l'Irak et la décimation de sa population chrétienne pendant la dernière guerre américaine contre l'Irak ; et le soutien inébranlable et non critique d'Israël contre les Palestiniens au nom de la suprématie morale et de l'"autodéfense". Malheureusement, de nombreux chrétiens occidentaux, issus d'un large spectre confessionnel et théologique, adoptent des théologies et des interprétations sionistes qui justifient la guerre ; certains responsables d'église et théologiens sont complices de la violence et des crimes de guerre d'Israël. Certains sont également complices de la montée du discours de haine anti-palestinien, dont nous sommes témoins dans de nombreux pays et médias occidentaux aujourd'hui. Bien que de nombreux chrétiens occidentaux n'aient aucun problème avec la légitimation théologique de la guerre, la grande majorité des chrétiens palestiniens ne cautionnent pas la violence, même celle des impuissants et des occupés. Au contraire, les théologiens chrétiens palestiniens et les responsables d'Église sont pleinement engagés sur la voie de Jésus dans la résistance créative et non violente (Kairos Palestine, §4.2.3). Il est important de noter que nous ne soutenons aucune théologie ou interprétation qui légitime les guerres des puissants, et nous demandons instamment aux chrétiens occidentaux de nous soutenir dans cette démarche. Nous nous rappelons également, ainsi qu'à nos frères chrétiens, que Dieu est le Dieu des opprimés et des oppresseurs, et que Jésus a réprimandé les puissants et élevé les marginaux. C'est là le cœur de la conception de la justice de Dieu ! C'est pourquoi nous regrettons que de nombreux dirigeants et théologiens chrétiens occidentaux ne reconnaissent pas la tradition biblique de justice, de droiture et de miséricorde, telle qu'elle a été proclamée pour la première fois par Moïse (Dt 10.18 ; 16.18-20 ; 32.4) et par les prophètes (Es 1.17 ; 61.8 ; Mich 2.1-3 ; 6.8 ; Amos 5.10-24), et telle qu'elle a été illustrée et incarnée par le Christ (Mt 25.34-46 ; Lc 1.51-53 ; 4.16-20). En conclusion, et nous le disons le cœur brisé, nous tenons les dirigeants des églises occidentales et les théologiens qui se rallient aux guerres d'Israël pour responsables de leur complicité théologique et politique dans les crimes israéliens contre les Palestiniens, commis au cours des 75 dernières années. Nous les appelons à réexaminer leurs positions et à changer d'orientation, en nous rappelant que Dieu "jugera le monde avec justice" (Actes 17.31). Nous nous rappelons également, ainsi qu'à notre peuple, que notre Sumud (fermeté) est ancrée dans notre juste cause et notre enracinement historique sur cette terre. En tant que chrétiens palestiniens, nous continuons également à trouver notre réconfort et notre courage dans le Dieu qui habite avec ceux qui ont l'esprit contrit et humble (Es 57.15). Nous trouvons le courage dans la solidarité que nous recevons du Christ crucifié, et nous trouvons l'espoir dans le tombeau vide. Nous sommes également encouragés et renforcés par la solidarité et le soutien coûteux de nombreuses Églises et de mouvements religieux locaux dans le monde entier, qui remettent en question la domination des idéologies de pouvoir et de suprématie. Nous refusons de céder, même lorsque nos frères et sœurs nous abandonnent. Nous sommes inébranlables dans notre espoir, résistants dans notre témoignage et continuons à nous engager en faveur de l'Évangile de la foi, de l'espoir et de l'amour, face à la tyrannie et à l'obscurité. "En l'absence de tout espoir, nous lançons notre cri d'espoir. Nous croyons en un Dieu bon et juste. Nous croyons que la bonté de Dieu triomphera finalement du mal de la haine et de la mort qui persistent dans notre pays. Nous verrons ici 'une nouvelle terre' et 'un nouvel être humain', capable de se lever dans l'esprit pour aimer chacun de ses frères et sœurs" (Kairos Palestine, §10). En toute solidarité,

 

Organisations et institutions signataires :

Kairos Palestine

Le Christ au poste de contrôle

École biblique de Bethléem

Centre œcuménique Sabeel pour la théologie de la libération

Université Dar al-Kalima

Al-Liqa pour les études religieuses, patrimoniales et culturelles en Terre Sainte

YMCA de Jérusalem-Est

YWCA de Palestine

Société arabe orthodoxe, Jérusalem

Club orthodoxe arabe, Jérusalem

Département des services aux réfugiés palestiniens du Conseil des Églises du Moyen-Orient Institut d'éducation arabe

Pax Christi, Bethléem

 

Octobre 2023

 

 

·        Un manifeste de résistance 

·        Une belle citation envoyée par l’ami Patrice Gauthier

·        Un poème de Hugo Ball traduit par le même Patrice Gauthier

·        Le dernier livre de l’ami Jean-Pierre Pagliano

·        Le livre de l’amie Linda Caille

·        Un beau texte de Jean-Claude Guillebaud

·        Un beau texte d’Arnaud van den Wiele

·        Un poème célèbre de Martin Niemöller

·        Des poèmes et cinq nouvelles de Christiane Gio + une :

 

Comme un enfant coupable il se tint là…

·        Un poème évanoui de Queneau envoyé par mon ami Toma

 

 

Mais si vous cherchez des photos, vous pouvez déjà aller voir sur le site

de mon cousin Laurent :

http://www.reflex-photo.net/?page_id=1969

 

 

 

Poème de Martin Niemöller

 

Quand ils sont venus chercher les communistes,
Je n'ai rien dit,
Je n'étais pas communiste.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
Je n'ai rien dit,
Je n'étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus chercher les juifs,
Je n'ai pas protesté,
Je n'étais pas juif.

Quand ils sont venus chercher les catholiques,
Je n'ai pas protesté,
Je n'étais pas catholique.

 

Puis ils sont venus me chercher,
Et il ne restait personne pour protester.

 

 

 

J’ai fait un mauvais rÊve

 

Pasteur Arnaud Van den Wiele

 

Gap, le 3 mars 2016

Centre diocésain "Pape François"

Cycle de conférences sur les exclus

 

 

Hier, j’étais un enfant.

Un enfant à qui les instituteurs ont appris que la France

était la fille aînée de la liberté et des droits de l’homme.

 

Hier, j’étais un adolescent.

Un adolescent à qui des professeurs ont appris à réfléchir

et à refuser les réponses toute faites.

 

Hier, j’étais athée.

Un athée à qui des hommes et des femmes ont appris

à croire d’une foi insoumise.

À croire une parole à la liberté imprenable.

 

Aujourd’hui, je suis un adulte.

Un adulte qui n’a pas renoncé à ses rêves d’enfants

ni à ce que ses maîtres lui ont appris.

 

Mais comment sera demain ?

Alors j’ai fermé les yeux et j’ai fait un mauvais rêve.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu l’Europe réveiller ses vieux démons pour exorciser

ces peurs les plus profondes.

Peurs d’étranges étrangers venus piller ses richesses.

Peurs de hordes barbares déferlant sur nos pays.

Peurs d’envahisseurs féroces qui viennent jusque dans nos bras…

écorcher notre narcissisme et notre égoïsme.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu les Églises tourner le dos aux appels de détresse d’enfants,

de père et de mère qui ont commis le crime d’espérer un ailleurs,

d’espérer un meilleur.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu les Églises être au service d’elles-mêmes

et éviter de prendre la parole – comme on prend une arme –

pour préserver la tranquillité bourgeoise de chrétiens endormis.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu des chrétiens médire, maudire et se blottir

parce qu’à force d’avoir peur de tout et de tout le monde,

on finit par prendre son prochain pour un loup.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu des colombes devenir des dragons.

Je les ai vu tuer du regard ; je les ai vu montrer du doigt ;

je les ai vu cracher au visage.

J’en ai vu d’autres baisser les bras et s’en laver les mains.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu des concitoyens se proclamer propriétaires de ma nation.

Qu’ils se rassurent, une nation, ni ne se vend, ni ne s’achète.

Elle se partage.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu le champ politique se transformer en guerre de tranchées

la démocratie s’enlisait.

Une bataille de gros mots et de petites phrases

les fronts, les frondes, les camps et les clans – de tous bords ! –

alimentaient la haine à défaut d’alimenter l’espoir et la concorde.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu la crise – économique, écologique, migratoire, européenne –

justifier l’exclusion et l’expulsion de femmes, d’hommes et d’enfants

dont la seule faute fut de vouloir vivre sous la démocratie

au lieu de vivre sous les menaces et les bombes.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu mes grands-parents polonais.

Ils m’ont pris la main et m’ont raconté le racisme, la bêtise, les insultes,

ici en France, il n’y a pas si longtemps.

J’ai vu en eux la souffrance du déraciné et de l’immigré.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu des familles de demandeurs d’asile entassées dans une chambre d’hôtel

comme on entasse des condamnés dans une cellule.

J’ai vu un fils sécher les larmes d’un père qui avait honte.

Honte d’offrir une défaite à la place d’une fête.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

je me suis vu le complice de cette folie.

Je me suis vu le collaborateur de ce drame.

Et j’ai eu honte à mon tour.

 

Alors je me suis réveillé.

Et j’ai compris que je ne rêvais pas.

Alors j’ai décidé de me lever.

 

Me lever contre celles et ceux qui sont contre la liberté.

Contre la démocratie.

Contre l’humanité.

Contre les étrangers.

Contre le Christ.

J’ai décidé de me lever.

 

Me lever pour celles et ceux qui sont pour.

Pour ouvrir l’Évangile.

Pour ouvrir les bras.

Pour ouvrir les yeux.

Pour ouvrir leur cœurs.

Pour ouvrir la bouche.

Pour ouvrir des brèches.

Pour ouvrir leurs maisons.

 

Je me suis levé et j’étais fier.

Fier d’un courage qui ne venait pas de moi

mais d’un homme condamné à mort, il y a deux mille ans,

parce que lui aussi était un hors-la-loi,

un étranger parmi les siens, un perturbateur, un sans-abri,

un sans-papier, un sans-le-sou.

 

Et cet homme, c’est le visage désormais de chaque vie en sursis,

qu’il nous appartient non pas de juger,

de condamner mais d’accueillir.

 

Alors rêvons, rêvons demain, autrement,

et offrons-le à celles et ceux qui nous tendent la main.

Amen !

 

 

 

Extrait du livre de A. Toussenel, « Le monde des oiseaux, ornithologie passionnelle »

1859, Librairie phalanstérienne, 6 rue de Beaune, page 91 :

 

« Jésus-Christ, que le vrai Dieu suscita pour démolir la Bible et qui racheta de leur dégradation la femme, le travailleur et l’esclave, Jésus-Christ, l’ennemi impitoyable de l’usure et du négoce, n’avait que trente-trois ans lorsque les Pharisiens et les Princes des prêtres le clouèrent sur la croix. Et rien ne garantit, hélas ! qu’il ne fût pas mort conservateur, s’il eût vécu trente ans de plus. »

 

 

 

 

Mon ami Patrice Gauthier sollicite de ma modeste personne que je publie sur ce site

le poème qui suit. Je ne saurais m’y soustraire :

 

 

Lamentation funÈbre

du boche Hugo Ball

 

Hugo Ball, poète allemand dadaïste, pré-lettriste (1886-1927), a dit le poème qui suit

en 1916 au Café Voltaire, à Zürich.

Se souvenant que l’armée américaine de Pershing arrivait sur le front quelques mois plus tard,

Patrice Gauthier a fait de ce poème la traduction placée en regard :

 

Omboula

Maison au bout de la désertion

take

Fait

biti

Tomber

solounkola

Soldats et colonels

tabla tokta toka takabla

Sur la table des opérations

taka tak

Au bruit des mitrailleuses

Baboula m’balam

Bal, j’aime le bal

tak trou – u

Des bordels de campagne

où – pour

Où partent

biba bimbel

En ribambelle

o kla o aouv

D’Oklahoma à New-York

kla o aouva

Closes et ouvertes

la – aouma

Les âmes

klinka – o – e – aouva

Clinquantes à tout va

ome o – aouva

Maisons sauvages

omba dij omouff pomo - aouva

Les ombres promouvant

trou – u

Le trou

tro – ou – u    o – a – o - u

Le trou où s’engouffrent

mo – aouva

Morts vivants

gomoun gouma zangaga gago blagaga

Goumiers z’artilleurs et caporaux blagueurs

szagaglougui  m  ba – o – aouma

Sagas sanglantes et barouds mortels

szaga szago

Alors d’abord

szaga la m’blama

Sagouins d’Alabama

bschigui bshiguo

Bisque bisque rage

bschigui bschigui

Brisés par la bise

bschiguo bschiguo

Taïaut taïaut

goggo goggo

Charges  américaines

ogoggo

En avant en avant

A – o – aouma

À la mort

 

 

 

 

Des poèmes et cinq nouvelles de Christiane Gio,

Plus celle-ci, toute nouvelle nouvelle reçue le 24 juin 2018 :

 

 

Comme un enfant coupable il se tint là

 

…  « En ces jours-là, dit l’Éternel, on ne parlera plus de l’arche de l’alliance de l’Éternel ; elle ne viendra plus à la pensée, on ne se la rappellera plus, on ne s’apercevra plus de son absence, et l’on n’en fera pas une autre. » Jérémie 3, v. 16

 

-oOo-

 

Comme un enfant coupable il se tint là, à côté de l’Arche. Aux quatre coins du couvercle les chérubins regardaient devant eux en silence.

Il balaya du regard l’espace dans lequel il se tenait et, plus loin, le voile qui séparait le Temple du Saint des Saints.

Il baissa la tête à nouveau et eut un long soupir en ôtant de son front le mince cercle d’or qui enserrait sa tête.

Il se dévêtit lentement, laissant tomber à terre plastron, ceinture et tunique. Il retira ses pieds de ses sandales en chevreau, gardant seulement un pagne autour de ses reins, par souci de décence.

Il trempa ses mains dans la cendre froide qui remplissait le brasero et, levant les bras au-dessus de sa tête, la laissa tomber et recouvrir ses cheveux, ses épaules, ses bras. Il recommença l’opération jusqu’à ce qu’il soit couvert de cendre de la tête aux pieds.

Il sortit du Saint des Saints. Il n’y avait que peu de monde dans la salle ; Il attrapa un sac de jute et s’en couvrit la tête et les épaules.

C’est ainsi qu’il apparut à la foule des marchands, des prêtres et des fidèles. On ne le reconnut pas de suite, il vit deux gardes s’approcher vivement de lui, chargés de la police des lieux.

Enfin il fut reconnu ; le silence se fit, au fur et à mesure que les regards convergeaient sur lui.

Seul un agneau bêlait, les pattes entravées ; il alla vers lui et le délia. Le petit animal se redressa sur ses pattes, vacillant, et trottina vers la sortie ; Il le suivit et tous deux s’en allèrent, ayant traversé les cours successives, jusque sur l’esplanade, puis dans les rues de la ville.

Derrière eux suivait, indécise et silencieuse, la foule sidérée. Les fenêtres des maisons se remplirent de têtes curieuses ; les gens s’écartaient pour le laisser passer. Où allait-il ainsi, le petit roi tout nu accompagné de son agneau ?

Le grand-prêtre, essoufflé par sa course, car il avait perdu l’habitude de marcher aussi vite, à cause de son embonpoint, se porta à son côté, haletant :

O roi, où vas-tu donc ainsi ? Pourquoi cette tenue ? Y a-t-il un deuil ?

Mais le jeune roi ne répondait rien ; il marchait, marchait, et bientôt on comprit où il se rendait : passée la porte de la ville, s’étendait le désert à perte de vue…

Le roi nu s’en allait au désert.

Le souffle court et tout suant le grand-Prêtre ordonna aux gardes de le suivre de loin. Une petite caravane s’organisa, pourvue d’eau et de vivres.

Et de quoi vêtir le roi.

Le GP s’en retourna vers le temple, à présent plus irrité qu’inquiet. Après s’être rafraîchi et changé il pénétra dans le Saint des Saints. Il tomba aussitôt à genoux : l’endroit était vide.

L’Arche d’alliance avait disparu.

 

Le garçon qui avait été roi s’était mis à courir, sans égards pour ses pieds ensanglantés par les cailloux aux arêtes aigües ni pour sa peau rougie par le soleil.

Loin derrière, l’équipage des poursuivants se traînait; ça tapait dur.

Il atteignit l’objet posé au centre d’une dépression en forme de cuvette qu’un lac, autrefois, emplissait.

Il posa ses mains sur le couvercle et constata en même temps la disparition des séraphins.

L’Arche était comme dédorée. Nue comme lui. Il en fit le tour.

Un vrombissement semblable à celui qu’auraient émis un million d’abeilles emplit ses oreilles ; la lumière solaire s’aiguisa encore et son éclat l’obligea à fermer les yeux.

Il y eut du silence. Le silence creux des espaces vides. Et puis un souffle léger caressa son front. Il rouvrit les yeux. Une trace rectangulaire marquait profondément le sol.

Rien d’autre.

Le garçon se retourna ; il était seul. Il haussa les épaules et, résolument, il fit face au désert.

 

………………………………………………………

 

 

« Pourquoi serais-je enfermé dans ce tabernacle ? »

Cette question, le petit roi l’entendait à chaque heure ; de nuit comme de jour ; c’était une indignation, une révolte, une colère.

C’était aussi une demande, presque une supplication.

Il comprenait cela. Il éprouvait, lui aussi, les mêmes émotions, depuis qu’on était venu le chercher dans la maison de son père et qu’on lui avait versé de l’huile sur la tête.

Il se rappelait le remue-ménage, les pleurs de sa mère, de ses sœurs, l’air effaré de ses frères… Il revoyait le visage de son père, si fier et en même temps si ému de son départ. Sa tristesse.

On l’avait arraché à sa famille, à sa vie d’enfant, sans rien lui dire ni lui expliquer. Son enfance s’était terminée ce jour-là et depuis, errant dans ce palais d’où on l’extrayait parfois afin de l’exhiber devant le peuple, ou bien devant d’illustres visiteurs, ou encore pour d’interminables cérémonies dans ce Temple, depuis, il était seul.

Seul avec cette voix triste résonnant dans sa tête à toute heure, qui posait et reposait sans cesse la même question qu’il répétait des lèvres, car valable pour lui aussi :

« Pourquoi serais-je enfermé dans ce Tabernacle? » Dans cette boîte ? Dans cet édifice ?

Pourquoi devrais-je endurer jour après jour ces prières et ces sacrifices ? Qu’on me laisse aller dehors, aux côtés de cette pauvre veuve, qui crie misère dans le silence de son cœur… Entre autres…

Moi, le Dieu vivant, je reprends ma liberté et m’en retourne au désert.

Qui m’aime me suive… »

 

…………………………………………………….

 

 

 

Dans la généalogie des rois de Juda il existe un vide, il y a dans la liste comme un blanc entre deux noms. Quelque chose a été effacé.

Personne ne demande plus la raison de ce vide.

Le roi nu n’existe pas. Il n’a pas régné. Il ne s’est pas couché avec ses pères au terme de sa vie.

Nul ne sait ; nul ne parle ; roi annulé, effacé, aboli.

Quant à l’Arche…

 

 

Ézéchiel 37, 1 à 10

 

L’homme se redressa. Le vieux s’en allait, autour de ses pieds s’élevait une brume de poussière ocre. Il le regarda s’éloigner, rapetisser et disparaître.

Il resta seul, dans ce désert de rocailles et de terre rouge.

Il leva la tête vers le ciel, observa les alentours. Rien. Personne.

Où donc étaient passés les autres ? Il scruta encore une fois le sol : tout avait disparu aussi soudainement qu’un songe! Il ne comprenait pas. Là d’où il venait – mais où était-ce ?! Il n’en conservait pas de souvenir – quelque chose l’avait saisi et il s’était retrouvé debout, édifié d’ossements revêtus de chair, irrigué de sang, habillé de cuir et de métal : une armure, des jambières, un casque de bronze… Ses mains serraient l’épée et le bouclier. D’autres, à ses côtés, innombrables, tenaient l’arc, le carquois remplis de traits acérés. Un mugissement sortait de leurs bouches grandes ouvertes.

Cela sentait le cuir, la toile rêche empesée de sueur et l’odeur du sang…

Il y avait eu une déflagration, il avait vu s’écrouler brusquement cette muraille humaine hérissée de fer, le temps d’un cri il n’en restait plus qu’un tas d’ossements bientôt réduits en poussière que le vent dispersa aussitôt…

Lui, était resté couché à terre, sur le ventre, ayant lâché ses armes et fermé les yeux.

Le souffle avait passé pour retirer toute vie en eux, comme il les avait auparavant dressés vivants sur cette terre aride ; ils en avaient hurlé comme au moment de la naissance, prenant leur inspiration en un spasme douloureux ; puis de cet air leur poitrine avait été vidée en un instant…

Il avait eu le temps d’apercevoir ce vieux type ahuri, terrifié, se jeter à terre lui aussi. Un grand gars efflanqué qui se tenait le ventre, pris de coliques…

Il l’avait regardé longtemps, assis, les bras serrant ses genoux contre lui, pleurant et claquant des dents. Enfin il avait réussi à se mettre debout péniblement et il avait dressé tant bien que mal un tumulus de pierres. Les mains levées, tremblantes, il avait psalmodié un chant étrange avant de saisir un bâton et de tourner le dos en direction du nord.

Sans se rendre compte un seul instant qu’il y avait là, tout près, aplati dans un creux de sable formé par le vent, quelqu’un qui n’existait pas deux minutes plus tôt.

Le souffle était venu, le souffle était parti. En se dissolvant il avait laissé un reste : un homme qui sentait dans sa gorge et son ventre glisser ce souffle comme une gaze fluide.

L’homme aperçut un objet oblong qui dépassait d’un amas de sable ; il le ramassa : c’était un os, luisant à force d’être poli par les grains de sable. Peut-être un tibia…

Autour le désert, jusqu’à l’horizon, sans une âme qui vive autre que lui, debout sous le ciel blanc. Alors il se mit en marche. Instinctivement il se dirigeait vers l’est. Les lieux redevinrent ce qu’ils étaient : un endroit solitaire fait de poussière et de vent. Resta ce monticule de cailloux que le vieil homme avait construit, témoin silencieux du miracle accompli.

 

 

L’homme se fondit dans la foule. Que devait-il faire ?

Les gens le regardaient et insensiblement se créait un espace entre eux et lui. Ils sentaient bien qu’il était autre. Il avait déposé son attirail de guerre sous une pierre plate dès que la cité avait été en vue. Il avait ramassé des vêtements séchant sur des cordes, dans les cours des maisons, un pantalon par ci, une chemise par là… Et il allait ainsi, pieds nus, par les rues et les places, suscitant crainte et méfiance. Des volets se fermaient à son approche et des hommes se regroupaient derrière son dos.

Le souffle vivait toujours en lui. Assis sur un banc il ferma les yeux, excessivement las et s’adressa à lui : « que dois-je faire à présent, en cet endroit ? C’est par toi que je m’y trouve, alors dis-moi ! » Il regardait ses mains vides… Un flux de chaleur parcourut son échine

Des enfants l’entourèrent, qui le suivaient de loin depuis son entrée dans la ville. Pleins de curiosité ils restaient muets, dans l’expectative.

– Je me nomme Hueso, leur dit-il.

 

 

Poèmes

 

Pour faire écho à l’un des poèmes de la semaine (Saints innocents) :


Les grincheux ont beau dire,
  cette année-là
   m'a plu !


  dit l'Ogre.

 J'ai mordu chaque jour
  (que Dieu fait)
 la viande tendre
   de l'enfant ;

 j'ai goûté la chair
   éphémère
 de la femme vendue,
 et léché la sueur
   de sa peur ;

 j'ai étripé
 j'ai équarri
   écartelé
   dilacéré ;

 j'ai cuit des fournées
   d'étrangers ;

   j'ai bu
    le suc

 
des suppliciés,

  je l'ai aimé...

  fameux festin
  d'hommes de bien !

 j'ai même fait des provisions
     de bouche
 au cas où l'année nouvelle
     serait belle.

 

Il a plu cette nuit

Cette nuit tu m’as plu

Contre toi toute nue

J’ai écouté la pluie
Tu m’as plu cette nuit

Toute toi contre nue

Je ne grelottais plus

 

Toutes griffes dehors

Les eaux rebelles

Se jettent

Sur le ciment sali

Des quais

Leurs ongles blanc cassé

Crissent

 

Le dit du mécréant

                              à JMF

Tu dis :

« Vers l’aventure

L’Inconnu

Nous amène »

 

Tu nous promènes

 

Tu chantes

L’ardent désir

De l’ailleurs

Et du vent

 

Tu te mens

 

Tu sens

Le souffle ardent

De l’Esprit

En nos cœurs

 

Quelle erreur

 

Ton dieu est loin

 

Nous tournons

Folles toupies

Au travers du néant

 

Le rien

Ricane entre ses dents

 

Voici

Entends

Le dit

Du mécréant

 

 

 

Le Dieu de Wilberson

 

« Moi je reprends et je châtie tous ceux que j’aime. »

Apocalypse 13, verset 19.

 

 

Le Dieu de Wilberson s’adressa à lui le 26 octobre de l’année qui suivit son grand effondrement (celui de Wilberson), alors qu’il sortait des toilettes de l’appartement où il logeait provisoirement (un deux pièces cuisine avec vue sur la cour), chez un pote. C’étaient des WC à la turque, sur le palier. Son pote s’appelait Camille et il était routier.

La femme de Wilberson l’avait fichu dehors ; ses gosses se détournaient de honte à sa vue (Sylvain, 14 ans, rouquin, et Sybille, 12 ans, amoureuse de Brad Pitt dans « Troie ») et ça le rendait malade !

Il ne lui restait que son boulot : agent de fabrication chez les « Bonbons Foulon », à l’atelier de fabrication des boîtes. Dans lesquelles on mettait les bonbons.

Il était en possession d’un sac de couchage et d’une cafetière Nespresso que Brigitte (sa femme, 42 ans, 75 kilos pour 1m60) ne voulait pas garder car c’était sa mère (la sienne à lui, Lucienne, 72 ans, concierge à la retraite) qui leur avait offert à Noël.  Et c’est tout.

 

Donc le Dieu-en-lequel-il-croyait lui dit :

 

Honte sur toi, Wilberson ! Tout ce qui t’arrive, le pétrin dans lequel tu es embourbé, c’est de ta faute ! Ta très grande Faute, ton Péché !

Si tu y es, c’est que je l’ai voulu, pour te punir… Sache-le, mon courroux est extrême, et je vais m’arranger pour te pourrir la vie pendant un bon moment.

Tu es prévenu.

 

Et le Dieu, n’ayant plus rien à dire, referma son Grand Clapet, se retira au fin fond des nuées qui le dissimulaient aux yeux des hommes, et donc à ceux de Wilberson.

 

Wilberson le savait, il avait sacrément déraillé. Et pas seulement avec le Dieu-en-lequel-il-croyait, mais avec toute sa foutue sainte-famille ! (La sienne à lui, pas celle de… Oh ! Ben non, quand même !) Et son Dieu avait la dent dure ; une mémoire d’éléphant ; un œil de lynx : rien ne lui échappait, comme disait l’autre : « l’œil était dans la tombe et regardait Wilberson ».

 

La chose avait commencé à sa naissance, dès qu’il faisait un pet de travers, et même si personne ne s’en était aperçu, le Dieu le voyait, Lui, et tôt ou tard il en payait le prix. Cher. Le plus souvent avec majoration.

Le Dieu le laissait parfois mariner quelque temps avant le châtiment, parce qu’il voulait que Wilberson ait peur, qu’il appréhende…

Et en effet, il en arrivait à supplier que ça lui tombe enfin dessus, pour en finir et être quitte.

Mais était-il quitte, une fois le prix payé ?

Pas sûr.

L’amour du Dieu-en-qui-il-croyait était tenace comme un bernicle qui s’accroche à son rocher, rien ne pouvait en sauver Wilberson.

 

§

 

 

«  Détourne de moi le regard, et laisse-moi respirer,

Avant que je m’en aille et que je ne sois plus. »

Psaume 39, verset 14.

 

 

Wilberson s’adressa au Dieu-en-qui-il-croyait le 26 octobre de la même année, environ trois minutes après l’allocution de celui-ci, c’est à dire le temps qu’il faut pour faire cuire un bon œuf à la coque. (Ce qu’il n’était pas en train de faire, je tiens à le préciser, c’est juste une expression qui signifie que l’on peut réaliser de bonnes choses en peu de temps.)

Il faut dire à sa décharge que le café de son pote était dégueulasse, et que son séjour aux WC n’avait pas porté les fruits escomptés…

Wilberson donc, rouge comme un homard cuit, mit ses poings sur ses hanches, leva la tête vers le ciel et il dit :

– D’accord, j’ai décoraillé, mais, bon sang de bois, pas plus que les autres ! Pas moins non plus, c’est vrai, mais peux-tu me dire pourquoi c’est toujours sur moi que ça tombe ? D’ailleurs, ça ne devrait tomber sur la tronche de personne, des trucs pareils ! Si je relis bien ton discours de campagne, (rageur il était arrivé dans la chambre d’amis, devant sa valise d’où il extirpa une bible Louis Second assez usagée), le premier point en est la libération pour les opprimés et les offensés, le second l’exigence de justice, et le troisième qui en découle, c’est la paix, bon sang de bois! La PAIX !

 

Il feuilleta le livre pour en montrer la preuve, s’embrouilla, ayant peur de perdre du temps et en même temps l’attention qu’On lui portait, il en était certain, et finit par jeter le bouquin à terre en criant :

– Des promesses, jamais tenues…

 

Dehors le ciel grondait, les roulements du tonnerre se rapprochaient dangereusement de la rue (d’Avron, au 78) où se trouvait Wilberson, en fureur, en train de vitupérer tout seul (son pote avait fui) face aux éclairs :

– Tu peux bien fulminer, mais n’empêche, t’es qu’un em…pêcheur de tourner en rond ! Épuisé il finit par se laisser tomber à terre en bégayant : c’est vrai, quoi, qu’est-ce qu’il dit, le Jaizu ? Hein, tu te rappelles ? « Tes conn… (je cite approximativement), elles te sont pardonnées, alors va, et tiens-toi peinard ! »

À plat ventre, les mains sur la tête, il murmurait encore quand le silence se fit.

 

 Il risqua un œil : la lumière du jour brillait à travers la vitre. Les enfants jouaient dans la rue, son pote refaisait du café, disant que celui du matin était vraiment imbuvable, le téléphone sonna : c’était sa femme qui pleurait de remords et lui demandait de revenir à la maison, les enfants le réclamaient matin et soir, et elle-même réalisait à quel point elle était encore amoureuse de lui, que le chagrin lui avait fait perdre tous ses kilos en trop, elle termina en lui susurrant ses mensurations et il fonça vers sa valise, avala en cinq sec la tasse de caoua que lui tendit son pote au passage, un arabica de première ! et courut comme un dératé vers le métro…

 

C’était son premier jour de chance, Wiberson vit que cela était bon, c’est à ce moment là qu’il fut victime d’un infarctus massif…

 

§

 

« L’Eternel le soutient sur son lit de douleur »

Psaume 41, verset 4.

 

 

Le Dieu, tenant dans sa main le souffle épuisé qu’était Wilberson, le soupesa, soupira et  décida de desserrer Son étreinte, de détourner Son regard de sa personne et de cesser d’appesantir sur cette pauvre tête le poids de Sa présence. Le temps de voir…

Et il le rendit au monde.

 

C’est ainsi que Wilberson se retrouva à terre, la poitrine libre de toute oppression. On le mena à l’hôpital, en soins intensifs, on l’intuba de partout, et il se tint là, tranquille, pacifié pour la première fois de sa chienne de vie…

 

Dehors, les nuées s’étaient dissipées, entraînant au loin, très loin de lui, la menace de ce Dieu courroucé, menaçant, vengeur, ne laissant en lui que la douceur de cette absence.

Le Dieu avait remporté sous Son bras puissant tous les manquements, les écarts, les fautes de sa jeunesse comme celles de son âge mûr.

 

Il n’y avait plus dans ce lit que lui, Wilberson, retourné comme un gant de peau usé, avec le sentiment d’une présence à ses côtés, vigoureuse, joyeuse, qui l’engageait à une vie  nouvelle…

La même présence, mais tout autre…

 

Alors, il eut soif d’inconnu.

 

 

 

 

 

La dictée de madame Durandal

 

12 février 2009

 

« Il faut pourtant que quelqu’un s’en occupe, se disait-elle. Qui va les accueillir ? »

Alors, dans le silence, elle se releva.

……………………………………………………………

 

Il était huit heures dix.

Les couloirs du collège étaient enfin silencieux et vides.

Madame la principale redescendait vers son bureau, repassant en esprit un emploi du temps matinal dépassant largement les possibilités physiques de quiconque. Mais elle avait appris que contrairement à ce que l’on croit, le temps est élastique, même contenu dans les grilles d’un horaire draconien.

S’installant à son bureau, elle se mit au travail, et ce n’est qu’une demi-heure plus tard que sa secrétaire, entrant en trombe dans la pièce, lui apprit le décès brutal, pendant la nuit, de madame Durandal, professeur de lettres en charge des sixièmes Lully, des cinquièmes Malraux et Proust, et des troisièmes Renoir. Un pilier de l’établissement, en poste depuis des lustres.

Avant toute chose, une fois le choc encaissé, il fallait s’occuper des élèves.L’emploi du temps de madame Durandal qu’elle consulta de suite, lui apprit que les sixièmes Lully avaient cours de français ce jour à huit heures.

L’absence du professeur n’ayant pas été signalée par la vie scolaire, ce qui ne laissait pas d’être curieux, elle supposa que les enfants se trouvaient en salle de permanence.

Mais ce n’était pas le cas :

« L’appel a été fait, le surveillant de service l’a récupéré et apporté au bureau », lui assura la conseillère d’éducation. 

Mais alors, où sont les enfants ?

Telle fut la question que toutes se posèrent, la principale et son adjointe, la secrétaire et la conseillère…

  

Se levant alors, la principale s’élança vers les escaliers, suivie de ses collègues, et grimpa vivement jusqu’au troisième étage, où se trouvait la salle de madame Durandal….

……………………………………………………………

 

« Je me souviens de cette fameuse matinée au collège Fesch.

Il pleuvait depuis la veille sans discontinuer. Cette année-là, l’automne s’était intitulé saison des pluies et déversait sur la Corse les eaux du Déluge. On eût dit que, selon le livre de la Genèse, « les portes des eaux du ciel avaient été ouvertes » : inondations, éboulements de tonnes de roches sur la route de Vizzavona. La mer démontée flagellait cruellement nos côtes, effaçait les plages, offrant aux regards incrédules un spectacle de désolation sur la Citadelle, la Parata, le long de la route des Sanguinaires.

Les barrages débordaient, noyant sous les eaux les plaines et détruisant du même coup les biens de toute une population effarée et accablée…

Comme nous étions en rangs, frissonnant dans le couloir, en attente de notre professeur, quelqu’un ouvrit la porte.

La lumière était allumée. Cela ne nous étonna pas : madame Durandal se trouvait le plus souvent déjà dans la salle lorsque nous arrivions.

Elle nous fit signe d’entrer et chacun prit sa place. Nos vêtements fumaient. Le cours commença. Comme prévu, une dictée nous attendait, que nous avions dûment préparée la veille. Pas d’angoisse, donc, nous étions tranquille, l’exercice ayant perdu, grâce à madame Durandal, son aura terrifiante de couperet : nous avions le loisir de corriger nos erreurs avec les aides variées qu’elle nous proposait, sous forme de remarques et de questions.

Madame Durandal n’avait rien tracé au tableau, contrairement à son habitude, mais elle avait demandé à l’un d’entre nous d’inscrire la date, la nature de l’exercice, le titre et l’auteur de la dictée, et à un autre de remplir la petite fiche portant le nom des absents. Il n’y en avait qu’un, Marcellin Débonnaire, qui regrettera toute son existence d’avoir manqué ce matin-là. Puis le billet avait été déposé sur la porte, côté couloir, afin d’être récupéré par le surveillant.

Nous étions donc en train d’écrire paisiblement lorsque la porte s’ouvrit. Il était environ huit heures quarante-cinq.

Madame Peral, notre principale, entra, suivie de son adjointe, madame Pogil et de notre chère Sophie, la conseillère d’éducation. Nous devinions d’autres présences, derrière elles : des secrétaires, des agents de service…

Comme nous levions la tête, elle nous demanda qui nous avait fait entrer dans la salle. Cherchant du regard notre professeur, mais en vain, nous restions surpris, ne saisissant pas encore toutes les implications découlant de ces mots : « Qui vous a fait entrer dans cette salle ? »

Nos explications jetèrent un trouble évident chez notre principale ainsi que chez les adultes présents dans le couloir.

Sans autre commentaire, Sophie s’installa au bureau du professeur et relut le texte que madame Durandal venait de nous dicter. Je me rappelle sa voix, affaiblie et légèrement tremblée.

Aucun d’entre nous ne demanda où se trouvait notre professeur. Lorsque la sonnerie retentit, nos affaires rangées, nous savions que nous ne ferions jamais plus de dictée sous la conduite de madame Durandal.

Quelques jours après, un nouveau professeur la remplaça, et plus jamais la porte ne s’ouvrit, alors que nous attendions sa venue, dans ce couloir aux pavés jaunes et gris, parce qu’il n’arriva jamais avant nous pour nous accueillir dans la salle de cours.

Tant d’années ont passé, et je puis encore réciter par cœur ces mots, les dernier mots de la dernière dictée :

"Ce que laisse un mortel ajoute peu au monde

Et ce geste pourtant donne au monde son prix"

         (Jean Alexandre, in Toutes ces mondanités). »

 

Christiane GIO

Ajaccio, le 22-12-08                                    

(En hommage au professeur Binns, enseignant au collège Poudlard – Dédié aux personnels du collège Fesch)

 

 

 

 

Mélaria

Le poulpe

« Jetant son encre vers les cieux,

 suçant le sang de ce qu’il aime

Et le trouvant délicieux,

Ce monstre inhumain, c’est moi-même. »

( Apollinaire, in : Le Bestiaire)

 

Mélaria s’est vite adaptée à son grand aquarium rectangulaire (1,80m sur 2,50m). Il faut dire que j’y ai mis le prix : modèle luxe incassable en verre securit-laser-cristal-excellence de sept centimètres d’épaisseur, aux joints en élastène durci recuit et traité au zinc avec revêtement en titane. Le « must ». Je me suis littéralement ruinée. J’ai achevé de vider mon Codevi avec tout l’attirail adéquat : assortiment de tuyaux, de valves, de filtres à eau ; lumière, chauffage, témoin de température, de salaison de l’eau… Le décor naturel de roches, sable et graviers, je me le suis coltiné moi-même en cinq week-end à Dieppe, sans oublier les kilos d’huîtres et de moules, de coques et de bernard-l’ermite qu’il m’a fallu ramasser, trimballer, conditionner…

  La concierge me guettait à chaque passage :

– Bonjour, mame Dupin, alors comme ça, on rapporte encore du sable ! ‘Core heureux que mon Émile m’ait offert un aspirateur Vorace pour ma fête, qui peut aspirer l’eau, la terre, les gravillons, parce qu’avec vous ! En tout cas, il est amorti ! C’est-y qu’vous voulez la plage à domicile ? Notez qu’avec la vie solitaire que vous menez, faut bien vous occuper à quèqu’chose. Mais quand même, pensez à mes escaliers cirés : tout rayés, qu’ils sont, à chaque passage ! 

  Elle restait pourtant sereine, en raison des étrennes royales qu’elle recevait au jour de l’an, et qui lui faisaient passer l’éponge (au sens propre comme au figuré) sur mes « excentricités » : une grande fille seule comme moi, fallait bien que ça s’occupe.

  Une fois ruinée, j’ai pu enfin contempler le résultat de mes efforts, affalée sur mon fauteuil, les pieds surélevés pour une meilleure circulation, un verre de thé à la main.

  Mélaria flottait doucement en pleine eau. Je la préfère ainsi plutôt que collée aux parois de toutes ses ventouses, lorsqu’elle les fait onduler les unes après les autres. Cela me rend nerveuse.

 

  Elle a un regard particulièrement ironique. Ce qui donne cette impression-là, ce sont ses yeux qui ressemblent étrangement aux nôtres.

  Elle considère tous mes efforts sans lever le moindre tentacule pour me venir en aide.

  Sa façon de manger est tout à fait dégoûtante et éprouvante pour ma sensibilité : tout d’abord elle danse sur les pointes de ses huit pattes autour de sa proie, puis elle se ramasse sur elle-même et se jette sur elle à une vitesse qui me dresse les poils sur le corps. Après quoi on la voit se trémousser sur son repas vivant, quand elle l’a ramené sous elle...

  Tout bien considéré, sa façon de se nourrir est moins dégoûtante que celle de l’araignée ou de l’étoile de mer.

  Une fois repue, elle se retire paresseusement, telle une flaque qui s’écoule en s’étalant vers son antre afin de digérer quelques heures.

  Alors je peux bouger à nouveau sans crainte, évoluer à mon aise dans la pièce sans rester sur le qui-vive. 

 

  Je ne comprends pas pourquoi elle ne mange pas ce vieux bernard-l’ermite ! Elle l’attrape de temps en temps du bout de deux tentacules et joue avec comme ferait un chat. Mais elle ne le mange pas. Elle s’aplatit devant lui et le regarde déambuler : il n’a même plus peur d’elle et sort ses pattes de sa coquille pour se déplacer sans se gêner.

  Je lui ai jeté d’autres bernard-l’ermite pour voir : elle les a tous dévorés.

 

  Les pieuvres restent pour moi un mystère insondable.

 

  Mélaria n’essaie plus que rarement de sortir de son aquarium. Depuis qu’elle a emménagé dans ce nouveau modèle, plus spacieux, elle se montre plus calme.

  Auparavant elle tentait de s’échapper très souvent, surtout quand je me trouvais dans la pièce. Ce qui était traumatisant pour moi.

  J’ai fini par comprendre qu’elle se trouvait à l’étroit.

  Pour que l’aquarium puisse tenir dans la salle, j’ai dû virer le divan. Il me reste un fauteuil. De toute façon, je ne reçois plus tellement de visites depuis que Mélaria est entrée dans ma vie et dans mon appartement et s’y est installée. Ses brusques sautes d’humeur rendaient les gens nerveux : elle éclaboussait qui passait devant elle, à grand tapage. Elle se jetait, telle une flèche d’une paroi à l’autre, comme si elle voulait casser la vitre. A d’autres moments, en revanche, elle devenait inerte, abattue, posée au fond telle une serpillière usagée, en me considérant d’un œil torve.

  Une fois, elle a jeté un poing de tentacules noués vers mon visage, ce n’était plus tenable.

  L’aquarium, je l’ai placé au milieu du salon, comme ça, elle peut suivre tout ce qui se passe dans la pièce.

  On dit que les pieuvres sont silencieuses : erreur ! Elles ploufent et plafent et splachent sans relâche pour exprimer leurs humeurs.

 

  Et puis elle s’est mise à grandir.

  Je l’avais recueillie toute petite, tenant dans le creux de ma main. Cela m’avait amusée de la rapporter chez moi dans un seau d’eau et de la plonger dans un aquarium.

  A présent sa taille est surprenante : déployée, elle est plus grande qu’une roue de vélo pour adulte.

  Ce qui explique aussi la rareté des visites.

 

  On dit que les pieuvres sont caractérielles : c’est vrai ! Mélaria se hérisse brusquement de mille rugosités qui ressortent vivement sur le fond rouge-sang de sa peau. Avec les ventouses, cela produit un effet repoussoir, euh…repoussant. Son regard n’est pas beau à voir, il est loin d’être amène, il vaut mieux quitter la place.

 

  Je me rappellerai toujours la grande scène que Mélaria m’a jouée, un soir, alors que je rentrais du boulot, exsangue.

  De tous ses tentacules déployés, elle s’était arrimée aux rebords de son aquarium qu’elle secouait de toutes ses forces. L’eau giclait sur le parquet, y formant des flaques glauques.

  L’aquarium tanguait dangereusement à tel point que, ne pouvant supporter ce spectacle, je suis ressortie de l’appartement, je suis redescendue dans la rue pour acheter quelques crevettes chez le poissonnier du coin (qui me doit sa fortune), dans l’espoir que tout serait rentré dans l’ordre une fois remontée.

  Peine perdue ! L’aquarium avait tenu le coup, bien qu’ayant versé les trois-quarts de son eau sur le plancher, mais Mélaria gisait par terre, serpillière grise, trouée, visqueuse, se tordant de manière horrifiante à mes pieds.

  Je passe sur la demi-heure qui suivit : ramasser une grande pieuvre qui se tortille pour la remettre dans son bocal n’est certes pas une mince affaire…

  J’avais à peine essuyé le sol que, me retournant, je l’apercevais déjà les tentacules par dessus bord, prête à se laisser à nouveau glisser à terre.

   Heureusement, les crevettes sont venues à point pour la calmer. 

 

 J’ai ressorti de suite les catalogues que je m’étais procurés chez l’Aquariophile.

 Pendant que je comparais les mérites de tel et tel produit, une enveloppe fut glissée sous ma porte : c’était Yvette qui, ayant renoncé à me rendre visite, m’invitait à passer chez elle dans la soirée.

 

……………………………………………………………………………………

 

  J’ai éteint la lumière, j’ai fermé la porte de ma chambre à clef et, après m’être assurée que le x était bien fixé au sol, je me suis couchée, ignorant les clapotis et autres chocs provenant du salon.

  Au matin, j’entrerais prudemment, protégée par mon balai-brosse, au cas où, et après avoir bien repéré l’endroit où se tenait Mélaria.

  On ne sait jamais.

 

 

Extraits de mon journal, du dix juillet au vingt-cinq septembre

 

10 juillet

Ai décidé d’organiser visites payantes pour financer entretien de l’aquarium et la nourriture.

 

10 août

Ai dû renoncer aux visites ! Mélaria a des soubresauts convulsifs violents dès qu’une tête ne lui revient pas. Impossible de savoir qui sera indésirable et de filtrer les entrées. Elle a des jours avec et des jours sans.

 Hier, un tentacule a furtivement caressé la chevelure opulente d’une petite blonde qui en a fait pipi dans sa culotte.

  L’autre jour, c’est un ventripotent à la voix caverneuse qui s’est vu soudain enlacé. Ai dû le rembourser.

  A d’autres moments, Mélaria suit d’un œil torve les événements, sans broncher.

  Voilà qu’il me faut renoncer à une ressource bien appréciable.

 

25 août.

  Un comité de quartier s’est constitué afin d’agir en vue du départ de Mélaria. Des pétitions circulent dans chaque immeuble.

  Du coup, une association de défense des céphalopodes m’a manifesté son soutien.

  Lequel soutien est resté de pure forme : pas un de ses membres n’a cotisé pour m’aider à entretenir Mélaria.

 

12 septembre.

  Le concierge de mon immeuble a disparu depuis plusieurs jours. Personne ne sait où il se trouve.

  Sauf moi.

  J’ai eu assez de mal à le sortir de l’aquarium, puis à le descendre à la cave, dans l’oubliette aménagée par des locataires juifs, pendant la dernière guerre, en cachette invisible.

  A part Debroussette, le fameux grand historien du quartier, âgé de quatre-vingt seize ans, et complètement sénile depuis plusieurs années, personne ne connaît l’existence de cet endroit.

  Je vais l’oublier également.

 

20 septembre.

  Suite à cette disparition, la police m’a interrogée. La routine, m’a affirmé l’un des deux enquêteurs.

  Ils ne sont pas restés longtemps. Mélaria, en les apercevant, leur a fait savoir que leur présence lui était indésirable.

  L’un d’eux m’a jeté en sortant :

– C’est légal, de garder un engin pareil chez soi ? 

  Je crains qu’il ne fasse un rapport négatif sur l’existence d’une grande pieuvre au quatrième étage d’un immeuble du vingtième arrondissement.

 

25 septembre.

  Un discret entrefilet est paru dans le Parisien libéré du 22 septembre, que j’ai découpé et collé dans ce journal :

La grande pieuvre de la rue Le Bua

« Madame Dupin, sympathique quadragénaire, a recueilli et entretient, dans son appartement, une jeune pieuvre géante pêchée toute petite dans la Manche.

Gracieusement lovée dans un aquarium de grandes dimensions, au milieu du salon, elle a suivi d’un œil bienveillant l’interview de sa compagne humaine, tout en chipotant d’un tentacule négligent quelques crabes offerts par votre serviteur. »

  Suivaient quelques lignes, un dialogue dans lequel je répondais à des questions portant sue l’alimentation, la reproduction et l’agrément de cet animal de compagnie.

  Je ne m’en suis pas trop mal tirée.

  Voyant que derrière son dos pointait un tentacule inquisiteur, et avant qu’une regrettable complication ne survienne, j’ai attiré mon visiteur dehors avec la promesse d’un verre ou deux au bistrot du coin. 

 

 

Lecture d’un extrait des Travailleurs de la mer, de Victor Hugo 

rÉactions de MÉlaria

 

Ma lecture eut un effet surprenant :

  D’abord lovée sur elle-même au fond de l’aquarium, elle étendit peu à peu, l’un après l’autre, ses tentacules. Son regard ne me quittait pas et je me rendis compte qu’insensiblement, elle se rapprochait de moi, jusqu’à ce que la vitre l’arrêtât.

  Elle me considérait ironiquement, certes, à son habitude, mais, à ce qu’il me sembla, avec de plus un brin d’étonnement. Elle semblait déconcertée.

  À la fin, comme j’avais cessé de lire depuis une bonne minute, elle eut ce que l’on pourrait traduire, en termes humains, un haussement d’épaules ; puis elle se mit à dévorer compulsivement, avec frénésie, les crustacés à sa portée, sans observer le rituel qui présidait d’ordinaire à tous ses repas. Enfin elle se retira majestueusement dans l’anfractuosité du rocher qui lui servait d’appartement.

  La prose de Victor Hugo aurait-elle le don de pacifier les monstres ?

  En tout cas, cela leur ouvrait l’appétit.

  Ou bien le fait que je m’occupe exclusivement d’elle, le son de ma voix s’adressant à elle, lui avait-il procuré un apaisement ?

  Les pieuvres sont-elles sensibles à l’intérêt qu’on leur porte, dès lors qu’il est bienveillant ?

  J’avais fait quelque chose pour elle, et elle en avait ressenti un effet bienfaisant.

  Je restai perplexe.

 

  A partir de ce jour, à chaque fois que Mélaria se montrait particulièrement nerveuse, je sortais un livre.

  En peu de mois, j’épuisai tout mon stock de Victor Hugo : les Misérables, les Châtiments, la Légende des siècles, Hernani, L’homme qui rit…

  Je voulus poursuivre avec Proust, mais elle ne me le permit pas.

 

  Je notais dans mon carnet ses réactions : régime, mesures, humeur. Elle grandissait moins depuis quelques temps, heureusement, car je ne pouvais envisager l’achat d’un nouvel équipement, au vu de l’état de mes finances.

  Afin de réaliser mes projets, un grand nombre d’heures supplémentaires seraient nécessaires.

  Une maison isolée, avec une piscine couverte me semblait la solution idéale pour que Mélaria puisse évoluer à son aise ; l’exiguïté d’un simple aquarium, si grand fût-il, ne lui permettant pas de dépenser son énergie de manière satisfaisante.

  Pour cela il me fallait résoudre bien des problèmes ardus, à commencer par celui du transport.

 

Rien.

Rien de notable ne se produisit pendant plusieurs jours. Le train-train. Au matin une livre de praires ; changement hebdomadaire du troisième filtre et tamisage du sable, sans incident aucun. Mélaria reste dans son trou. Le soir, une poignée de crevettes grises. Elle mange bien. Pas de remous.

  J’ai allumé la télévision à l’heure des informations. Comme c’était le remplaçant de Poivre qui présentait, Mélaria n’a pas même sorti un tentacule. Vers vingt-deux heures elle a fait son tour, mais comme l’appareil était éteint et que seule une petite lampe éclairait la pièce, elle n’a rien trouvé à redire et s’est retirée pour la nuit.

  Se ferait-elle à sa nouvelle vie ?

 

 

Le premier songe

 

J’ai rêvé de feuillages aquatiques ondulant dans une eau claire, lumineuse.

 Des vallées sous-marines se déroulaient sous moi, je planais avec délices accompagnée d’une cohorte de daurades familières.

  Je ne portais pas de combinaison ni de masque, ni de palmes, et pourtant, non seulement je n’avais pas froid, mais je me déplaçais aussi vite que je le désirais, suivant un banc de petits poissons verts, translucides. Tantôt je planais au-dessus d’une raie géante, tantôt je contemplais, immobile, les évolutions d’un gros mérou placide qui se « garait » à reculons dans son trou.

  Le contact de l’eau m’était doux, lisse comme de la soie, une soie bleue parsemée de taches de lumière, dans laquelle je glissais, libre, heureuse.

  Ainsi j’allais au fond des eaux vives sans but précis, sereine, en harmonie avec mon corps et mon esprit.

  En toute plénitude.

 

 

Le deuxième songe

 

J’étais le poisson rémora d’une baleine colossale.

  J’avais conservé néanmoins mon aspect humain.

Aucun masque, aucune bouteille d’oxygène. Je nageais dans les eaux profondes, respirant comme avant ma naissance, dans le placenta maternel, ou même comme encore auparavant, lorsque je me trouvais dans les limbes.

  Lovée contre le ventre de mon Léviathan je survolais l’abîme d’un noir encreux, d’où montait un froid glacial.

  Puis nous prîmes un courant chaud qui nous amena vers la surface.

  Pendant la remontée un sous-marin nucléaire nous croisa.

  Je restai entre deux eaux tandis que la baleine respirait en surface ; je n’aimais pas cet instant propice à toutes sortes d’attaques de prédateurs  divers : les humains chasseurs de baleines étant les pires.

  Je ne me rassurais que contre le corps immense et chaud de ma protectrice.

  Ainsi je voyageais à travers les océans du monde, ne craignant qu’une chose : la disparition de ma baleine.

 

 

Extraits du journal, du vingt-six octobre au deux dÉcembre

 

26 octobre.

  Quand Mélaria a cessé de se nourrir, alors j’ai compris qu’elle voulait se suicider.

  Oui, elle désire mourir.

  Grise, amorphe, mollement vautrée au fond de sa prison de verre comme une pieuvre neurasthénique, Mélaria souffre, et cela me rend malade moi aussi.

  Le remords commence à me ronger.

  Comment ai-je pu priver de liberté un être vivant ?

  De quel droit l’ai-je arrachée à son milieu naturel, puis enfermée durant de si longs mois, sans m’apercevoir qu’elle était malheureuse ?

  J’ai donc un cœur de pierre ?

  Une seule chose me reste à faire, de toute urgence.

  Le transport va s’avérer difficile…

 

2 novembre.

  J’ai loué un camion ; j’y ai fixé l’aquarium recouvert d’une bâche en plastique solidement attachée.

  En avant pour Dieppe !

 

 

Libre !

 

Une flaque bordeaux glisse insensiblement vers moi.

  Sous cette dentelle rouge bordée d’un feston noir se devinent les tentacules ondulant autour de la sombre galette du manteau.

  Le soleil frappe soudain l’ensemble et, d’un coup de baguette magique, illumine Mélaria.

  L’extrémité hésitante d’un tentacule vient toucher timidement ma main. Je ne bouge pas.

  La flaque pourpre s’éloigne alors, telle un bateau qui vient de larguer ses amarres, et s’enfonce dans les profondeurs transparentes. J’ajuste mon masque et je plonge.

  Entièrement déployée, telle une chevelure splendide, foisonnante, couronnant un visage noir, Mélaria plane, royale, en pleine eau.

  Les reflets du soleil la nimbent d’une auréole scintillante et, cambrée, elle s’élance vers l’abîme d’où je l’avais arrachée, loin de la minable prison dans laquelle je croyais pouvoir la confiner.

 

 

 

 

Le terrier

 

Bruka s‘arrêta net devant le terrier.

  Le trou qui avait servi d’entrée avait presque disparu sous les herbes depuis le temps, les bords s’étaient écroulés.

  Le reste de la bande revint vers elle, le regard étonné.

  C’est elle qui menait la chasse, alors ils attendaient, tournaient sur eux-mêmes, levaient leurs museaux vers la colline, là d’où soufflait la brise qui leur apportait l’odeur de leur proie.

  Le souffle doux du printemps réveillait la prairie, vigoureux et tendre, avivant leurs forces éprouvées par un hiver glacial.

  L’espoir d’un repas reconstituant les soulevait ce matin-là, leurs pattes ne touchaient plus terre ! Pourquoi Bruka les retardait-elle ?

  Bruka ressentait leur perplexité, leur nervosité croissante, mais c’était plus fort qu’elle, il avait fallu qu’elle s’arrête là, devant ce trou, vestige du terrier détruit.

  Des souvenirs vivaces se dressèrent alors en elle, elle s’assit, leva la tête vers le ciel et hurla.

  Puis, reprenant ses esprits, elle se releva, bouscula rageusement Bennir, mordit méchamment le flanc gonflé d’Albura, qui glapit, et fonça de toutes ses forces vers la perspective qui s’offrait à eux de se nourrir à satiété puis de revenir au camp pour en faire profiter les petits.

 

  Bien plus tard, alors qu’elle venait de régurgiter la viande du lièvre qu’elle avait égorgé et que les chiots s’en repaissaient avec ardeur, tout en nettoyant ses griffes, elle observait le plus fort d’entre eux. Un petit mâle vigoureux, hardi au point qu’elle devait souvent le rembarrer pour l’empêcher de s’éloigner du nid où ses frères et sœurs s’entassaient, se serrant les uns contre les autres afin de se réchauffer, dormir, se chamailler et chahuter ensemble.

  Le dominant de sa fratrie. Un futur chef, comme son géniteur. Elle savait cette chose-là.

  Une pointe acérée vint lui pincer le cœur tandis qu’elle le contemplait. Il n’avait pas rechigné longtemps en changeant de lait, lorsqu’elle était allée le chercher avec le reste de la portée de cette…  

  Elle retroussa les babines et retint un grondement.

  Cette femelle avait osé !

  Elle avait donné naissance à ses petits, malgré l’interdiction faite aux autres femelles qu’elle,  de mettre bas !

  Bruka savait qui était le père, le mâle qui les avait engendrés. C’était le sien. Borek. Elle avait perçu son odeur sur la femelle coupable dès leur première copulation.

  Il avait le droit de prendre d’autres femelles, elle devait s’y faire.

  Mais endurer qu’il les engrosse, c’était autre chose. Elle était la femelle dominante, la seule qui puisse donner des petits à ce mâle superbe, puissant, un meneur né, le chef de toute la meute.

  La fautive avait bravé la loi du clan, elle en avait payé le prix. Bruka ne regrettait rien.

 

  Seza n’avait pas résisté longtemps devant la férocité des attaques portées contre elle par les femelles rassemblées.

  C’est Bruka qui avait porté le coup de grâce, perçant de ses crocs sa carotide.

  Mais auparavant l’impudente avait dû assister, désespérée, au vol de ses petits que Bruka était venue lui prendre, l’un après l’autre, par la peau du cou, pour les emporter dans son propre terrier, avec sa propre portée.

  Elle avait gémi lorsque Borek était passé, se tenant prudemment au large, sans s’arrêter, sans un regard.

 

  Peu à peu Bruka s’apaisa. Ce qui était fait l’était bel et bien. Il n’y avait pas à y revenir. Les autres femelles avaient bien compris l’avertissement. Elle était tranquille pour un bout de temps.

  Elle couvait du regard le petit mâle alors qu’il mordillait le ventre de son frère renversé sur le dos, les pattes en l’air en signe de soumission. Le vainqueur, encore pataud, arborait déjà la même livrée que son père, d’un fauve mordoré, et le même air faraud.

  Il n’était pas de ceux qu’elle avait mis au monde.

  Elle oublierait vite néanmoins ce fait : il était à elle à présent, et à personne d’autre.

  Tandis qu’elle somnolait après les fatigues de la chasse, elle entrevit Borek qui passait dans son champ de vision.

  Ils échangèrent un bref regard tandis qu’il s’éloignait.

 

  Où donc allait-il ?

 

 

 

 

Un poème évanoui de Queneau envoyé par l’ami Toma :

Bon dieu de bon dieu que j'ai envie d'écrire un petit poème
Tiens en voilà justement un qui passe

Petit petit petit

Viens ici que je t'enfile 

sur le fil du collier de mes autres poèmes 

viens ici que je t'entube

dans le comprimé de mes oeuvres complètes 

viens ici que je t'enpapouète 

et que je t'enrime 

et que je t'enrythme

et que je t''enlyre

et que je t'enpégase

et que je t'enverse

et que je t'enprose 

 

La vache 

il a foutu le camp

 

 

 

Le dernier livre de l’ami Jean-Pierre Pagliano 

 

Le Roi et l'Oiseau

Voyage au cœur du chef-d'œuvre de Prévert et Grimault

de Jean-Pierre Pagliano

Editeur : Belin

C'est au terme d'une épopée de vingt-six ans que P. Grimault et J. Prévert pourront enfin réaliser leur œuvre telle qu'ils l'avaient rêvée : Le Roi et l'Oiseau. C'est cette aventure méconnue que conte J.-P. Pagliano, spécialiste de l'œuvre de Paul Grimault. Pour le grand public, un livre à feuilleter comme un beau livre. Pour les cinéphiles, une somme unique sur un film incontournable de l'animation, par le meilleur des spécialistes.

 

 

 

Le livre de l’amie Linda Caille

 

Soldats de Jésus

Les évangéliques à la conquête de la France

De Linda Caille

Editeur : Fayard

Depuis 1950, les effectifs des chrétiens évangéliques sont passés en France de 50 000 à 500 000 fidèles. Comment expliquer un tel succès ? Linda Caille est partie à la rencontre de ces citoyens-là.

 

 

Résister

 

15 octobre 2008

 

 Ceci est extrait d’un texte d’Olivier Le Cour Grandmaison intitulé Résistances.

 

 

Pour défendre ceux qui sont stigmatisés parce qu’ils sont réputés « ne pas se lever tôt » car nul employeur ne les attend depuis des semaines, des mois, des années, résistance !

 

Pour défendre ceux qui, méprisés, humiliés, discriminés et relégués dans des banlieues laissées en déshérence, sont voués au Kärcher élyséen et livrés en pâture à une fraction de l’opinion publique raciste et xénophobe, résistance !

 

Pour défendre ceux dont les salaires sont indignes et à qui la seule perspective désormais offerte est « de travailler plus pour gagner plus », c’est-à-dire perdre davantage leur vie à tenter de la gagner en vain, résistance !

 

Pour tous les travailleurs précaires qui n’ont d’autre avenir que de le demeurer et de s’inquiéter constamment de lendemains qui depuis longtemps ne chantent plus résistance !

 

Pour tous ceux qui sont victimes d’une insécurité professionnelle et financière croissante qui les laisse sans perspective, sans autre perspective du moins qu’une crainte sans fin, résistance !

 

Pour tous ceux qui considèrent que les avancées sociales ne sont pas des privilèges mais des acquis précieux péniblement conquis par des femmes et des hommes qui se sont battus avec obstination et courage pour améliorer leur condition de travail et de vie, résistance !

 

Pour tous ceux qui jugent, contrairement aux mensongères déclarations du candidat aujourd’hui président, que la colonisation n’a pas été synonyme de civilisation comme il l’a déclaré à l’occasion d’un meeting tenu à Toulon au mois de février, résistance !

 

Pour tous ceux qui ne veulent pas de médias et d’une justice mis au pas, résistance !

 

Pour tous ceux qui n’aiment pas cette France désormais sarkozienne et qui ne veulent ni ne peuvent la quitter, résistance !

 

Pour tous les Musulmans qui « égorgent », selon la rhétorique indigne et islamophobe

de l’actuel président, « des moutons dans leur baignoire », résistance !

 

Pour les étrangers en situation irrégulière et leurs enfants scolarisés, pourchassés, raflés parfois, tous menacés d’expulsion en violation d’une Convention internationale – celle sur les droits de l’enfant – pourtant ratifiée par la France et de dispositions nationales sanctionnées par le Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, résistance !

 

Olivier Le Cour Grandmaison.

7 mai 2007

 

 

La bonne conscience des salauds

 

Je m'expliquerai un peu plus loin sur la dimension provocatrice de ce titre. Commençons par le début. Une expression fait florès depuis quelque temps. Je la trouve exaspérante, condescendante et même un peu stupide. Je parle du mot « Bisounours », qui désignait, hier encore, une ligne de jouets en peluche américains des années 1980. Aujourd'hui, commentateurs et décideurs de tout acabit ne ratent jamais une occasion de ridiculiser ces « idéalistes » qui semblent confondre le monde réel avec le royaume des Bisounours.

On ironise donc à qui mieux mieux sur ces fameux Bisounours pour bien montrer qu'on est, soi-même, soucieux de sérieux et de réalisme. On est quelqu'un à qui on ne la fait pas. Ah, mais ! Je ne crois plus au Père Noël, moi, Môssieur ! Le monde véritable, ajoute-t-on, n'a rien de la douceur des peluches. Il est cruel et sans merci. Il faut s'y avancer les poings en avant. De fait, il suffit de mettre bout à bout quelques actualités récentes pour être tenté de souscrire à cette injonction. Corruption, chacun pour soi, prébendes, mensonges croisés, etc. Un cynisme sans merci paraît bien gouverner l'époque. Force est de le reconnaître.

Cela ne justifie pourtant pas cette ironie facile à l'endroit des idéalistes, des rêveurs et des Bisounours qu'habite l'espérance. Pourquoi ? Parce qu'un froid réalisme content de lui-même et prétendument lucide n'est souvent qu'un faux nez derrière lequel se cachent les cyniques et les déplaisants. Georges Bernanos parlait plus crûment encore quand il écrivait, en 1926 (dans le préambule de « Sous le soleil de Satan »), que le réalisme était « la bonne conscience des salauds ». Je m'autorise de ce parrainage pour reprendre ici la formule.

Ajoutons que ce réalisme n'est pas seulement douteux dans ses intentions. Il n'est plus aussi pertinent qu'on le croit. Écrivant cela, je me réfère à un mouvement profond de la pensée, de la recherche et de la connaissance scientifique. L'incroyable mutation anthropologique que nous sommes en train de vivre bouleverse notre intelligence du monde. Et de nous-mêmes. Le réalisme cynique façon Thomas Hobbes (« L'homme est un loup pour l'homme ») n'apparaît plus comme évident. Quantité de livres paraissent ces temps-ci au sujet du don, de la gratuité, de l'empathie, du bénévolat, du comportement dit « coopératif », etc. Ils ne relèvent pas du prêchi-prêcha, mais s'appuient sur le dernier état de la recherche scientifique.

Plaisir de donner, préférence pour l'action bénévole, choix productif de la confiance, dispositions empathiques du cerveau, neurones-miroirs, stratégies altruistes et réciprocités coopératives : on découvre dans l'être humain des paramètres dont on sous-estimait l'importance. Ils remettent en cause la vision pessimiste de l'homme longtemps hégémonique dans les sciences humaines. Cette révolution-là est d'une ampleur dont les cyniques n'ont pas idée… Elle disqualifie leur réalisme, jusqu'à le rendre passablement ridicule. L'empathie, en effet, se révèle au bout du compte comme une stratégie plus « efficace » (affreux adjectif !) que la défiance barricadée. Quelques ouvrages récents permettent de comprendre pourquoi : ceux de l'essayiste américain Jeremy Rifkin, « Une nouvelle conscience pour un monde en crise : vers une civilisation de l'empathie » (Babel 2012) ; de Jacques Hochmann, « Une histoire de l'empathie » (Odile Jacob, 2012) ; ou celui - magnifique - de Lytta Basset, « Oser la bienveillance » (Albin Michel, 2014).

À lire ces pages, on vient à penser que les Bisounours tant moqués, tant décriés, tant ridiculisés, sont probablement ceux qui perçoivent le mieux les (nouvelles) réalités contemporaines. En d'autres termes, les plus lucides ne sont peut-être pas ceux qui, dressés sur leurs ergots, font profession de « réalisme ».

 

Jean-Claude Guillebaud

Édito de Sud-Ouest – 12 mai 2014

(C’est mon copain Richard qui me l’a fait connaître)

 

 

 

·         De qui et concernant qui ?

·         Réponse : Victor Hugo, « Napoléon le Petit ».

 

 

 

 

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