Vos
réactions : jean.alexandre2@orange.fr
Retour à la page d’accueil
Retour à la page Lire

la Bible des exils
Qu’on ne
cherche pas autre chose, dans ce feuilleton, qu’une ouverture éventuelle à la
lecture des Écritures bibliques, destinée à susciter d’autres rencontres
possibles avec elles. C’est d’ailleurs pourquoi il serait bon pour le lecteur
d’aller voir d’abord dans les textes proposés ce qui s’y trouve.
Pour lire les
chapitres dans l’ordre : suite
–oOo–
10
Moïse, ou le besoin de sortir
Deutéronome 34
Les Écritures racontaient, avec Abraham, la parabole de ce désir de
détruire en soi le besoin d’empire. Au temps de Moïse, on retrouve cet abandon
du vieux désir. Cette rupture est chose difficile, et les Hébreux, une fois
seuls au désert, regrettait leur empire et leur vieux pharaon.
Il n’y a jamais eu d’esclavage en Égypte antique, tout égyptologue
sérieux le confirmera. Le récit biblique, d’ailleurs, ne parle pas de cela mais
de servitude. Au fond, il se peut que les Hébreux, en Égypte, n’aient jamais
été que des Égyptiens comme les autres… Juste un peu différents à cause de
leurs traditions propres, mais au service de l’empire comme les autres :
dans la servitude inhérente à la condition de sujets d’un empire.
Et puis voilà que ce vieux désir d’empire a fait place, pour eux, au
désir d’en partir. Pour un autre avenir, quelque chose comme une utopie, dans
laquelle il n’y aurait plus de seigneurs humains, où l’on ne serait plus jamais
les serviteurs d’un être humain, les sujets d’un système qui divinise un humain
en sorte que les humains le servent. Plus jamais ça. Ce royal humain serait-il
le descendant du dieu Râ.
Plus jamais, disent-ils, un humain ne se fera servir et adorer comme un
dieu. Plus jamais un empire ne sera divin. C’est une utopie, tout bien
considéré. Car de tout temps il a existé, il existe, il existera des humains
qui tiendront dans leur main le sceptre et le foudre divins, de quelque nom que
les dieux se nomment alors. Car nous avons des dieux, aujourd’hui, nous aussi… sauf qu’ils ne s’appellent plus comme ça, son moins
repérables, et moins sculpturaux !
Un dieu toujours
tendu vers l’avenir
C’est comme un désir d’enfant, chez Moïse, ce drôle d’Égyptien-là,
habité par un appel venu d’ailleurs, un tel besoin de sortir, de prendre ses
jambes à son cou, de prendre son destin à deux mains, de s’en aller et
d’accepter des règles dans un domaine à soi, dans un domaine à faire,
devrait-on en souffrir. Mais tel est cet Hébreu qui, une bonne fois pour
toutes, va s’en aller.
Le nom de Moïse est égyptien et signifie « enfant ». Ramsès,
lui, le pharaon, a pour nom « enfant du dieu Râ ». Mais ce dieu,
comme tous ceux de l’Égypte, a disparu pour Moïse. Il les a quittés, les a
abandonnés. C’est un autre dieu qui l’appelle, et qui n’a pas de nom.
Il y a là plus qu’une formule : la culture de l’empire est une
culture des noms, des nominations, des dieux qui se targuent de leur nom, des
institutions répertoriées. Une culture où tout ce qui est signifié est contenu
dans les signes prévus pour ça. Une culture de la statue, de cette image taillée, immobile et inaltérable,
aboutie, dont les Hébreux se défendront, puisqu’elle dit à cette époque la
pérennité, la solidité, la puissance et la gloire des dieux de l’empire, de
tous les empires. Et de toutes les servitudes.
Quant à la culture biblique, elle met en avant un sujet, elle aussi, ce
Seigneur Dieu auquel elle se réfère, mais qui n’a pas de nom, car son nom est
un verbe. Et, de plus, un verbe conjugué sous la forme de l’inaccompli, de ce
qui est train de s’accomplir. Quand Moïse demande son nom à ce dieu, celui-ci
répond en effet : "Je serai qui
je serai, en hébreu èheyè achèr èheyè. Et depuis, ce fameux nom dont on ignore la
prononciation – et pour cause – s’écrit à l’aide de quatre consonnes, YHWH, dont la première indique cette
forme verbale.
Oui, une culture du verbe, de l’agir, du futur, de l’inaccompli, de ce
qui s’accomplit, est en train de s’accomplir, ou s’accomplira. Pas de statue.
Pas de nom. Pas de terme… Juste traverser pour aller plus loin, vers une
promesse.
Voilà pourquoi il fallait que Moïse, tel le personnage d’une parabole
signifiante, meure avant de toucher la terre promise…
–oOo–
TOUS LES CHAPITRES À LA SUITE
TABLE
1 –
Adam, ou la séparation fondamentale
2 – Pour être mère, Ève devait
partir
3 – Caïn, le père des civilisations
5 – Où l’on devra quitter Babel
6 – Le départ d’Abram ou la terre
à venir
7 – Rébecca, une femme qui n’est pas
d’ici
8 – Jacob traverse malgré
l’obscurité
9 – Joseph ou la victoire de l’exilé
1
Adam, ou la sÉparation
fondamentale
Le Livre de la Genèse, chapitres 2 et 3
Les onze premiers chapitres du livre de la Genèse ont pour visée
d’offrir un point de vue universel sur la condition humaine. Or cette condition
est présentée comme celle d’un être radicalement séparé de son lieu d’origine.
C’est le cas d’Adam et Ève. Ils ne sont pas seulement chassés de
l’Éden, ils sont mis devant plus qu’un simple exil : à cause d’eux, adama, la terre-mère,
est maudite, aroura. Ce terme ne signifie pas
qu’elle est elle-même punie, mais qu’elle est séparée d’eux pour toujours.
C’est le début d’un grand voyage vers l’Orient, comme si les humains, ayant
perdu le chemin de l’Éden, cherchaient à remonter le cours du temps, à l’inverse
du parcours du soleil. À partir de là, l’histoire humaine sera une errance. L’être
humain a perdu son origine et, par suite, n’a pas la capacité de se construire
par lui-même une identité.
Aussi, toute idéologie qui lierait le salut de l’être humain, par
nature, à un territoire, une patrie, une race, une nation, etc., se heurterait
à ce premier énoncé biblique : tu es coupé de tes origines, ton passé est
passé, va vers ton avenir, c’est à toi de le construire. Il n’existe pas
d’autochtones, Dieu reprend la terre.
Comment en est-on arrivé là ? Contrairement à l’opinion reçue,
c’est à cause d’une erreur commise par Adam, non par Ève. C’est lui qui est, au
sens propre, le responsable, celui qui doit répondre de ce qui arrive dans le
domaine qui lui est concédé. Car le récit présente d’abord deux protagonistes,
le Seigneur-Dieu et Adam. Pour lui, les autres sont de seconde zone, au grand
dam des filles d’Ève… C’est qu’il s’occupe de la relation que le divin
entretient avec l’espèce humaine. Ne l’oublions pas, le mot hébreu adam signifie « être humain ». Mais pas de
triomphalisme machiste, on verra plus loin comment, dans cette histoire, Ève
prend sa place – et quelle !
Qu’il n’y a plus de
roi !
Le Seigneur-Dieu dit donc à Adam qu’il est maître en son domaine, ce
lieu de délices, Éden, le jardin merveilleux de mille et un contes. Là il est
fait roi, et son seigneur lui donne des sujets, tous ces animaux sur lesquels
il a pouvoir de nomination – nous sommes au temps où les animaux parlaient. Et
comme d’innombrables petits rois de l’Antiquité sémitique, le roi Adam est
lui-même vassal, serviteur d’un bien plus grand roi que lui, son Seigneur.
C’est ainsi que les empires de ce temps-là trouvaient leur cohérence,
d’inclusions de serviteurs au sein de plus grands serviteurs, de ces plus
grands en plus grands encore, et de ces plus grands-là en maître impérial, tout
là-haut. Telle est la relation entre le Seigneur-Dieu et Adam, relation
d’alliance marquée par un sceau, un témoin, l’objet-du-maître que le servant ne
touchera point, sauf à rompre le serment de fidélité réciproque qui fait tout
tenir.
On le sait, c’est ce qui arrive ! Et ce récit nous dit bien
plus : c’est ce qui est arrivé, qui arrive, qui arrivera, une rupture
d’allégeance pour toujours, un lien cassé qui ne s’est pas (encore ?)
renoué.
Tu étais sur la terre de Dieu, pleine et ferme au-dessous de toi. Tu
étais tenu par le cordage de ton Seigneur, solide et fidèle au-dessus de toi.
C’est coupé. C’est cassé. Par en haut comme par en bas. Tu es l’humain, seul,
sans assise ni cordage : débrouille-toi. C’est à toi de jouer, à toi de
chercher ta pâture, loin de ces origines, de ces matrices, de ces soutiens que
jamais tu ne trouveras. Le retour est impossible, on ne se refait pas, personne
ne revient à son berceau, tous vont vers leur tombeau.
Il n’y a pas de terre qui t’appartienne. Elle est matière à
travail ; elle est l’espace de ton passage ; elle est le lieu de ta
disparition. Adieu l’espèce humaine en majesté. Précarité bonjour.
–oOo–
2
Pour Être mÈre, Ève devait partir
Genèse 2,22-4,1
Adam se tient dans une histoire de contrat, de domination, d'espace à
gérer, de troupes à commander, de respect des paroles données. Il a un
seigneur, il est lui-même seigneur, du moins l'était-il.
Dans la parabole biblique, Ève joue dans un autre registre. Elle n'a ni
père ni mère, le Seigneur Dieu ne lui a pas parlé, ne s'est engagé à rien
vis-à-vis d’elle, elle ne sort pas de la terre mère, elle n'est pas terrienne.
Tout ce qu'elle est, son homme l'a clairement dit, c'est chair et os. Ce que
complétera le dieu de son homme : tu seras désir.
Dans tout cet Orient qui va de la Méditerranée à l'Inde, la femme est
en effet désir, chair faite pour l'amour, appel de la perte de soi de l’homme
dans la chair de la femme, terrible tentation. C'est de là, non du Coran, que
viennent burkas et tchadors. Car elle serait bien capable d'être cause de la
perte de règnes et d’empires ; il serait bien possible que par elle, Ève
ou Hélène, la pomme de discorde fomente des guerres terribles, de celles qui
feront mourir des héros pourtant invincibles. On la tiendra donc en sujétion.
De toute façon Ève est dans le noir, dans le déni, dans l'ignorance.
Alors que perdrait-elle en partant, en causant la perte de son seigneur et
maître, en bravant le maître des maîtres et ses oukases ? Elle le fait. Encore
présente au sein du jardin merveilleux, elle est déjà dehors, partie, dans
cette vision d'un avenir où toutes choses seront enfin devenues claires pour
elle. Elle est alors cette adolescente qui vous brave et vous tient tête, et
vous dit : « Je m'en irai ». Et qui le fait.
Ève en son départ, en sa sortie d'Éden, joue sa vie en liberté. Ève,
alors, est un garçon manqué. Belle innocence du second rôle qui veut devenir
vedette – et qui y réussit. Combien de départs à l'aventure, de fugues, mises
en œuvre ou rêvées, sont inscrites déjà dans la geste rebelle de la femme
d'Adam ! De l'adam
femme.
La vie, aussi belle que terrible
Mais ce n'est qu'une phase, un temps, une naissance à autre chose.
L'être humain, en la personne d'Ève, s'engrosse et devient mère, et se nomme «
Vie », ‘hawwâ.
Pour être mère, il fallait partir. Pour devenir partenaire du dieu,
pour faire des hommes avec son Seigneur, il fallait d'abord s'en aller, quitter
le bonheur du jardin aux mille et une fleurs, aux fruits très désirables. Il
fallait passer de là aux douleurs. Concevoir, porter et donner jour à l'humain,
dans le sang, quitter le rouge de la terre mère pour le rouge de la vie qui
coule en toutes les veines, laisser passer en soi la vie qui n'est pourtant
qu'à Dieu, laisser la vie sortir et s'en aller, et grandir, et se perdre dans
le lointain des âges à venir, et courir tous les risques, et disparaître un
jour, qui sait ?
Ève s'en va, et au travers de toutes les histoires de biens à gagner et
à gérer, de luttes à mener, de rivalités à braver, de terres à conquérir et
garder, au travers de toute cette histoire qu'Adam ne pourra s'empêcher de
mener, l'espèce humaine, en la personne d'Ève la mère de tous les humains, va
continuer à se reproduire. Elle passera de matrice en matrice. Il y aura
toujours des matins de naissance à la vie et des soirs de départs vers la
terre.
Ève n'est pas, dans ce conte, la figure d'une femme en sa faute, elle
n'est pas seulement, non plus, l'éternel féminin des imbéciles, ni la mère au
foyer, ni la ménagère de moins de cinquante ans. Elle est notre espèce vue sous
l'aspect de sa confondante capacité à survivre à toutes les mortalités, toutes
les catastrophes, toutes les guerres meurtrières, toutes les pandémies, tous
les génocides – sinon à les surmonter. La vie. Tout aussi belle que terrible.
La vie qui doit toujours sortir du cocon pour s'en aller se déployer puis
disparaître.
Ave Eva, gratia plena ...
–oOo–
3
Caïn, le pÈre des
civilisations
Genèse 4,1-22
Le récit suivant présente un meurtrier, Caïn, errant et vagabond. Il
l'est de la façon la plus paradoxale : en se fixant, en inaugurant le statut de
citoyen, de citadin, en bâtissant la ville enclose dans ses remparts. En
inventant l'État. En devenant père fondateur.
On oublie souvent qu'en ces récits il est le premier homme, le premier
qui soit né d'un homme et d’une femme, qu'il ait fallu séparer de sa mère en
coupant le cordon. Il est l'humain tel qu'en lui-même. Et le voici qui
s'attache à la terre mère et qui la sert – c'est le sens littéral de son
métier, non pas le « laboureur » ni le « cultivateur » de nos bibles
habituelles, mais le « serviteur de la terre ». C’est la culture première et fondamentale, la condition incontournable de la
ville. C'est le rappel de ce que toute cité humaine a la violence pour racine
et la force pour loi, qu'aucune histoire n'est innocente.
L'autre condition est le meurtre, le sang versé, qui scelle la rupture
évoquée déjà par la sentence qui visait Adam. Une coupure : désormais la terre
est bel et bien séparée de ce visage-là de l'humain. L'autre visage est renvoyé
pour toujours à l'éphémère, à la buée qu'évoque son nom, havél, Abel, une brume qui se
disloque et se disperse et disparaît.
Abel rendait à Dieu, en ses sacrifices, le sang de vie qui vient de
Dieu, tandis que Caïn rend le sang d'Abel non à Dieu, mais à la terre. D'où ce
cri, ce sang qui crie : c'est comme un terrible court-circuit ; deux vies
antagonistes, semblablement rouges mais de signe opposé, se rencontrent, vie
venue de Dieu et vie de la terre. On est alors dans la folie d'une corruption
mortelle, on est dans l'impur né de la rencontre de deux puretés.
Coupé de tout, coupé de la terre mère comme du Père céleste, l'homme à
la lance (qaïn),
une fois chassé, est aussi, en conséquence, celui qui va chercher à s'enraciner
par ses propres moyens. À se fixer.
Des errants menacés par
leurs frères
Caïn devient alors le fondateur d'une lignée qui crée, dans la cité, les
métiers, les arts, bref la civilisation. Celle-ci naît sur la base du meurtre,
elle est le fait d'un meurtrier exilé et menacé, elle comprend la nécessaire
célébration de la guerre, comme le chante Lamek, le descendant de Caïn : Car un homme j'ai tué pour ma déchirure – et
un enfant pour ma blessure.
Il a bien raison, Caïn, de nommer sa ville « Inauguration » (‘hanôkh), car
il inaugure avec elle l'histoire politique de l'humanité, désormais totalement
séparée d'une éventuelle histoire naturelle. Et ce faisant, il ouvre aussi la
possibilité d'une définition de l'humain comme animal politique. Civilisation,
citoyenneté, politique : civitas, polis,
nos mots le disent, c'est de la cité
qu'il s'agit lorsqu'on parle de l'homme – cette cité serait-elle un modeste
hameau.
On cherche aujourd'hui, dans les ossements desséchés de lointains
hominiens, où trouver ce fait inaugural qui donnerait naissance à notre espèce.
Mais Caïn nous renseigne : le premier animal qui un jour tua son semblable sans
y gagner en nourriture, en pouvoir sexuel, en suprématie, que sais-je encore,
c'est lui l'homme, à cet instant même.
Telle est l'errance de Caïn. Un exil intérieur qui fait de lui
l'étranger et l'ennemi de son frère, qui fait de tous les Caïns
que nous sommes, ces êtres toujours inquiets, incertains de leur raison d'être
là où ils sont, contraints sans cesse de se rebâtir une maison, de se délimiter
un terroir, un territoire, une cité, une identité discutable.
Or la descendance de Caïn est promise à destruction, elle disparaîtra
dans le Déluge, dont le récit évoque sa destinée inéluctable. Et comme il
fallait bien tout de même que le récit continue, c'est une autre lignée qui
aboutira à Abraham, celle de Seth, le remplaçant.
–oOo–
4
Quand NoÉ change de monde
Genèse 6-9
En arriver à la saga d'Abraham est le but de ces récits des
origines. Ils sont destinés à brosser un arrière-fond permettant de situer les
raisons et les enjeux de son histoire. Mais avant d'y parvenir, les thèmes déjà
abordés seront repris sous d'autres angles. Violence, corruption, démesure,
empires... Car sur la terre, dit le Seigneur, l'humain a pourri son existence.
Il convient d'abord d'en observer les premiers indices : des monstres
apparaissent, nés de la collusion du divin et de l'humain. À force de faire les
imbéciles en se posant comme fils des dieux, les potentats suprêmes finissent
sans doute par brouiller les distinctions nécessaires ! Se prennent-ils pour
des géants, des demi-dieux ? Démesure. Les anciens rois pères de dynasties
deviennent pour les aèdes des héros dont on raconte les aventures
divino-humaines, ce qui légitime les rois vivants, serait-ce dans l'horreur
sacrée que leur origine inspire alors.
Il n'y a dans tout cela, dit le Seigneur, que violence. ‘hâmas, plus
précisément, un terme hébreu important qui qualifie cette violence, en précise
la nature. Si bien sûr elle s'exerce physiquement sur tel ou tel, elle est
avant tout l'exercice injuste et brutal de l'arrogance des puissants. On dira
par exemple qu'elle s'exerce sur les veuves et les orphelins, ces éléments les
plus faibles d'une société.
Point de tranquillité, donc ? Toute la terre habitée se pourrit-elle ainsi, pour finir par se défaire comme toute
chose vivante promise à la mort ? Oui, dit le Seigneur, la fin est venue. Un
nouveau court-circuit terrible va survenir, non plus celui qui mettait en
contact la vie venue de Dieu et la vie de la terre, comme pour Caïn, mais la
rencontre des eaux primordiales, celles d'en haut et celles d'en bas. C'est
alors le monde entier qui va couler, se corrompre et disparaître.
Un passage vers l'inconnu
Tel qu'il est représenté alors, le monde connu des humains repose en
effet sur l'abîme sans fond des eaux primordiales, impures, dans lesquelles il
vaut mieux éviter de descendre comme le montrera le séjour que Jonas y fera. Et
vers le haut, les eaux célestes sont retenues par une sorte de cloche, le
firmament, qui isole totalement notre terre et la protège du danger d'être
atteinte par la toute pureté d'en haut. Notre monde est une énorme bulle
environnée de ces deux dangereux espaces. Qu'on imagine ce que représenterait
la rencontre de ces deux mondes : non une simple inondation, serait-elle
mortelle, mais un maboul, la folie
d’un désastre sans nom. Or c'est ce qui arrive. Fin du monde.
Non, pourtant, pas totale, on le sait, car la possibilité d'un nouveau
monde est ouverte à cause de l'homme tranquille,
le seul, Noé. Bien sûr, elle flotte, son arche, sous la pluie persistante, il
faut bien que les images soient cohérentes, mais en réalité ce long parcours
dans l'eau, sur l'eau, sous l'eau, est un temps entre les temps, entre les
mondes. Une histoire se termine, celle de Caïn et des siens, une autre va
commencer.
On ne passe pas comme ça de l'une à l'autre, tous ceux qui ont vécu ce
passage, je veux dire un passage semblable, vers l'inconnu, vers une promesse
qui n'est pas encore tenue, à laquelle il faut croire, par laquelle votre vie
peut trouver sa chance, savent comme le temps vous dure et comme l'épreuve est
difficile, qui met en jeu votre simple existence. Car sous la coque du bateau,
combien de cadavres au fond qui pourrissent…
Ce n'est pas par hasard, simplement parce qu'il était connu des Anciens
que l'Arménie du mont Ararat était terre de vignobles, que Noé, à peine
débarqué, se soûle ! Bien sûr que c'est une ivresse de se trouver enfin sain et
sauf, avec les siens, sur la terre nouvelle à laquelle tout son être aspirait,
terre de délivrance !
–oOo–
5
Où l'on devra
quitter Babel
Genèse 11,1-9
Après le Déluge, tout n'est pas encore dit, pourtant, des tendances
suicidaires de l'espèce humaine. Ni de la volonté constante, montrée par le
Dieu Seigneur des Écritures, de voir celle-ci se diriger vers la paix et le
bonheur. Il reste à parler de ce que sont réellement ces constructions humaines
qui se nomment « cité », au sens d'État, au sens d'empire. Il reste à dire ce
qu'est réellement Babylone, Babel.
Ce nom signifie en akkadien, la langue du lieu, « Porte des dieux », ou
« Porte de Dieu ». On retrouve là, dans un registre plus nettement historique,
le discours du serpent d'Éden : Vous
serez comme des dieux, ou comme Dieu.
Le Seigneur Dieu biblique n'est pas, comme on le dit parfois, opposé à
la ville en soi, lui préférant le désert ou la steppe. Il est opposé à toute
civilisation qui se présente comme divine. Serait-il jaloux ? L'enjeu est bien
plus grave que cela, qui touche à la santé de l'être humain, aux conditions de
son salut. Car qui se trompe sur soi va dans le mur.
Il est clair, selon la 1ogique des Écritures, que notre monde n'est pas
1e monde par excellence. Il est, pour elles, un monde dépendant. Il ne tient
que par la volonté divine. Il ne tient pas par lui-même, par sa capacité
propre, il n'est pas autonome. Seul l'est le monde divin. En d'autres termes,
qui sont d'époque, le vassal n'est pas le suzerain, le serviteur n'est pas le
seigneur. Oublier cela et agir en conséquence, c'est se défaire du seul
environnement porteur qui tienne, celui qui vous englobe et vous protège. Vous
seriez détruit, tombant en poussière.
Tel est l'enjeu de l'histoire biblique de Babel. Et elle montre comment
il peut se faire qu'une telle erreur se produise. Car
il y a des points de repères précis, faciles à reconnaître pour qui se
trouverait dans une histoire semblable – pour qui s'y trouve, en effet, en
quelque partie de notre monde.
La diversité
au lieu du formatage
Le premier signal apparaît lorsque tel pouvoir se voit reconnaître
seul, par tous, de gré ou de force, la capacité de parler (Genèse 11,6). Une
seule langue, un seul langage pour tous. On ne parle pas ici de ces efforts
consistant à créer une langue universelle, comme l'espéranto. Ni à la rigueur
du fait qu'une de nos langues puisse servir de vecteur au plus grand nombre
pour des échanges pratiques, connue c’est le cas de nos jours d'un anglais
basique. Il ne s'agit pas de ce qui permet aux humains de s'entendre et de
vivre ensemble au mieux. On parle de ce qui s'impose à tous ceux qui vivent
sous un régime totalitaire.
Les Anciens auraient-ils déjà connu cela ? Et non seulement cela, mais
aussi le refus concerté de cela ? Oui. L'histoire de Babel en témoigne. Tels
étaient déjà les empires, c'est du moins le point de vue biblique qui s'oppose
par exemple à nos égyptomanies actuelles. Car Pharaon, comme tout empire
divinisé, a aussi été un système d'oppression. Ambiguïté de la civilisation…
Mais il y a un autre repère, et c'est cette histoire de briques, façonnées
par ces gens-là. Car si les pierres sont dissemblables, les briques, elles,
sont interchangeables. C'est avec elles que l'on peut bâtir et faire grandir –
cet agrandissement qu'évoque en hébreu le migdal*, la « tour » –, ce monde unifié où régnera la langue unique. Et
l'on peut soupçonner que ces briques de Babel sont en réalité des têtes
humaines formatées.
Le destin de ces mondes-là, c'est à terme la destruction et la
dispersion. Plus la pomme est grosse, plus vite elle pourrit et se défait. Il
existe à l'inverse une errance positive, aux yeux du Seigneur, celle qui
choisit de s'en tenir à des systèmes horizontaux, mobiles, échangeables, dénués
de prétention universelle, de propension à l'unification par en haut.
Errance ou nomadisme ? En tout cas, mobilité et diversité sur la terre
des humains.
* Le mot hébreu migdal vient du
verbe ligdol, être grand, élevé, mais aussi
s’enorgueillir.
–oOo–
6
Le dÉpart d'Abram, ou la terre À venir
Genèse 12,1-3
Nous sommes dans la première moitié du second millénaire avant
Jésus-Christ, en Mésopotamie, entre Tigre et Euphrate, dans l'une des grandes
civilisations mondiales qui rivalise avec celle de l'Égypte, de l'Inde ou de la
Chine d'alors. Les cités, les monuments, les écrits pour certains déjà
millénaires, le droit, tout cela a atteint un niveau qui donne à l'empire de
Babylone un lustre éclatant.
C'est dans ce contexte qu'un homme, Abram, reçoit ce message : Toi,
va-t'en, vers la terre que je te ferai voir.
Tel est le message inaugural adressé au premier d'une lignée de
fidèles, le « Père des croyants », père de tous ceux qui ne croient plus... à
ce qui fait la richesse, la puissance et la gloire, le savoir des autres. Car
tel est bien sûr le premier mouvement de celui qui, en effet, va partir.
L'empire n'est plus rien pour Abram.
Il y a là, en ces deux seuls mots hébreu: lèkh lekhâ, « va-t'en, pour toi », la rupture fondatrice qui va créer
l'homme de la Bible, les hommes et les femmes qu'on appellera à juste titre les
Hébreux, parce que ce mot signifie à
cette époque « ceux qui traversent » et dit bien ce qu'il en est de ceux-là.
Mais pourquoi faire un tel choix et partir ainsi ? Pourquoi le
faut-il ? L'idée, c'est que l'ensemble des familles de la terre ne sauraient
jouir de la bénédiction dans le cadre de l'empire. L'idée, c'est la
bénédiction, les conditions de la bénédiction. Toutes les familles de la terre
seront bénies en toi, dit le seigneur d'Abram à son ami humain. Et la
bénédiction, c'est un autre mot pour dire l'accomplissement de la paix. Le don
de la vraie paix pour les familles humaines. Avec ce qu'il faut d'honnête aisance
pour y parvenir. Et n'est-ce pas le rêve de tout être humain démuni sous le
soleil ? Or il y faut des conditions, et ce que ce récit nous dit, c'est qu'en
un sens elles se résument à cela, mais qui est le plus dur : quitter, pour
toujours, le désir d'empire.
La foi sans
aucune sécurité
Car l'empire est désirable, il l'a toujours été. Il est la réponse la
plus assurée, semble-t-il à première vue, à l'angoisse immémoriale de l'être
humain : sécurité.
Sécurité qui assure, à long terme, la nourriture, l'habillement, le
toit, les soins. Et pas seulement, car on y trouve aussi les conditions de la
chaleur durable de l'amitié, de l'amour, de la famille. Les prolongements de
soi dans l'histoire de ceux d'avant, et surtout dans l'arrivée de ceux d'après.
Les conditions de la durée. Sur ce terrain se bâtissent les civilisations.
Or l'histoire du père de toutes les bénédictions, histoire nouvelle
qu'Abram inaugure en circulant au travers des lieux civilisés, n'aime pas les
sécurités du passé, c'est clair. Mais il y a plus grave : cette histoire n'aime
pas non plus les sécurités promises pour l’avenir. Car si Abram a quitté son
père, il va devoir se démettre aussi de son fils. Cela aussi lui est demandé.
S'il y a pour lui un avenir, c'est celui seul que Dieu donnera.
Se peut-il, pourtant, qu'il existe une humanité qui refuse et le passé
et l'avenir ? Qui refuse l'empire étale de la durée. Et la sécurité d'une
installation ?
Telle est pourtant la visée de cette narratrice infatigable qu'on
appelle la Bible. Elle vous raconte, avec l'histoire d'Abram, la parabole de ce
désir. Le désir de tuer en soi le désir d'empire. Elle vous installe, avec
Abram, dans l'espérance d'une terre de bénédiction... à venir.
C'est pourquoi ce récit inaugure la foi biblique. Celle-ci se tient
dans l'aire de cette injonction qui porte le croyant vers la terre nouvelle que
Dieu lui promet. On trouve là l'origine de paroles du Nouveau Testament telles
que : Mon règne n'est pas de ce monde
ou Cherchez premièrement le règne de Dieu.
–oOo–
7
RÉbecca, Une femme qui n’est pas d’ici
Genèse 24
Pourquoi part-elle, la jeune fille, avec le messager ? La raison
en est bien simple : elle s’en va parce qu’elle est demandée en mariage et
que cette demande a été acceptée. Elle est liée, c’est le sens premier de son
nom, Rivqâh,
Rébecca. C’est le lot des filles, du moins dans les sociétés patriarcales. Et
les Écritures se situent dans l’aire d’une telle culture. Donc, elle part, la
charmante. Pourquoi en faire toute une histoire ?
Il y a lieu de le faire. Abraham le dit à son serviteur : il ne
faut pas qu’Isaac fasse la bêtise qu’Ésaü commettra plus tard, épouser une
fille de Canaan, ce pays de petites cités-États toutes façonnées par ce désir
de « civilisation » qu’Abram a quitté autrefois.
On sait ce que vaudraient ces filles de la ville, et comme leurs dieux,
et les désirs qu’ils font naître, continueraient à les dominer une fois
mariées. Voici donc, pour cette simple raison, la belle amenée à quitter la
ville renommée de Na’hor, dans le Nord mésopotamien,
pour les lointaines tentes de berger de son parent.
Oui, les femmes de ces temps et de ces lieux sont appelées à s’en aller.
Toutes. Elles vont habiter chez les autres, sous leur coupe, contribuant à
leurs destinées, non à celles des gens de chez elles. La femme, l’épouse, est
toujours étrangère. Bien sûr qu’on ne va pas épouser une fille de sa propre
maison. Et dans le cas de Rébecca, on est à la limite ; elle est tout de
même cousine de son promis. Oui, mais elle est venue de loin, et si elle
servait là-bas, éventuellement, d’autres dieux que celui de son mari, ils ne
pourront plus la dominer, ils sont trop loin. On l’espère en tout cas, mais
sans certitude, car plus tard sa bru Rachel saura bien les ramener avec elle,
les petits bons dieux ! Voyez comme il faut s’en méfier. Mais Rébecca,
elle, saura se montrer fiable.
Tellement
fidèle, quoique venue de loin
Donc, la voilà partie. Et l’on tient à nous dire que ce départ n’est
pas seulement celui d’une jeune fille qu’on marie. Il est le pendant féminin de
cet autre départ, celui d’Abram au temps où il quittait ‘Harân.
Et même plus, car la bénédiction prononcée sur Rébecca à ce moment-là est celle
que Dieu avait dite à Abraham après que ce dernier avait failli sacrifier son
fils. Voilà une jeune femme qui se lance dans la grande aventure du peuple des
croyants, celle qui n’a pas de finalité avérée, qui vous prive d’assurance hors
la bénédiction dite au nom du Seigneur.
Elle remplace donc Sara, mais en mieux. Car la belle-mère avait le rire
plutôt sarcastique, même devant Dieu. Rébecca est sérieuse. Elle obéit, elle va
même au-devant de la demande, elle est pressée d’obéir.
Du côté d’Isaac, le promis, ce sera une histoire d’amour. Il est d’une
nature heureuse. Son nom le dit, Yiç’hâq, celui qui rit et qui prend son plaisir. Quant à
elle, à son plaisir ou à son amour, on ne sait pas. On sait qu’elle sera
fidèle, et plus que lui. Fidèle à son mari, mais aussi fidèle au Seigneur de
son mari, ce dieu étrange, au point de diriger toute l’histoire de leur famille
du côté que ce dieu-là aura voulu. Au point de tromper et spolier ceux – vieux
mari ou fils aîné – qu’elle devait honorer.
Si bien que, plus que son homme, c’est elle l’Hébreu nomade dont on
parle tant – Mon père était un Araméen
errant. On a souvent tendance à oublier les mères.
S’il est une image de la saga des anciens Hébreux, c’est bien celle-ci,
cette file de chameaux qui traversent la steppe, emportant vers la Promesse, et
vers les grands troupeaux, et vers les tentes aérées des pères de la foi, la
jeune fille qu’un homme attend, debout devant sa tente… jusqu’au moment où elle
se voile.
Il y a des temps où, par miracle, la servitude séculaire de la femme se
retourne pour une bénédiction.
–oOo–
8
Jacob traverse
malgrÉ l’obscuritÉ
Genèse 32,23-33
Que le père des Hébreux – ceux
qui passent – soit contraint de passer le gué ne saurait étonner. Pourtant,
il s’agissait surtout de passer le barrage de la haine d’Ésaü. On oublie
toujours celui-là ! Or Jacob le craint assez pour rester seul, bon
dernier, avant de se risquer.
Ésaü n’est pas l’imbécile que l’on dit, mais bien l’homme du pays,
l’époux des filles du pays, le coureur des bois du pays, avec au cœur toujours
cette envie du terroir. Quelqu’un, ici – quelqu’un d’ici. Le désir d’Ésaü est
le désir d’identité qui anime chacun. Il a sa carte, et ce qui va avec :
les quatre cents hommes armés garants de son juste droit.
Pourquoi, se demande-t-il, est-ce toujours le transgresseur, le passeur
de gué, qui attire le regard des femmes, à commencer par celui de la
maman ? Et le regard de Dieu ? Et pourquoi l’autorité, paternelle ou
non, naturelle en tout cas, est-elle restée aveugle ? Mettez-vous à la
place d’Ésaü…
Jacob sait cela et il tremble. Mais il passe. Héritier marron
d’Abraham, une promesse l’attire plus loin. Et pourtant il fait nuit. C’est un
point important : cet homme va s’avancer dans le noir. Pour gagner sa
vie : tout ce qui lui importe est devant, femmes, enfants, avoirs, et même
patrie. Et même ce frère ennemi qu’il lui faut amadouer. Alors il va
passer : « quoique de nuit – en
une nuit obscure », écrivait saint Jean de la Croix.
C’est le grand mystère de cette nuit : on ne sait pas que l’on y
gagnera bien plus que ce que l’on avait en vue. Jacob n’est pas voyant, il ne
sait pas ce qui l’attend, il ne tient pas à rencontrer ce Quelqu’un – c’est le sens du mot hébreu îch, « homme », qui désigne un
inconnu qui va lutter avec nuit la nuit entière.
On peut passer un gué de nuit sans rien risquer de plus qu’une
luxation. Inversement, qui n’y va pas n’arrivera à rien. Mais seul celui qui va
traverser malgré l’obscurité, malgré l’inconnu, l’angoisse, la mort possible…
peut se trouver face à cet Autre qui veut l’amener rudement jusqu’à une autre
rive, autrement plus prometteuse que celle qui était visée.
Qui est ce Quelqu’un qui l’attendait ?
Digne de son aïeul et fort de la promesse, Jacob a brûlé ses vaisseaux,
il a coupé avec tout ce qui est devant. Il a peur, il est seul, et il ose. Et
il gagne. Il rentrait aussi benoîtement que possible chez lui, et le voilà père
d’un peuple. Est-il donc béni ? Pourquoi, alors, ce Dieu qu’il voit face à
face tient-il tant à ce que Jacob, devenu Israël, en reste boiteux ?
Mais est-ce bien Dieu qui luttait avec lui ? Ce Quelqu’un ne
serait-il pas l’image qu’il s’était faite de Dieu ? Jusqu’à ce que tombe
cette image, le laissant à la fois ébloui devant la face du vrai Dieu,
l’Innommé, et dépouillé de son sûr équilibre personnel, livré enfin, pour aller
de l’avant, à la seule aide de Dieu. Boiteux.
Oui, si le croyant n’avait d’autre passage à franchir que le terrible
fossé qui le sépare de lui-même, avançant vers ses frères sous la seule garde
de Dieu. Semblable au petit enfant trébuchant qui fait ses premiers pas. Mais
tourné pour le reste de ses jours vers celui qui l’attend en souriant, bras
grands ouverts. Un Jacob qui a abandonné ses peurs pour marcher, sans
marchander comme à son habitude, vers le père de toutes les miséricordes.
Et l’on comprend alors que l’image de Dieu, dans ce récit, plutôt que
celle du père, est l’image sublime de l’ennemi mortel qui devient un frère. Car
sur l’autre rive, c’est Ésaü qui
ouvre les bras pour accueillir Jacob !
Et ce dernier ira vers lui, non comme un gagnant ni comme un pénitent,
mais comme le rescapé qu’il est devenu. Pécheur pardonné.
Tel est le programme du peuple des croyants, qui devra toujours avancer
vers Dieu de cette démarche-là.
–oOo–
9
Joseph, ou la victoire de l’exilÉ
Genèse 37–50
Le récit biblique le plus achevé qui concerne l’exil parle d’un homme
que ses frères trahissent et livrent à la mort, mais qui s’en relève et finit
par siéger à la droite du seigneur tout-puissant, apportant au passage à ses
frères le pardon, la vie et le bonheur.
On reconnaît là le modèle des récits évangéliques qui présentent le
parcours de Jésus. Pourtant ce récit biblique raconte les aventures de Joseph.
Fils préféré de son père, il était prédestiné à devenir le seigneur de
ses frères, raison pour laquelle ceux-ci l’ont vendu comme esclave, dans leur
jalousie. C’est ce qui l’amène dans un cul-de-basse-fosse égyptien, double
symbole de mort pour les écrivains hébreux, l’Égypte étant l’une de ces Bêtes
qu’ils redoutent, et la fosse un mot pour dire la mort. Une sorte de
résurrection sociale fera pourtant de Joseph le grand vizir du Pharaon.
Joseph est donc l’exilé par excellence ; et il n’est pas sans
portée théologique, pour les chrétiens, que le récit qui le concerne annonce le
sort du Christ, faisant de celui-ci ce Fils de Dieu exilé dans le monde dont
parlent saint Jean et saint Paul, chacun à sa manière.
L’exilé est à la fois celui qu’on a chassé, et celui que l’on attend.
L’histoire de Joseph présente ainsi l’exil comme le résultat d’une trahison,
certes, mais aussi, au bout du compte, comme la conséquence d’un envoi
bénéfique. L’exilé est celui que les siens n’ont pas voulu, qu’ils n’ont pas
pu, pas su garder parmi eux, mais cela peut devenir aussi pour eux une chance.
Ce double point de vue est important à percevoir pour ceux qui
reçoivent l’exilé, car ils ont tendance à ne penser qu’à leur comportement
vis-à-vis de lui. Or l’exilé est d’abord l’être humain des autres, qui l’ont
poussé à partir. Et son sort a pour finalité à leurs yeux de leur apporter de
la vie et du bonheur, soit qu’ils se débarrassent de lui, soit qu’ils
l’envoient au loin pour qu’il leur fournisse en retour de quoi vivre et
espérer.
L’accueil ambigu de l’Égypte
Dans l’histoire de Joseph, l’Égypte gère cela en douceur, puis, dans
l’histoire de Moïse, elle le fera dans l’injustice et la violence, ce qui
aboutira pour elle à une perte de puissance. C’est que la loi de justice et de
justesse qui vient de Dieu s’applique aussi à elle : La terre est à moi, dit le Seigneur.
Il y aura toujours un étranger là où vous êtes, et le récit de Joseph enseigne
que l’histoire de cet exilé est le fil rouge de l’histoire des peuples. Car
c’est sur cet exilé que s’est concentrée la maladie de son peuple, et c’est par
lui aussi que se révèlera la maladie de votre peuple.
L’un des grands secrets bibliques, rarement posé en toute clarté, mais
toujours supposé, c’est qu’il n’y a ni
juif, ni grec, ni nous-autres ni eux-autres. C’est que l’humanité, en
conséquence, a pour réalité et pour avenir le compromis, l’accueil et
finalement l’échange, l’écoute et même le métissage.
Ainsi, dans l’histoire de Joseph, on trouve Asénath,
l’une de ces belles égyptiennes, de celles qui avancent de côté, comme on sait,
mais qui vous font de beaux enfants ayant pour nom Manassé et Éphraïm, pères de
grandes, remuantes et puissantes tribus en Israël… C’est si vrai que Néhémie,
bien plus tard, soucieux de pureté, interdira de tels mariages et inventera
ainsi le ghetto sans le vouloir. On pense bien que de cruels ennemis des
enfants d’Israël sauront s’emparer de cela, bien plus tard encore, pour faire
le mal à leur idée.
Mais l’histoire de Joseph, lue à la lumière de son accomplissement en
Christ, ouvre à l’universel. L’Égypte y devient une icône de la Terre nouvelle
où seront accueillis les malheureux frères de Celui qui y règne à la droite du
Père.
–oOo–