Vos
réactions : jean.alexandre2@orange.fr
Retour à la page d’accueil
Retour à la page Lire
Pour lire les chapitres
dans l’ordre : suite

la Bible des exils
Qu’on ne
cherche pas autre chose, dans ce feuilleton, qu’une ouverture éventuelle à la lecture
des Écritures bibliques, destinée à susciter d’autres rencontres possibles avec
elles. C’est d’ailleurs pourquoi il serait bon pour le lecteur d’aller voir
d’abord dans les textes proposés ce qui s’y trouve.
–oOo–
4
Quand NoÉ change de monde
Genèse 6-9
En arriver à la saga d'Abraham est le but de ces récits des
origines. Ils sont destinés à brosser un arrière-fond permettant de situer les
raisons et les enjeux de son histoire. Mais avant d'y parvenir, les thèmes déjà
abordés seront repris sous d'autres angles. Violence, corruption, démesure,
empires... Car sur la terre, dit le Seigneur, l'humain a pourri son existence.
Il convient d'abord d'en observer les premiers indices : des monstres apparaissent,
nés de la collusion du divin et de l'humain. À force de faire les imbéciles en
se posant comme fils des dieux, les potentats suprêmes finissent sans doute par
brouiller les distinctions nécessaires ! Se prennent-ils pour des géants, des
demi-dieux ? Démesure. Les anciens rois pères de dynasties deviennent pour les
aèdes des héros dont on raconte les aventures divino-humaines, ce qui légitime
les rois vivants, serait-ce dans l'horreur sacrée que leur origine inspire
alors.
Il n'y a dans tout cela, dit le Seigneur, que violence. ‘hâmas, plus
précisément, un terme hébreu important qui qualifie cette violence, en précise
la nature. Si bien sûr elle s'exerce physiquement sur tel ou tel, elle est
avant tout l'exercice injuste et brutal de l'arrogance des puissants. On dira
par exemple qu'elle s'exerce sur les veuves et les orphelins, ces éléments les
plus faibles d'une société.
Point de tranquillité, donc ? Toute la terre habitée se pourrit-elle ainsi, pour finir par se défaire comme toute
chose vivante promise à la mort ? Oui, dit le Seigneur, la fin est venue. Un
nouveau court-circuit terrible va survenir, non plus celui qui mettait en
contact la vie venue de Dieu et la vie de la terre, comme pour Caïn, mais la
rencontre des eaux primordiales, celles d'en haut et celles d'en bas. C'est
alors le monde entier qui va couler, se corrompre et disparaître.
Un passage vers l'inconnu
Tel qu'il est représenté alors, le monde connu des humains repose en
effet sur l'abîme sans fond des eaux primordiales, impures, dans lesquelles il
vaut mieux éviter de descendre comme le montrera le séjour que Jonas y fera. Et
vers le haut, les eaux célestes sont retenues par une sorte de cloche, le
firmament, qui isole totalement notre terre et la protège du danger d'être
atteinte par la toute pureté d'en haut. Notre monde est une énorme bulle
environnée de ces deux dangereux espaces. Qu'on imagine ce que représenterait
la rencontre de ces deux mondes : non une simple inondation, serait-elle
mortelle, mais un maboul, la folie d’un
désastre sans nom. Or c'est ce qui arrive. Fin du monde.
Non, pourtant, pas totale, on le sait, car la possibilité d'un nouveau
monde est ouverte à cause de l'homme tranquille,
le seul, Noé. Bien sûr, elle flotte, son arche, sous la pluie persistante, il
faut bien que les images soient cohérentes, mais en réalité ce long parcours
dans l'eau, sur l'eau, sous l'eau, est un temps entre les temps, entre les
mondes. Une histoire se termine, celle de Caïn et des siens, une autre va
commencer.
On ne passe pas comme ça de l'une à l'autre, tous ceux qui ont vécu ce
passage, je veux dire un passage semblable, vers l'inconnu, vers une promesse
qui n'est pas encore tenue, à laquelle il faut croire, par laquelle votre vie
peut trouver sa chance, savent comme le temps vous dure et comme l'épreuve est
difficile, qui met en jeu votre simple existence. Car sous la coque du bateau,
combien de cadavres au fond qui pourrissent…
Ce n'est pas par hasard, simplement parce qu'il était connu des Anciens
que l'Arménie du mont Ararat était terre de vignobles, que Noé, à peine
débarqué, se soûle ! Bien sûr que c'est une ivresse de se trouver enfin sain et
sauf, avec les siens, sur la terre nouvelle à laquelle tout son être aspirait,
terre de délivrance !
–oOo–
TOUS LES CHAPITRES À LA SUITE
TABLE
1 – Adam, ou la séparation fondamentale
2 – Pour être mère, Ève devait partir
3 – Caïn, le père des civilisations
1
Adam, ou la sÉparation
fondamentale
Le Livre de la Genèse, chapitres 2 et 3
Les onze premiers chapitres du livre de la Genèse ont pour visée
d’offrir un point de vue universel sur la condition humaine. Or cette condition
est présentée comme celle d’un être radicalement séparé de son lieu d’origine.
C’est le cas d’Adam et Ève. Ils ne sont pas seulement chassés de
l’Éden, ils sont mis devant plus qu’un simple exil : à cause d’eux, adama, la terre-mère,
est maudite, aroura. Ce terme ne signifie pas
qu’elle est elle-même punie, mais qu’elle est séparée d’eux pour toujours.
C’est le début d’un grand voyage vers l’Orient, comme si les humains, ayant
perdu le chemin de l’Éden, cherchaient à remonter le cours du temps, à l’inverse
du parcours du soleil. À partir de là, l’histoire humaine sera une errance. L’être
humain a perdu son origine et, par suite, n’a pas la capacité de se construire
par lui-même une identité.
Aussi, toute idéologie qui lierait le salut de l’être humain, par
nature, à un territoire, une patrie, une race, une nation, etc., se heurterait
à ce premier énoncé biblique : tu es coupé de tes origines, ton passé est
passé, va vers ton avenir, c’est à toi de le construire. Il n’existe pas
d’autochtones, Dieu reprend la terre.
Comment en est-on arrivé là ? Contrairement à l’opinion reçue,
c’est à cause d’une erreur commise par Adam, non par Ève. C’est lui qui est, au
sens propre, le responsable, celui qui doit répondre de ce qui arrive dans le
domaine qui lui est concédé. Car le récit présente d’abord deux protagonistes,
le Seigneur-Dieu et Adam. Pour lui, les autres sont de seconde zone, au grand
dam des filles d’Ève… C’est qu’il s’occupe de la relation que le divin
entretient avec l’espèce humaine. Ne l’oublions pas, le mot hébreu adam signifie « être humain ». Mais pas de
triomphalisme machiste, on verra plus loin comment, dans cette histoire, Ève
prend sa place – et quelle !
Qu’il n’y a plus de roi !
Le Seigneur-Dieu dit donc à Adam qu’il est maître en son domaine, ce
lieu de délices, Éden, le jardin merveilleux de mille et un contes. Là il est
fait roi, et son seigneur lui donne des sujets, tous ces animaux sur lesquels
il a pouvoir de nomination – nous sommes au temps où les animaux parlaient. Et
comme d’innombrables petits rois de l’Antiquité sémitique, le roi Adam est
lui-même vassal, serviteur d’un bien plus grand roi que lui, son Seigneur.
C’est ainsi que les empires de ce temps-là trouvaient leur cohérence,
d’inclusions de serviteurs au sein de plus grands serviteurs, de ces plus
grands en plus grands encore, et de ces plus grands-là en maître impérial, tout
là-haut. Telle est la relation entre le Seigneur-Dieu et Adam, relation
d’alliance marquée par un sceau, un témoin, l’objet-du-maître que le servant ne
touchera point, sauf à rompre le serment de fidélité réciproque qui fait tout
tenir.
On le sait, c’est ce qui arrive ! Et ce récit nous dit bien
plus : c’est ce qui est arrivé, qui arrive, qui arrivera, une rupture
d’allégeance pour toujours, un lien cassé qui ne s’est pas (encore ?)
renoué.
Tu étais sur la terre de Dieu, pleine et ferme au-dessous de toi. Tu
étais tenu par le cordage de ton Seigneur, solide et fidèle au-dessus de toi.
C’est coupé. C’est cassé. Par en haut comme par en bas. Tu es l’humain, seul,
sans assise ni cordage : débrouille-toi. C’est à toi de jouer, à toi de
chercher ta pâture, loin de ces origines, de ces matrices, de ces soutiens que
jamais tu ne trouveras. Le retour est impossible, on ne se refait pas, personne
ne revient à son berceau, tous vont vers leur tombeau.
Il n’y a pas de terre qui t’appartienne. Elle est matière à
travail ; elle est l’espace de ton passage ; elle est le lieu de ta
disparition. Adieu l’espèce humaine en majesté. Précarité bonjour.
–oOo–
2
Pour Être mÈre, Ève devait partir
Genèse 2,22-4,1
Adam se tient dans une histoire de contrat, de domination, d'espace à
gérer, de troupes à commander, de respect des paroles données. Il a un
seigneur, il est lui-même seigneur, du moins l'était-il.
Dans la parabole biblique, Ève joue dans un autre registre. Elle n'a ni
père ni mère, le Seigneur Dieu ne lui a pas parlé, ne s'est engagé à rien
vis-à-vis d’elle, elle ne sort pas de la terre mère, elle n'est pas terrienne.
Tout ce qu'elle est, son homme l'a clairement dit, c'est chair et os. Ce que
complétera le dieu de son homme : tu seras désir.
Dans tout cet Orient qui va de la Méditerranée à l'Inde, la femme est
en effet désir, chair faite pour l'amour, appel de la perte de soi de l’homme
dans la chair de la femme, terrible tentation. C'est de là, non du Coran, que
viennent burkas et tchadors. Car elle serait bien capable d'être cause de la
perte de règnes et d’empires ; il serait bien possible que par elle, Ève
ou Hélène, la pomme de discorde fomente des guerres terribles, de celles qui
feront mourir des héros pourtant invincibles. On la tiendra donc en sujétion.
De toute façon Ève est dans le noir, dans le déni, dans l'ignorance.
Alors que perdrait-elle en partant, en causant la perte de son seigneur et
maître, en bravant le maître des maîtres et ses oukases ? Elle le fait. Encore
présente au sein du jardin merveilleux, elle est déjà dehors, partie, dans
cette vision d'un avenir où toutes choses seront enfin devenues claires pour
elle. Elle est alors cette adolescente qui vous brave et vous tient tête, et
vous dit : « Je m'en irai ». Et qui le fait.
Ève en son départ, en sa sortie d'Éden, joue sa vie en liberté. Ève,
alors, est un garçon manqué. Belle innocence du second rôle qui veut devenir
vedette – et qui y réussit. Combien de départs à l'aventure, de fugues, mises
en œuvre ou rêvées, sont inscrites déjà dans la geste rebelle de la femme
d'Adam ! De l'adam
femme.
La vie, aussi belle que terrible
Mais ce n'est qu'une phase, un temps, une naissance à autre chose.
L'être humain, en la personne d'Ève, s'engrosse et devient mère, et se nomme «
Vie », ‘hawwâ.
Pour être mère, il fallait partir. Pour devenir partenaire du dieu,
pour faire des hommes avec son Seigneur, il fallait d'abord s'en aller, quitter
le bonheur du jardin aux mille et une fleurs, aux fruits très désirables. Il
fallait passer de là aux douleurs. Concevoir, porter et donner jour à l'humain,
dans le sang, quitter le rouge de la terre mère pour le rouge de la vie qui
coule en toutes les veines, laisser passer en soi la vie qui n'est pourtant
qu'à Dieu, laisser la vie sortir et s'en aller, et grandir, et se perdre dans
le lointain des âges à venir, et courir tous les risques, et disparaître un
jour, qui sait ?
Ève s'en va, et au travers de toutes les histoires de biens à gagner et
à gérer, de luttes à mener, de rivalités à braver, de terres à conquérir et
garder, au travers de toute cette histoire qu'Adam ne pourra s'empêcher de
mener, l'espèce humaine, en la personne d'Ève la mère de tous les humains, va
continuer à se reproduire. Elle passera de matrice en matrice. Il y aura
toujours des matins de naissance à la vie et des soirs de départs vers la
terre.
Ève n'est pas, dans ce conte, la figure d'une femme en sa faute, elle
n'est pas seulement, non plus, l'éternel féminin des imbéciles, ni la mère au
foyer, ni la ménagère de moins de cinquante ans. Elle est notre espèce vue sous
l'aspect de sa confondante capacité à survivre à toutes les mortalités, toutes
les catastrophes, toutes les guerres meurtrières, toutes les pandémies, tous
les génocides – sinon à les surmonter. La vie. Tout aussi belle que terrible.
La vie qui doit toujours sortir du cocon pour s'en aller se déployer puis
disparaître.
Ave Eva, gratia plena ...
–oOo–
3
Caïn, le pÈre des
civilisations
Genèse 4,1-22
Le récit suivant présente un meurtrier, Caïn, errant et vagabond. Il
l'est de la façon la plus paradoxale : en se fixant, en inaugurant le statut de
citoyen, de citadin, en bâtissant la ville enclose dans ses remparts. En
inventant l'État. En devenant père fondateur.
On oublie souvent qu'en ces récits il est le premier homme, le premier
qui soit né d'un homme et d’une femme, qu'il ait fallu séparer de sa mère en
coupant le cordon. Il est l'humain tel qu'en lui-même. Et le voici qui
s'attache à la terre mère et qui la sert – c'est le sens littéral de son
métier, non pas le « laboureur » ni le « cultivateur » de nos bibles
habituelles, mais le « serviteur de la terre ». C’est la culture première et fondamentale, la condition incontournable de la
ville. C'est le rappel de ce que toute cité humaine a la violence pour racine
et la force pour loi, qu'aucune histoire n'est innocente.
L'autre condition est le meurtre, le sang versé, qui scelle la rupture
évoquée déjà par la sentence qui visait Adam. Une coupure : désormais la terre
est bel et bien séparée de ce visage-là de l'humain. L'autre visage est renvoyé
pour toujours à l'éphémère, à la buée qu'évoque son nom, havél, Abel, une brume qui se
disloque et se disperse et disparaît.
Abel rendait à Dieu, en ses sacrifices, le sang de vie qui vient de
Dieu, tandis que Caïn rend le sang d'Abel non à Dieu, mais à la terre. D'où ce
cri, ce sang qui crie : c'est comme un terrible court-circuit ; deux vies
antagonistes, semblablement rouges mais de signe opposé, se rencontrent, vie
venue de Dieu et vie de la terre. On est alors dans la folie d'une corruption
mortelle, on est dans l'impur né de la rencontre de deux puretés.
Coupé de tout, coupé de la terre mère comme du Père céleste, l'homme à
la lance (qaïn),
une fois chassé, est aussi, en conséquence, celui qui va chercher à s'enraciner
par ses propres moyens. À se fixer.
Des errants menacés par
leurs frères
Caïn devient alors le fondateur d'une lignée qui crée, dans la cité,
les métiers, les arts, bref la civilisation. Celle-ci naît sur la base du
meurtre, elle est le fait d'un meurtrier exilé et menacé, elle comprend la
nécessaire célébration de la guerre, comme le chante Lamek, le descendant de
Caïn : Car un homme j'ai tué pour ma
déchirure – et un enfant pour ma blessure.
Il a bien raison, Caïn, de nommer sa ville « Inauguration » (‘hanôkh), car
il inaugure avec elle l'histoire politique de l'humanité, désormais totalement
séparée d'une éventuelle histoire naturelle. Et ce faisant, il ouvre aussi la
possibilité d'une définition de l'humain comme animal politique. Civilisation,
citoyenneté, politique : civitas, polis,
nos mots le disent, c'est de la cité
qu'il s'agit lorsqu'on parle de l'homme – cette cité serait-elle un modeste
hameau.
On cherche aujourd'hui, dans les ossements desséchés de lointains
hominiens, où trouver ce fait inaugural qui donnerait naissance à notre espèce.
Mais Caïn nous renseigne : le premier animal qui un jour tua son semblable sans
y gagner en nourriture, en pouvoir sexuel, en suprématie, que sais-je encore,
c'est lui l'homme, à cet instant même.
Telle est l'errance de Caïn. Un exil intérieur qui fait de lui
l'étranger et l'ennemi de son frère, qui fait de tous les Caïns
que nous sommes, ces êtres toujours inquiets, incertains de leur raison d'être
là où ils sont, contraints sans cesse de se rebâtir une maison, de se délimiter
un terroir, un territoire, une cité, une identité discutable.
Or la descendance de Caïn est promise à destruction, elle disparaîtra
dans le Déluge, dont le récit évoque sa destinée inéluctable. Et comme il
fallait bien tout de même que le récit continue, c'est une autre lignée qui
aboutira à Abraham, celle de Seth, le remplaçant.
–oOo–