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Exils

 

 

 

 

la Bible des exils

Qu’on ne cherche pas autre chose, dans ce feuilleton, qu’une ouverture éventuelle à la lecture des Écritures bibliques, destinée à susciter d’autres rencontres possibles avec elles. C’est d’ailleurs pourquoi il serait bon pour le lecteur d’aller voir d’abord dans les textes proposés ce qui s’y trouve.

 

Pour lire les chapitres dans l’ordre : suite

Pour aller à la fin : bas

 

 

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Moïse, ou le besoin de sortir

Deutéronome 34

 

Les Écritures racontaient, avec Abraham, la parabole de ce désir de détruire en soi le besoin d’empire. Au temps de Moïse, on retrouve cet abandon du vieux désir. Cette rupture est chose difficile, et les Hébreux, une fois seuls au désert, regrettait leur empire et leur vieux pharaon.

Il n’y a jamais eu d’esclavage en Égypte antique, tout égyptologue sérieux le confirmera. Le récit biblique, d’ailleurs, ne parle pas de cela mais de servitude. Au fond, il se peut que les Hébreux, en Égypte, n’aient jamais été que des Égyptiens comme les autres… Juste un peu différents à cause de leurs traditions propres, mais au service de l’empire comme les autres : dans la servitude inhérente à la condition de sujets d’un empire.

Et puis voilà que ce vieux désir d’empire a fait place, pour eux, au désir d’en partir. Pour un autre avenir, quelque chose comme une utopie, dans laquelle il n’y aurait plus de seigneurs humains, où l’on ne serait plus jamais les serviteurs d’un être humain, les sujets d’un système qui divinise un humain en sorte que les humains le servent. Plus jamais ça. Ce royal humain serait-il le descendant du dieu Râ.

Plus jamais, disent-ils, un humain ne se fera servir et adorer comme un dieu. Plus jamais un empire ne sera divin. C’est une utopie, tout bien considéré. Car de tout temps il a existé, il existe, il existera des humains qui tiendront dans leur main le sceptre et le foudre divins, de quelque nom que les dieux se nomment alors. Car nous avons des dieux, aujourd’hui, nous aussi… sauf qu’ils ne s’appellent plus comme ça, son moins repérables, et moins sculpturaux !

 

Un dieu toujours tendu vers l’avenir

 

C’est comme un désir d’enfant, chez Moïse, ce drôle d’Égyptien-là, habité par un appel venu d’ailleurs, un tel besoin de sortir, de prendre ses jambes à son cou, de prendre son destin à deux mains, de s’en aller et d’accepter des règles dans un domaine à soi, dans un domaine à faire, devrait-on en souffrir. Mais tel est cet Hébreu qui, une bonne fois pour toutes, va s’en aller.

Le nom de Moïse est égyptien et signifie « enfant ». Ramsès, lui, le pharaon, a pour nom « enfant du dieu Râ ». Mais ce dieu, comme tous ceux de l’Égypte, a disparu pour Moïse. Il les a quittés, les a abandonnés. C’est un autre dieu qui l’appelle, et qui n’a pas de nom.

Il y a là plus qu’une formule : la culture de l’empire est une culture des noms, des nominations, des dieux qui se targuent de leur nom, des institutions répertoriées. Une culture où tout ce qui est signifié est contenu dans les signes prévus pour ça. Une culture de la statue, de cette image taillée, immobile et inaltérable, aboutie, dont les Hébreux se défendront, puisqu’elle dit à cette époque la pérennité, la solidité, la puissance et la gloire des dieux de l’empire, de tous les empires. Et de toutes les servitudes.

Quant à la culture biblique, elle met en avant un sujet, elle aussi, ce Seigneur Dieu auquel elle se réfère, mais qui n’a pas de nom, car son nom est un verbe. Et, de plus, un verbe conjugué sous la forme de l’inaccompli, de ce qui est train de s’accomplir. Quand Moïse demande son nom à ce dieu, celui-ci répond en effet : "Je serai qui je serai, en hébreu èheyè achèr èheyè. Et depuis, ce fameux nom dont on ignore la prononciation – et pour cause – s’écrit à l’aide de quatre consonnes, YHWH, dont la première indique cette forme verbale.

Oui, une culture du verbe, de l’agir, du futur, de l’inaccompli, de ce qui s’accomplit, est en train de s’accomplir, ou s’accomplira. Pas de statue. Pas de nom. Pas de terme… Juste traverser pour aller plus loin, vers une promesse.

Voilà pourquoi il fallait que Moïse, tel le personnage d’une parabole signifiante, meure avant de toucher la terre promise…

 

 

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TOUS LES CHAPITRES À LA SUITE

 

 

TABLE

 

1 – Adam, ou la séparation fondamentale

2 – Pour être mère, Ève devait partir

3 – Caïn, le père des civilisations

4 – Quand Noé change de monde

5 – Où l’on devra quitter Babel

6 – Le départ d’Abram ou la terre à venir

7 – Rébecca, une femme qui n’est pas d’ici

8 – Jacob traverse malgré l’obscurité

9 – Joseph ou la victoire de l’exilé

 

 

 

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Adam, ou la sÉparation fondamentale

Le Livre de la Genèse, chapitres 2 et 3

 

 

Les onze premiers chapitres du livre de la Genèse ont pour visée d’offrir un point de vue universel sur la condition humaine. Or cette condition est présentée comme celle d’un être radicalement séparé de son lieu d’origine.

C’est le cas d’Adam et Ève. Ils ne sont pas seulement chassés de l’Éden, ils sont mis devant plus qu’un simple exil : à cause d’eux, adama, la terre-mère, est maudite, aroura. Ce terme ne signifie pas qu’elle est elle-même punie, mais qu’elle est séparée d’eux pour toujours. C’est le début d’un grand voyage vers l’Orient, comme si les humains, ayant perdu le chemin de l’Éden, cherchaient à remonter le cours du temps, à l’inverse du parcours du soleil. À partir de là, l’histoire humaine sera une errance. L’être humain a perdu son origine et, par suite, n’a pas la capacité de se construire par lui-même une identité.

Aussi, toute idéologie qui lierait le salut de l’être humain, par nature, à un territoire, une patrie, une race, une nation, etc., se heurterait à ce premier énoncé biblique : tu es coupé de tes origines, ton passé est passé, va vers ton avenir, c’est à toi de le construire. Il n’existe pas d’autochtones, Dieu reprend la terre.

Comment en est-on arrivé là ? Contrairement à l’opinion reçue, c’est à cause d’une erreur commise par Adam, non par Ève. C’est lui qui est, au sens propre, le responsable, celui qui doit répondre de ce qui arrive dans le domaine qui lui est concédé. Car le récit présente d’abord deux protagonistes, le Seigneur-Dieu et Adam. Pour lui, les autres sont de seconde zone, au grand dam des filles d’Ève… C’est qu’il s’occupe de la relation que le divin entretient avec l’espèce humaine. Ne l’oublions pas, le mot hébreu adam signifie « être humain ». Mais pas de triomphalisme machiste, on verra plus loin comment, dans cette histoire, Ève prend sa place – et quelle !

 

Qu’il n’y a plus de roi !

 

Le Seigneur-Dieu dit donc à Adam qu’il est maître en son domaine, ce lieu de délices, Éden, le jardin merveilleux de mille et un contes. Là il est fait roi, et son seigneur lui donne des sujets, tous ces animaux sur lesquels il a pouvoir de nomination – nous sommes au temps où les animaux parlaient. Et comme d’innombrables petits rois de l’Antiquité sémitique, le roi Adam est lui-même vassal, serviteur d’un bien plus grand roi que lui, son Seigneur. C’est ainsi que les empires de ce temps-là trouvaient leur cohérence, d’inclusions de serviteurs au sein de plus grands serviteurs, de ces plus grands en plus grands encore, et de ces plus grands-là en maître impérial, tout là-haut. Telle est la relation entre le Seigneur-Dieu et Adam, relation d’alliance marquée par un sceau, un témoin, l’objet-du-maître que le servant ne touchera point, sauf à rompre le serment de fidélité réciproque qui fait tout tenir.

On le sait, c’est ce qui arrive ! Et ce récit nous dit bien plus : c’est ce qui est arrivé, qui arrive, qui arrivera, une rupture d’allégeance pour toujours, un lien cassé qui ne s’est pas (encore ?) renoué.

Tu étais sur la terre de Dieu, pleine et ferme au-dessous de toi. Tu étais tenu par le cordage de ton Seigneur, solide et fidèle au-dessus de toi. C’est coupé. C’est cassé. Par en haut comme par en bas. Tu es l’humain, seul, sans assise ni cordage : débrouille-toi. C’est à toi de jouer, à toi de chercher ta pâture, loin de ces origines, de ces matrices, de ces soutiens que jamais tu ne trouveras. Le retour est impossible, on ne se refait pas, personne ne revient à son berceau, tous vont vers leur tombeau.

Il n’y a pas de terre qui t’appartienne. Elle est matière à travail ; elle est l’espace de ton passage ; elle est le lieu de ta disparition. Adieu l’espèce humaine en majesté. Précarité bonjour. 

 

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Pour Être mÈre, Ève devait partir

Genèse 2,22-4,1

 

Adam se tient dans une histoire de contrat, de domination, d'espace à gérer, de troupes à commander, de respect des paroles données. Il a un seigneur, il est lui-même seigneur, du moins l'était-il.

Dans la parabole biblique, Ève joue dans un autre registre. Elle n'a ni père ni mère, le Seigneur Dieu ne lui a pas parlé, ne s'est engagé à rien vis-à-vis d’elle, elle ne sort pas de la terre mère, elle n'est pas terrienne. Tout ce qu'elle est, son homme l'a clairement dit, c'est chair et os. Ce que complétera le dieu de son homme : tu seras désir.

Dans tout cet Orient qui va de la Méditerranée à l'Inde, la femme est en effet désir, chair faite pour l'amour, appel de la perte de soi de l’homme dans la chair de la femme, terrible tentation. C'est de là, non du Coran, que viennent burkas et tchadors. Car elle serait bien capable d'être cause de la perte de règnes et d’empires ; il serait bien possible que par elle, Ève ou Hélène, la pomme de discorde fomente des guerres terribles, de celles qui feront mourir des héros pourtant invincibles. On la tiendra donc en sujétion.

De toute façon Ève est dans le noir, dans le déni, dans l'ignorance. Alors que perdrait-elle en partant, en causant la perte de son seigneur et maître, en bravant le maître des maîtres et ses oukases ? Elle le fait. Encore présente au sein du jardin merveilleux, elle est déjà dehors, partie, dans cette vision d'un avenir où toutes choses seront enfin devenues claires pour elle. Elle est alors cette adolescente qui vous brave et vous tient tête, et vous dit : « Je m'en irai ». Et qui le fait.

Ève en son départ, en sa sortie d'Éden, joue sa vie en liberté. Ève, alors, est un garçon manqué. Belle innocence du second rôle qui veut devenir vedette – et qui y réussit. Combien de départs à l'aventure, de fugues, mises en œuvre ou rêvées, sont inscrites déjà dans la geste rebelle de la femme d'Adam ! De l'adam femme. 

 

La vie, aussi belle que terrible

 

Mais ce n'est qu'une phase, un temps, une naissance à autre chose. L'être humain, en la personne d'Ève, s'engrosse et devient mère, et se nomme « Vie », hawwâ.

Pour être mère, il fallait partir. Pour devenir partenaire du dieu, pour faire des hommes avec son Seigneur, il fallait d'abord s'en aller, quitter le bonheur du jardin aux mille et une fleurs, aux fruits très désirables. Il fallait passer de là aux douleurs. Concevoir, porter et donner jour à l'humain, dans le sang, quitter le rouge de la terre mère pour le rouge de la vie qui coule en toutes les veines, laisser passer en soi la vie qui n'est pourtant qu'à Dieu, laisser la vie sortir et s'en aller, et grandir, et se perdre dans le lointain des âges à venir, et courir tous les risques, et disparaître un jour, qui sait ?

Ève s'en va, et au travers de toutes les histoires de biens à gagner et à gérer, de luttes à mener, de rivalités à braver, de terres à conquérir et garder, au travers de toute cette histoire qu'Adam ne pourra s'empêcher de mener, l'espèce humaine, en la personne d'Ève la mère de tous les humains, va continuer à se reproduire. Elle passera de matrice en matrice. Il y aura toujours des matins de naissance à la vie et des soirs de départs vers la terre.

Ève n'est pas, dans ce conte, la figure d'une femme en sa faute, elle n'est pas seulement, non plus, l'éternel féminin des imbéciles, ni la mère au foyer, ni la ménagère de moins de cinquante ans. Elle est notre espèce vue sous l'aspect de sa confondante capacité à survivre à toutes les mortalités, toutes les catastrophes, toutes les guerres meurtrières, toutes les pandémies, tous les génocides – sinon à les surmonter. La vie. Tout aussi belle que terrible. La vie qui doit toujours sortir du cocon pour s'en aller se déployer puis disparaître.

Ave Eva, gratia plena ...

 

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3

 

Caïn, le pÈre des civilisations

Genèse 4,1-22

 

Le récit suivant présente un meurtrier, Caïn, errant et vagabond. Il l'est de la façon la plus paradoxale : en se fixant, en inaugurant le statut de citoyen, de citadin, en bâtissant la ville enclose dans ses remparts. En inventant l'État. En devenant père fondateur.

On oublie souvent qu'en ces récits il est le premier homme, le premier qui soit né d'un homme et d’une femme, qu'il ait fallu séparer de sa mère en coupant le cordon. Il est l'humain tel qu'en lui-même. Et le voici qui s'attache à la terre mère et qui la sert – c'est le sens littéral de son métier, non pas le « laboureur » ni le « cultivateur » de nos bibles habituelles, mais le « serviteur de la terre ». C’est la culture première et fondamentale, la condition incontournable de la ville. C'est le rappel de ce que toute cité humaine a la violence pour racine et la force pour loi, qu'aucune histoire n'est innocente.

L'autre condition est le meurtre, le sang versé, qui scelle la rupture évoquée déjà par la sentence qui visait Adam. Une coupure : désormais la terre est bel et bien séparée de ce visage-là de l'humain. L'autre visage est renvoyé pour toujours à l'éphémère, à la buée qu'évoque son nom, havél, Abel, une brume qui se disloque et se disperse et disparaît.

Abel rendait à Dieu, en ses sacrifices, le sang de vie qui vient de Dieu, tandis que Caïn rend le sang d'Abel non à Dieu, mais à la terre. D'où ce cri, ce sang qui crie : c'est comme un terrible court-circuit ; deux vies antagonistes, semblablement rouges mais de signe opposé, se rencontrent, vie venue de Dieu et vie de la terre. On est alors dans la folie d'une corruption mortelle, on est dans l'impur né de la rencontre de deux puretés.

Coupé de tout, coupé de la terre mère comme du Père céleste, l'homme à la lance (qaïn), une fois chassé, est aussi, en conséquence, celui qui va chercher à s'enraciner par ses propres moyens. À se fixer.

 

Des errants menacés par leurs frères

 

Caïn devient alors le fondateur d'une lignée qui crée, dans la cité, les métiers, les arts, bref la civilisation. Celle-ci naît sur la base du meurtre, elle est le fait d'un meurtrier exilé et menacé, elle comprend la nécessaire célébration de la guerre, comme le chante Lamek, le descendant de Caïn : Car un homme j'ai tué pour ma déchirure – et un enfant pour ma blessure.

Il a bien raison, Caïn, de nommer sa ville « Inauguration » (hanôkh), car il inaugure avec elle l'histoire politique de l'humanité, désormais totalement séparée d'une éventuelle histoire naturelle. Et ce faisant, il ouvre aussi la possibilité d'une définition de l'humain comme animal politique. Civilisation, citoyenneté, politique : civitas, polis, nos mots le disent, c'est de la cité qu'il s'agit lorsqu'on parle de l'homme – cette cité serait-elle un modeste hameau.

On cherche aujourd'hui, dans les ossements desséchés de lointains hominiens, où trouver ce fait inaugural qui donnerait naissance à notre espèce. Mais Caïn nous renseigne : le premier animal qui un jour tua son semblable sans y gagner en nourriture, en pouvoir sexuel, en suprématie, que sais-je encore, c'est lui l'homme, à cet instant même.

Telle est l'errance de Caïn. Un exil intérieur qui fait de lui l'étranger et l'ennemi de son frère, qui fait de tous les Caïns que nous sommes, ces êtres toujours inquiets, incertains de leur raison d'être là où ils sont, contraints sans cesse de se rebâtir une maison, de se délimiter un terroir, un territoire, une cité, une identité discutable.

Or la descendance de Caïn est promise à destruction, elle disparaîtra dans le Déluge, dont le récit évoque sa destinée inéluctable. Et comme il fallait bien tout de même que le récit continue, c'est une autre lignée qui aboutira à Abraham, celle de Seth, le remplaçant.

 

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Quand NoÉ change de monde

Genèse 6-9

 

En arriver à la saga d'Abraham est le but de ces récits des origines. Ils sont destinés à brosser un arrière-fond permettant de situer les raisons et les enjeux de son histoire. Mais avant d'y parvenir, les thèmes déjà abordés seront repris sous d'autres angles. Violence, corruption, démesure, empires... Car sur la terre, dit le Seigneur, l'humain a pourri son existence.

Il convient d'abord d'en observer les premiers indices : des monstres apparaissent, nés de la collusion du divin et de l'humain. À force de faire les imbéciles en se posant comme fils des dieux, les potentats suprêmes finissent sans doute par brouiller les distinctions nécessaires ! Se prennent-ils pour des géants, des demi-dieux ? Démesure. Les anciens rois pères de dynasties deviennent pour les aèdes des héros dont on raconte les aventures divino-humaines, ce qui légitime les rois vivants, serait-ce dans l'horreur sacrée que leur origine inspire alors.

Il n'y a dans tout cela, dit le Seigneur, que violence. hâmas, plus précisément, un terme hébreu important qui qualifie cette violence, en précise la nature. Si bien sûr elle s'exerce physiquement sur tel ou tel, elle est avant tout l'exercice injuste et brutal de l'arrogance des puissants. On dira par exemple qu'elle s'exerce sur les veuves et les orphelins, ces éléments les plus faibles d'une société.

Point de tranquillité, donc ? Toute la terre habitée se pourrit-elle ainsi, pour finir par se défaire comme toute chose vivante promise à la mort ? Oui, dit le Seigneur, la fin est venue. Un nouveau court-circuit terrible va survenir, non plus celui qui mettait en contact la vie venue de Dieu et la vie de la terre, comme pour Caïn, mais la rencontre des eaux primordiales, celles d'en haut et celles d'en bas. C'est alors le monde entier qui va couler, se corrompre et disparaître.

 

Un passage vers l'inconnu

 

Tel qu'il est représenté alors, le monde connu des humains repose en effet sur l'abîme sans fond des eaux primordiales, impures, dans lesquelles il vaut mieux éviter de descendre comme le montrera le séjour que Jonas y fera. Et vers le haut, les eaux célestes sont retenues par une sorte de cloche, le firmament, qui isole totalement notre terre et la protège du danger d'être atteinte par la toute pureté d'en haut. Notre monde est une énorme bulle environnée de ces deux dangereux espaces. Qu'on imagine ce que représenterait la rencontre de ces deux mondes : non une simple inondation, serait-elle mortelle, mais un maboul, la folie d’un désastre sans nom. Or c'est ce qui arrive. Fin du monde.

Non, pourtant, pas totale, on le sait, car la possibilité d'un nouveau monde est ouverte à cause de l'homme tranquille, le seul, Noé. Bien sûr, elle flotte, son arche, sous la pluie persistante, il faut bien que les images soient cohérentes, mais en réalité ce long parcours dans l'eau, sur l'eau, sous l'eau, est un temps entre les temps, entre les mondes. Une histoire se termine, celle de Caïn et des siens, une autre va commencer.

On ne passe pas comme ça de l'une à l'autre, tous ceux qui ont vécu ce passage, je veux dire un passage semblable, vers l'inconnu, vers une promesse qui n'est pas encore tenue, à laquelle il faut croire, par laquelle votre vie peut trouver sa chance, savent comme le temps vous dure et comme l'épreuve est difficile, qui met en jeu votre simple existence. Car sous la coque du bateau, combien de cadavres au fond qui pourrissent…

Ce n'est pas par hasard, simplement parce qu'il était connu des Anciens que l'Arménie du mont Ararat était terre de vignobles, que Noé, à peine débarqué, se soûle ! Bien sûr que c'est une ivresse de se trouver enfin sain et sauf, avec les siens, sur la terre nouvelle à laquelle tout son être aspirait, terre de délivrance !

 

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5

 

Où l'on devra quitter Babel

Genèse 11,1-9

 

Après le Déluge, tout n'est pas encore dit, pourtant, des tendances suicidaires de l'espèce humaine. Ni de la volonté constante, montrée par le Dieu Seigneur des Écritures, de voir celle-ci se diriger vers la paix et le bonheur. Il reste à parler de ce que sont réellement ces constructions humaines qui se nomment « cité », au sens d'État, au sens d'empire. Il reste à dire ce qu'est réellement Babylone, Babel.

Ce nom signifie en akkadien, la langue du lieu, « Porte des dieux », ou « Porte de Dieu ». On retrouve là, dans un registre plus nettement historique, le discours du serpent d'Éden : Vous serez comme des dieux, ou comme Dieu.

Le Seigneur Dieu biblique n'est pas, comme on le dit parfois, opposé à la ville en soi, lui préférant le désert ou la steppe. Il est opposé à toute civilisation qui se présente comme divine. Serait-il jaloux ? L'enjeu est bien plus grave que cela, qui touche à la santé de l'être humain, aux conditions de son salut. Car qui se trompe sur soi va dans le mur.

Il est clair, selon la 1ogique des Écritures, que notre monde n'est pas 1e monde par excellence. Il est, pour elles, un monde dépendant. Il ne tient que par la volonté divine. Il ne tient pas par lui-même, par sa capacité propre, il n'est pas autonome. Seul l'est le monde divin. En d'autres termes, qui sont d'époque, le vassal n'est pas le suzerain, le serviteur n'est pas le seigneur. Oublier cela et agir en conséquence, c'est se défaire du seul environnement porteur qui tienne, celui qui vous englobe et vous protège. Vous seriez détruit, tombant en poussière.

Tel est l'enjeu de l'histoire biblique de Babel. Et elle montre comment il peut se faire qu'une telle erreur se produise. Car il y a des points de repères précis, faciles à reconnaître pour qui se trouverait dans une histoire semblable – pour qui s'y trouve, en effet, en quelque partie de notre monde.

 

La diversité au lieu du formatage

 

Le premier signal apparaît lorsque tel pouvoir se voit reconnaître seul, par tous, de gré ou de force, la capacité de parler (Genèse 11,6). Une seule langue, un seul langage pour tous. On ne parle pas ici de ces efforts consistant à créer une langue universelle, comme l'espéranto. Ni à la rigueur du fait qu'une de nos langues puisse servir de vecteur au plus grand nombre pour des échanges pratiques, connue c’est le cas de nos jours d'un anglais basique. Il ne s'agit pas de ce qui permet aux humains de s'entendre et de vivre ensemble au mieux. On parle de ce qui s'impose à tous ceux qui vivent sous un régime totalitaire.

Les Anciens auraient-ils déjà connu cela ? Et non seulement cela, mais aussi le refus concerté de cela ? Oui. L'histoire de Babel en témoigne. Tels étaient déjà les empires, c'est du moins le point de vue biblique qui s'oppose par exemple à nos égyptomanies actuelles. Car Pharaon, comme tout empire divinisé, a aussi été un système d'oppression. Ambiguïté de la civilisation…

Mais il y a un autre repère, et c'est cette histoire de briques, façonnées par ces gens-là. Car si les pierres sont dissemblables, les briques, elles, sont interchangeables. C'est avec elles que l'on peut bâtir et faire grandir – cet agrandissement qu'évoque en hébreu le migdal*, la « tour » –, ce monde unifié où régnera la langue unique. Et l'on peut soupçonner que ces briques de Babel sont en réalité des têtes humaines formatées.

Le destin de ces mondes-là, c'est à terme la destruction et la dispersion. Plus la pomme est grosse, plus vite elle pourrit et se défait. Il existe à l'inverse une errance positive, aux yeux du Seigneur, celle qui choisit de s'en tenir à des systèmes horizontaux, mobiles, échangeables, dénués de prétention universelle, de propension à l'unification par en haut.

Errance ou nomadisme ? En tout cas, mobilité et diversité sur la terre des humains.

 

* Le mot hébreu migdal vient du verbe ligdol, être grand, élevé, mais aussi s’enorgueillir.

 

 

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6

 

Le dÉpart d'Abram, ou la terre À venir

Genèse 12,1-3

 

Nous sommes dans la première moitié du second millénaire avant Jésus-Christ, en Mésopotamie, entre Tigre et Euphrate, dans l'une des grandes civilisations mondiales qui rivalise avec celle de l'Égypte, de l'Inde ou de la Chine d'alors. Les cités, les monuments, les écrits pour certains déjà millénaires, le droit, tout cela a atteint un niveau qui donne à l'empire de Babylone un lustre éclatant.

C'est dans ce contexte qu'un homme, Abram, reçoit ce message : Toi, va-t'en, vers la terre que je te ferai voir.

Tel est le message inaugural adressé au premier d'une lignée de fidèles, le « Père des croyants », père de tous ceux qui ne croient plus... à ce qui fait la richesse, la puissance et la gloire, le savoir des autres. Car tel est bien sûr le premier mouvement de celui qui, en effet, va partir. L'empire n'est plus rien pour Abram.

Il y a là, en ces deux seuls mots hébreu: lèkh lekhâ, « va-t'en, pour toi », la rupture fondatrice qui va créer l'homme de la Bible, les hommes et les femmes qu'on appellera à juste titre les Hébreux, parce que ce mot signifie à cette époque « ceux qui traversent » et dit bien ce qu'il en est de ceux-là.

Mais pourquoi faire un tel choix et partir ainsi ? Pourquoi le faut-il ? L'idée, c'est que l'ensemble des familles de la terre ne sauraient jouir de la bénédiction dans le cadre de l'empire. L'idée, c'est la bénédiction, les conditions de la bénédiction. Toutes les familles de la terre seront bénies en toi, dit le seigneur d'Abram à son ami humain. Et la bénédiction, c'est un autre mot pour dire l'accomplissement de la paix. Le don de la vraie paix pour les familles humaines. Avec ce qu'il faut d'honnête aisance pour y parvenir. Et n'est-ce pas le rêve de tout être humain démuni sous le soleil ? Or il y faut des conditions, et ce que ce récit nous dit, c'est qu'en un sens elles se résument à cela, mais qui est le plus dur : quitter, pour toujours, le désir d'empire.

 

La foi sans aucune sécurité

 

Car l'empire est désirable, il l'a toujours été. Il est la réponse la plus assurée, semble-t-il à première vue, à l'angoisse immémoriale de l'être humain : sécurité.

Sécurité qui assure, à long terme, la nourriture, l'habillement, le toit, les soins. Et pas seulement, car on y trouve aussi les conditions de la chaleur durable de l'amitié, de l'amour, de la famille. Les prolongements de soi dans l'histoire de ceux d'avant, et surtout dans l'arrivée de ceux d'après. Les conditions de la durée. Sur ce terrain se bâtissent les civilisations.

Or l'histoire du père de toutes les bénédictions, histoire nouvelle qu'Abram inaugure en circulant au travers des lieux civilisés, n'aime pas les sécurités du passé, c'est clair. Mais il y a plus grave : cette histoire n'aime pas non plus les sécurités promises pour l’avenir. Car si Abram a quitté son père, il va devoir se démettre aussi de son fils. Cela aussi lui est demandé. S'il y a pour lui un avenir, c'est celui seul que Dieu donnera.

Se peut-il, pourtant, qu'il existe une humanité qui refuse et le passé et l'avenir ? Qui refuse l'empire étale de la durée. Et la sécurité d'une installation ?

Telle est pourtant la visée de cette narratrice infatigable qu'on appelle la Bible. Elle vous raconte, avec l'histoire d'Abram, la parabole de ce désir. Le désir de tuer en soi le désir d'empire. Elle vous installe, avec Abram, dans l'espérance d'une terre de bénédiction... à venir.

C'est pourquoi ce récit inaugure la foi biblique. Celle-ci se tient dans l'aire de cette injonction qui porte le croyant vers la terre nouvelle que Dieu lui promet. On trouve là l'origine de paroles du Nouveau Testament telles que : Mon règne n'est pas de ce monde ou Cherchez premièrement le règne de Dieu.

 

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7

 

RÉbecca, Une femme qui n’est pas d’ici

Genèse 24

 

Pourquoi part-elle, la jeune fille, avec le messager ? La raison en est bien simple : elle s’en va parce qu’elle est demandée en mariage et que cette demande a été acceptée. Elle est liée, c’est le sens premier de son nom, Rivqâh, Rébecca. C’est le lot des filles, du moins dans les sociétés patriarcales. Et les Écritures se situent dans l’aire d’une telle culture. Donc, elle part, la charmante. Pourquoi en faire toute une histoire ?

Il y a lieu de le faire. Abraham le dit à son serviteur : il ne faut pas qu’Isaac fasse la bêtise qu’Ésaü commettra plus tard, épouser une fille de Canaan, ce pays de petites cités-États toutes façonnées par ce désir de « civilisation » qu’Abram a quitté autrefois.

On sait ce que vaudraient ces filles de la ville, et comme leurs dieux, et les désirs qu’ils font naître, continueraient à les dominer une fois mariées. Voici donc, pour cette simple raison, la belle amenée à quitter la ville renommée de Na’hor, dans le Nord mésopotamien, pour les lointaines tentes de berger de son parent.

Oui, les femmes de ces temps et de ces lieux sont appelées à s’en aller. Toutes. Elles vont habiter chez les autres, sous leur coupe, contribuant à leurs destinées, non à celles des gens de chez elles. La femme, l’épouse, est toujours étrangère. Bien sûr qu’on ne va pas épouser une fille de sa propre maison. Et dans le cas de Rébecca, on est à la limite ; elle est tout de même cousine de son promis. Oui, mais elle est venue de loin, et si elle servait là-bas, éventuellement, d’autres dieux que celui de son mari, ils ne pourront plus la dominer, ils sont trop loin. On l’espère en tout cas, mais sans certitude, car plus tard sa bru Rachel saura bien les ramener avec elle, les petits bons dieux ! Voyez comme il faut s’en méfier. Mais Rébecca, elle, saura se montrer fiable.

 

Tellement fidèle, quoique venue de loin

 

Donc, la voilà partie. Et l’on tient à nous dire que ce départ n’est pas seulement celui d’une jeune fille qu’on marie. Il est le pendant féminin de cet autre départ, celui d’Abram au temps où il quittait ‘Harân. Et même plus, car la bénédiction prononcée sur Rébecca à ce moment-là est celle que Dieu avait dite à Abraham après que ce dernier avait failli sacrifier son fils. Voilà une jeune femme qui se lance dans la grande aventure du peuple des croyants, celle qui n’a pas de finalité avérée, qui vous prive d’assurance hors la bénédiction dite au nom du Seigneur.

Elle remplace donc Sara, mais en mieux. Car la belle-mère avait le rire plutôt sarcastique, même devant Dieu. Rébecca est sérieuse. Elle obéit, elle va même au-devant de la demande, elle est pressée d’obéir.

Du côté d’Isaac, le promis, ce sera une histoire d’amour. Il est d’une nature heureuse. Son nom le dit, Yiç’hâq, celui qui rit et qui prend son plaisir. Quant à elle, à son plaisir ou à son amour, on ne sait pas. On sait qu’elle sera fidèle, et plus que lui. Fidèle à son mari, mais aussi fidèle au Seigneur de son mari, ce dieu étrange, au point de diriger toute l’histoire de leur famille du côté que ce dieu-là aura voulu. Au point de tromper et spolier ceux – vieux mari ou fils aîné – qu’elle devait honorer.

Si bien que, plus que son homme, c’est elle l’Hébreu nomade dont on parle tant – Mon père était un Araméen errant. On a souvent tendance à oublier les mères.

S’il est une image de la saga des anciens Hébreux, c’est bien celle-ci, cette file de chameaux qui traversent la steppe, emportant vers la Promesse, et vers les grands troupeaux, et vers les tentes aérées des pères de la foi, la jeune fille qu’un homme attend, debout devant sa tente… jusqu’au moment où elle se voile.

Il y a des temps où, par miracle, la servitude séculaire de la femme se retourne pour une bénédiction.

 

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8

 

Jacob traverse malgrÉ l’obscuritÉ

Genèse 32,23-33

 

Que le père des Hébreux – ceux qui passent – soit contraint de passer le gué ne saurait étonner. Pourtant, il s’agissait surtout de passer le barrage de la haine d’Ésaü. On oublie toujours celui-là ! Or Jacob le craint assez pour rester seul, bon dernier, avant de se risquer.

Ésaü n’est pas l’imbécile que l’on dit, mais bien l’homme du pays, l’époux des filles du pays, le coureur des bois du pays, avec au cœur toujours cette envie du terroir. Quelqu’un, ici – quelqu’un d’ici. Le désir d’Ésaü est le désir d’identité qui anime chacun. Il a sa carte, et ce qui va avec : les quatre cents hommes armés garants de son juste droit.

Pourquoi, se demande-t-il, est-ce toujours le transgresseur, le passeur de gué, qui attire le regard des femmes, à commencer par celui de la maman ? Et le regard de Dieu ? Et pourquoi l’autorité, paternelle ou non, naturelle en tout cas, est-elle restée aveugle ? Mettez-vous à la place d’Ésaü…

Jacob sait cela et il tremble. Mais il passe. Héritier marron d’Abraham, une promesse l’attire plus loin. Et pourtant il fait nuit. C’est un point important : cet homme va s’avancer dans le noir. Pour gagner sa vie : tout ce qui lui importe est devant, femmes, enfants, avoirs, et même patrie. Et même ce frère ennemi qu’il lui faut amadouer. Alors il va passer : « quoique de nuit – en une nuit obscure », écrivait saint Jean de la Croix.

C’est le grand mystère de cette nuit : on ne sait pas que l’on y gagnera bien plus que ce que l’on avait en vue. Jacob n’est pas voyant, il ne sait pas ce qui l’attend, il ne tient pas à rencontrer ce Quelqu’un – c’est le sens du mot hébreu îch, « homme », qui désigne un inconnu qui va lutter avec nuit la nuit entière.

On peut passer un gué de nuit sans rien risquer de plus qu’une luxation. Inversement, qui n’y va pas n’arrivera à rien. Mais seul celui qui va traverser malgré l’obscurité, malgré l’inconnu, l’angoisse, la mort possible… peut se trouver face à cet Autre qui veut l’amener rudement jusqu’à une autre rive, autrement plus prometteuse que celle qui était visée.

 

Qui est ce Quelqu’un qui l’attendait ?

 

Digne de son aïeul et fort de la promesse, Jacob a brûlé ses vaisseaux, il a coupé avec tout ce qui est devant. Il a peur, il est seul, et il ose. Et il gagne. Il rentrait aussi benoîtement que possible chez lui, et le voilà père d’un peuple. Est-il donc béni ? Pourquoi, alors, ce Dieu qu’il voit face à face tient-il tant à ce que Jacob, devenu Israël, en reste boiteux ?

Mais est-ce bien Dieu qui luttait avec lui ? Ce Quelqu’un ne serait-il pas l’image qu’il s’était faite de Dieu ? Jusqu’à ce que tombe cette image, le laissant à la fois ébloui devant la face du vrai Dieu, l’Innommé, et dépouillé de son sûr équilibre personnel, livré enfin, pour aller de l’avant, à la seule aide de Dieu. Boiteux.

Oui, si le croyant n’avait d’autre passage à franchir que le terrible fossé qui le sépare de lui-même, avançant vers ses frères sous la seule garde de Dieu. Semblable au petit enfant trébuchant qui fait ses premiers pas. Mais tourné pour le reste de ses jours vers celui qui l’attend en souriant, bras grands ouverts. Un Jacob qui a abandonné ses peurs pour marcher, sans marchander comme à son habitude, vers le père de toutes les miséricordes.

Et l’on comprend alors que l’image de Dieu, dans ce récit, plutôt que celle du père, est l’image sublime de l’ennemi mortel qui devient un frère. Car sur l’autre rive, c’est Ésaü qui ouvre les bras pour accueillir Jacob !

Et ce dernier ira vers lui, non comme un gagnant ni comme un pénitent, mais comme le rescapé qu’il est devenu. Pécheur pardonné.

Tel est le programme du peuple des croyants, qui devra toujours avancer vers Dieu de cette démarche-là.

 

 

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9

 

Joseph, ou la victoire de l’exilÉ

Genèse 37–50

 

Le récit biblique le plus achevé qui concerne l’exil parle d’un homme que ses frères trahissent et livrent à la mort, mais qui s’en relève et finit par siéger à la droite du seigneur tout-puissant, apportant au passage à ses frères le pardon, la vie et le bonheur.

On reconnaît là le modèle des récits évangéliques qui présentent le parcours de Jésus. Pourtant ce récit biblique raconte les aventures de Joseph.

Fils préféré de son père, il était prédestiné à devenir le seigneur de ses frères, raison pour laquelle ceux-ci l’ont vendu comme esclave, dans leur jalousie. C’est ce qui l’amène dans un cul-de-basse-fosse égyptien, double symbole de mort pour les écrivains hébreux, l’Égypte étant l’une de ces Bêtes qu’ils redoutent, et la fosse un mot pour dire la mort. Une sorte de résurrection sociale fera pourtant de Joseph le grand vizir du Pharaon.

Joseph est donc l’exilé par excellence ; et il n’est pas sans portée théologique, pour les chrétiens, que le récit qui le concerne annonce le sort du Christ, faisant de celui-ci ce Fils de Dieu exilé dans le monde dont parlent saint Jean et saint Paul, chacun à sa manière.

L’exilé est à la fois celui qu’on a chassé, et celui que l’on attend. L’histoire de Joseph présente ainsi l’exil comme le résultat d’une trahison, certes, mais aussi, au bout du compte, comme la conséquence d’un envoi bénéfique. L’exilé est celui que les siens n’ont pas voulu, qu’ils n’ont pas pu, pas su garder parmi eux, mais cela peut devenir aussi pour eux une chance.

Ce double point de vue est important à percevoir pour ceux qui reçoivent l’exilé, car ils ont tendance à ne penser qu’à leur comportement vis-à-vis de lui. Or l’exilé est d’abord l’être humain des autres, qui l’ont poussé à partir. Et son sort a pour finalité à leurs yeux de leur apporter de la vie et du bonheur, soit qu’ils se débarrassent de lui, soit qu’ils l’envoient au loin pour qu’il leur fournisse en retour de quoi vivre et espérer.

 

L’accueil ambigu de l’Égypte

 

Dans l’histoire de Joseph, l’Égypte gère cela en douceur, puis, dans l’histoire de Moïse, elle le fera dans l’injustice et la violence, ce qui aboutira pour elle à une perte de puissance. C’est que la loi de justice et de justesse qui vient de Dieu s’applique aussi à elle : La terre est à moi, dit le Seigneur.

Il y aura toujours un étranger là où vous êtes, et le récit de Joseph enseigne que l’histoire de cet exilé est le fil rouge de l’histoire des peuples. Car c’est sur cet exilé que s’est concentrée la maladie de son peuple, et c’est par lui aussi que se révèlera la maladie de votre peuple.

L’un des grands secrets bibliques, rarement posé en toute clarté, mais toujours supposé, c’est qu’il n’y a ni juif, ni grec, ni nous-autres ni eux-autres. C’est que l’humanité, en conséquence, a pour réalité et pour avenir le compromis, l’accueil et finalement l’échange, l’écoute et même le métissage.

Ainsi, dans l’histoire de Joseph, on trouve Asénath, l’une de ces belles égyptiennes, de celles qui avancent de côté, comme on sait, mais qui vous font de beaux enfants ayant pour nom Manassé et Éphraïm, pères de grandes, remuantes et puissantes tribus en Israël… C’est si vrai que Néhémie, bien plus tard, soucieux de pureté, interdira de tels mariages et inventera ainsi le ghetto sans le vouloir. On pense bien que de cruels ennemis des enfants d’Israël sauront s’emparer de cela, bien plus tard encore, pour faire le mal à leur idée.

Mais l’histoire de Joseph, lue à la lumière de son accomplissement en Christ, ouvre à l’universel. L’Égypte y devient une icône de la Terre nouvelle où seront accueillis les malheureux frères de Celui qui y règne à la droite du Père.

 

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FIN