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Élie Carquois, vigile

 

 

 

Il s’agit d’un feuilleton hebdomadaire qui s’est déroulé d’abord

du lundi 11 février au lundi 16 décembre 2013.

Les récits qui suivent se rapportent à une période de la vie d’Élie située entre 1991 et 1997.

À cette époque, ce livreur parisien vient de sortir de prison où l’avait amené un meurtre involontaire. Il exerce la profession de vigile, et loge dans un Foyer pour anciens détenus.

 

J’insiste sur le fait que tout est inventé dans ces récits :

les personnages, les scènes, les situations,

ainsi que le comportement des entreprises et des institutions évoquées. 

 

 

 

Élie Carquois, vigile

 

 

1

Quand on se parle un peu

 

Younous et moi on débauchait ce soir-là vers vingt et une heures. Younous c’est un collègue, on est souvent ensemble. M. Bernard, le patron de la boite où on travaille, a vu qu’on s’entendait bien et qu’on faisait le boulot. Vigile, ça a l’air de rien, les gens croient qu’il suffit d’être là juste pour impressionner à cause de nos muscles, mais c’est pas ça, faut être concentré en permanence sur ce qui se passe. Ce lundi-là, le boss nous avait donc confié un boulot de surveillance intérieure dans une grande surface à la Porte-de-Bagnolet, côté banlieue.

On est sorti de l’hypermarché ensemble, on allait tous les deux vers la Porte. J’ai une chambre à Pantin dans un foyer pour anciens taulards, d’habitude je prends le PC puis le métro jusqu’à Église-de-Pantin. Younous, lui, il loge à Montreuil avec des cousins, près des Puces. Montreuil, c’est la deuxième ville du Mali, c’est bien connu, mais lui c’est pas un Malien, il est Burkinabé, c’est un Mossi. Il prend aussi le PC mais dans l’autre sens. Bref, d’habitude on se sépare sur la Place de la Porte-de-Bagnolet.

Ce soir-là il a proposé une halte, il faisait doux, c’était fin avril, on s’est bu une bière au comptoir. On était là tous les deux, côte à côte, costard et cravate noirs, chemise blanche un peu moite, un mètre quatre-vingt dix, quatre-vingt-dix kilos chacun, lui tout noir et moi blondasse.

C’était plus la presse, l’heure de l’apéro était passée, on a pu causer. De temps en temps ça fait du bien. Les types du foyer sont pas intéressants, des pauvres types. Moi aussi, si on veut, mais j’ai fait des efforts pour me tenir, pas eux. Et Younous c’est un type bien, on peut parler. Oh pas grand chose, on est pas des bavards, ni des mecs du genre à s’étaler, mais de temps en temps on aime bien discuter tous les deux. Lui il me parle de son pays, il a laissé là-bas sa femme et ses gosses. Il en a que trois, c’est leur choix. Il parle aussi des matches, il aime le foot. Moi je lui rappelle une chose ou une autre qui s’est passée dans la journée. Ma passion c’est étudier les gens, leur allure, leurs façons de se comporter, leurs tics, leurs habits, enfin  leur manière d’être. En taule ça m’a beaucoup servi.

Au cours d’une journée comme celle-là il arrive toujours quelque chose d’intéressant à un moment ou un autre. Ce jour-là j’avais été touché par un petit vieux. Il me rappelait un truc que j’avais lu, une pièce de théâtre avec deux clodos qui attendent quelqu’un. J’allais en parler à Younous mais il m’a pris de vitesse :

– Pourquoi que t’as pas accepté le boulot qu’il proposait, ce matin ? Moi j’étais pas libre, j’avais autre chose, mais toi ? Je me suis demandé.

J’ai pas répondu tout de suite. Après tout c’était mes affaires. J’ai allumé une clope. Mais il avait l’air de vouloir me comprendre, c’était sympa de sa part.

C’est pas pour moi, ces trucs-là. J’ai déjà fait ça une fois, défendre l’entrée d’une usine devant les ouvriers en grève. Ça m’a pas plu. On était une vingtaine, habillés en combinaison grise, casque de chantier, matraque à la main, les gars nous gueulaient dessus, ils crachaient sur nous, y en a même qui nous envoyaient des cailloux ou même une ou deux fois une canette. Le pire, c’était les regards des femmes. ça aurait pu mal tourner, c’était que le début, mais heureusement les flics sont arrivés, c’est eux qui ont fait le boulot. Un sale boulot, je trouve. Non c’est pas pour moi. Tu vois, dans mon idée y a des choses qui se font pas.

– Ben si t’avais des enfants au pays, peut-être que tu l’aurais fait quand même. Moi je sais pas. Parce que ça paye. Et ces gars-là, tu vois, tes ouvriers, si tu les rencontrais en personne, ils te mépriseraient. Surtout moi.

ça se peut, je dis pas, mais c’est quand même des gens de chez moi, si tu veux bien regarder. C’est des prolos, et nous qu’est-ce qu’on est ?

– Ben c’est pas avec des croyances comme ça que tu vas sortir de la mouise, mon frère !

J’ai haussé le ton :

– Oui ? Alors je vais te dire, Younous : j’ai jamais pensé sortir un jour de la mouise… Et toi pareil.          

– J’ai dit quelque chose qui fâche ?

Et c’est vrai que j’étais mal à l’aise. Je me suis dit qu’il faudrait que j’y repense, que c’était une question. J’avais réfléchi à pas mal de trucs dans le genre, au ballon, fallait sûrement que je reprenne ces habitudes-là. J’ai secoué la tête :

– Non non ! C’est juste qu’on a pas les mêmes idées. Toi tu t’en fous de taper sur des Blancs, qu’ils soient d’un côté ou de l’autre. T’es là pour faire des sous pour envoyer chez toi.

– Eh ! Attention ! Ces mecs-là, des fois, c’est des Noirs ou des Arabes. C’est pas le problème. Le problème, c’est qu’ils ont du boulot et pas moi. Ils aiment pas qu’on les tape, je comprends ça. Mais que nous, on soit chômeurs à vie, ils s’en foutent. Alors t’as raison, moi ce qui m’intéresse, c’est de faire des sous. Et si moi je mange que des raviolis toute l’année, c’est pas pour pleurer sur des gens qui se battent que pour leur pomme.

Younous, tu dérapes ! T’es pas au chômage, t’es vigile, tu bosses, même si c’est un CDD.

Il m’a regardé l’air sidéré. J’ai toujours admiré comment Younous, arrivé tout droit de son désert, il a pu prendre les façons de chez nous.

– Je bosse ? T’appelles ça bosser ? Quelques heures ici ou là payées au SMIC ? Je t’assure, si j’avais pas les suppléments, comme tes boulots de casseur, eh ben j’aurais pas grand chose à envoyer au pays.

ça se peut, mais c’est pas une raison pour faire le boulot des patrons. Ceux-là, ils pensent pas non plus à tes gosses, crois-moi !

– Peut-être, mais eux, au moins, ils payent.

– Ils payent et le jour où ils ont plus besoin de toi, ils te jettent à la poubelle, mon frère ! C’est pas vrai ?

Il a écarté les bras et il a tourné sur lui-même.

– En attendant j’ai les sous. Écoute, Élie, me dis pas que tu vas rester toute ta vie dans ton foyer. Le jour où tu vas en sortir ça sera pour un logement à toi, pas vrai ? Ben ce jour-là tu seras comme moi, t’auras besoin de te faire du fric, tu pourras pas continuer vigile, ou alors tu feras des suppléments. Tu seras comme moi.

– Laisse tomber, Younous, parlons d’autre chose.

J’ai regardé le patron, derrière son comptoir, il nous a remis la même chose.

Younous a pris sa bière et il a commencé à la siroter. À l’autre bout du comptoir, y avait un barbu en calotte rouge qui le regardait l’air pas content. Mon copain a levé son verre dans sa direction et il l’a salué de la tête. L’autre s’est retourné et il est sorti.

– Un de ces jours, j’ai dit, ils vont te prendre à plusieurs dans un coin sombre et ils vont te faire comprendre ta religion…

ça se peut, il a fait.

Là-dessus il a posé son verre et il m’a donné une tape sur l’épaule.

On est sorti ensemble et on est allé prendre chacun son bus.

Je l’aime bien, Younous.

11 février 2013

 

 

 

 

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