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Vos remarques : jean.alexandre2@orange.fr

Mes réponses

 

 

 

 

DOXA

                                                                                                                                              ou « Qu’en pensez-vous ? »

 

C’est une série intermittente de réflexions sur la religion officielle de l’Empire

auquel nous appartenons, sa doxa*…

 

Si je parle d’un Empire au lieu d’utiliser les termes habituels de mondialisation

ou de globalisation, c’est parce que ceux-ci omettent d’évoquer le fait

qu’il ne s’agit pas seulement d’un système circonscrit au domaine économique,

mais de l’organisation globale d’un pouvoir.

   

Donc pendant un an, d’avril 2011 à avril 2012, chacune de ces chroniques

est partie d’une remarque faite au cours de la semaine, portant sur un fait,

une réflexion ou une information liés à ce qu’on appelle l’actualité…

 

Mais l’actualité de 2024 diffèrera-t-elle foncièrement de celle de 2011 ?

C’est ce que j’attends de savoir.

 

* Doxa est un mot grec qui signifie opinion ; employé en français par les philosophes,

il désigne la conception générale plus ou moins consciente et plus ou moins objective

qu’une société se fait du réel.

 

 

 

https://jeanalexandre.fr/doxa_fichiers/image002.jpg 

Garcia CorderoOrgullo III – D.R.

 

 

Pour retrouver une chronique :

 

 

 

5 — Nous avons un gagnant !

 

« Ouiii ! » s’exclame la blondinette, le jeunot ou la très brunette qui préside au tirage du loto sur France 2 trois fois par semaine : « Nous avons un gagnant ! »

Mais s’il n’y a pas de gagnant ce coup-là, c’est pas grave : pour la prochaine fois on ajoute un million d’euros au montant à gagner.

On n’est pas à ça près.

Trois fois par semaine… Et l’on parle seulement du loto, pas du tiercé, du quarté, du quinté, ni de tous ces millionnaires et autres cartes à gratter pour si desfois on aurait trois fois le même nombre dans la bonne case moyennant quoi on aurait gagné la somme en question…

On ne parle pas non plus de la multiplication des casinos, avec machines à sous à la clé, bandits manchots et tout ce genre de choses.

Ni de ces sites de jeux de plus en plus autorisés sur Internet, vive le poker ousque tu peux gagner des sous.

Ça se démocratise, tout ça.

 

Avant, il y a longtemps, on misait plutôt sur un cierge, par exemple, dans l’église du quartier.

Pour un coup de chance dû à un coup de pouce :

de saint machin, de mon saint patron – sainte Rita priez pour nous.

Il y avait quelque part quelqu’un qui s’occupait de vous.

 

C’est qu’on a toujours eu besoin d’invoquer la chance, surtout dans les temps difficiles.

Avec ce petit brin de culpabilité de celui qui en a eu, de la chance.

« J’ai eu du pot, l’obus est tombé là où j’étais dix secondes plus tôt.

Tous les copains sont morts, moi j’ai rien eu… »

Et avec cette amertume, ce soupçon de jalousie, de ceux qui n’ont pas eu de veine vis-à-vis de celui qui a gagné le gros lot.

Rien que du normal, de l’habituel, de l’humain de base – on n’est pas des anges.

 

Aussi un filon pour renflouer les caisses publiques, impôt majeur à la clé sur le budget des organisations compétentes.

 

Toutes choses qui n’expliquent pas à elles seules l’intense mise en spectacle de la soif de jouer et de l’espoir de gagner à laquelle on assiste.

La doxa doit bien se cacher quelque part, en ce domaine comme dans d’autres.

 

C’est que l’Empire, en effet, aime le risque, du moins chez les gens qui ont tout à perdre, ou déjà tout perdu.

Il vous met les grossiums qui jouent des fortunes aux cartes devant les yeux, cela montre bien – la doxa ! – où se trouve le vrai courage, mais ce qui l’intéresse, c’est la piécette du quidam.

Parce qu’il y a très peu de grossiums et très très beaucoup de quidams.

 

Et surtout il aime le jeu, l’Empire, parce que c’est la conduite qui, plus que d’autres, fait du quidam, ce sujet éperdu de l’Empire, un être dépendant.

En manque.

Quémandeur ne serait-ce que d’un petit regard de la chance.

Prêt à se savoir sans mérite, à se reconnaître sans droit, à ne prétendre à aucune équité, aucune rétribution… quand il s’agit de gagner des sous. Un peu serait-ce.

On ne saurait imaginer meilleure formation pour la piétaille :

imaginez ce que ce serait, un monde où les gens dépendraient totalement, sans réclamer, de la manne qu’on leur distribuerait, sans que cela ait un rapport avec leur travail et leur peine…

Le monde idéal, pour l’Empire !

 

On dira que c’est la faute à Calvin, ça : le salut par grâce, aucun mérite vis-à-vis de Dieu, à lui seul la gloire…

Tu parles ! L’Empire n’aime personne, il ne sauve personne, d’ailleurs il n’est pas une personne.

Il est un pur système d’exploitation, comme il y a eu de tout temps des systèmes d’exploitation, c’est juste qu’il exploite à sa façon, qui suppose un usage particulier de l’argent.

Automoteur et autorégulateur. 

 

Pour l’Empire, l’argent ne sert pas en premier lieu à acheter ou vendre, il est ce qui s’achète ou se vend pour faire plus d’argent,

il est ce qui sert à parier, à jouer sur les cours de ce qui s’achète et se vend, à disposer de ces cours en sorte de les manipuler.

Pour faire plus d’argent, ce qui se suffit en soi.

 

Pour cela, il faut qu’existent quelques milliards de quidams qui produisent ou achètent des choses qui se vendent.

Sans aller beaucoup plus loin.

Mais qui tout de même, acceptent l’idée selon laquelle l’argent n’est pas toujours directement utilitaire.

Qui comprennent au mieux qu’avec un peu d’argent ils peuvent aussi acheter de l’argent

(ce qui est une définition possible du jeu d’argent)

à condition d’avoir du pot, bien sûr, parce qu’autrement, si c’était à cause de leur maîtrise des flux financiers, du jeu sur les cours, ils auraient compris le vrai fonctionnement de l’Empire,

que c’est pas un jeu mais une arnaque.

Ce qui est mauvais pour lui. 

                                                                       Lundi 16 mai 2011

 

 

 

 

4 — On n’a qu’une vie !

 

Il est important pour l’Empire que les gens n’aient qu’une vie.

 

C’est vrai même là où l’on se flatte d’être religieux, puisqu’alors, cette unique vie est plutôt comprise comme celle où tout se joue, béatitude ou damnation éternelles, si bien que l’on n’a ici-bas qu’une vie qui compte…

 

Il y a longtemps, bien avant l’ère présente, cette façon de voir entraînait souvent les gens sans pouvoir vers l’ascèse – faire le vide – mais cela n’a pas de sens au sein de l’Empire.

Cette façon de voir amenait à se situer comme un bref passage au sein d’une longue continuité, mais cela non plus n’intéresse pas l’Empire.

Aujourd’hui, même les religieux arrivent à comprendre que cela ne fait pas une vie selon l’Empire.

Et que, par conséquent, cela n’est pas désirable.

Ils sont faits eux aussi de cet Empire, dans lequel ils sont immergés corps… et âme.

Car l’âme est toujours l’âme qu’un empire ou un autre, au bout du compte, accepte, reprend, refonde, réoriente pour la rendre aux gens conforme à son désir.

 

Or l’Empire est un monde de choses, il préfère le plein au vide.

Le plein d’objets manufacturés et vendus.

L’Empire est un monde de moments juxtaposés alternant l’ennui (temps longs) et l’excitation (temps brefs).

Parce que les temps d’excitations sont les temps de la vente et de l’achat, de l’échange de ces objets, et que cela permet d’intensifier la circulation du flux vital qui est la raison d’être de l’Empire.

La circulation multiple et universelle des flux.

Flux de particules qui sont des instants désirants, nos instants de désirs jamais assouvis mais toujours renouvelés et refaçonnés.

Refaçonnés par une incitation, une excitation, un appel à jouir là maintenant des instants et des objets.

Pour un surplus, non de sens, mais de rente. 

 

Le plus souvent, dire « On n’a qu’une vie », c’est dire « Quand on meurt, tout est joué. »

Mais tout quoi ?

Le vide ou le plein.

Le temps vide ou le temps plein.

Une vie pleine, et pleine de temps pleins.

 

Ce ne sont pas les objets fabriqués ou achetés, les lieux habités ou visités, les êtres possédés ou séduits qui comptent avant tout.

Mais l’intensité des temps de désir qu’ils ont suscités.

« On n’a qu’une vie », cela veut dire que l’intensité du désir ayant forcément décliné, il faut recommencer.

Divorcer se remarier. Séduire larguer.

Remplacer (un vêtement, un jouet, une voiture).

Ajouter, empiler, additionner – Collectionner

(d’où les objets « collector »).

 

« On n’a qu’une vie », cela veut dire qu’on va mourir – Non ! Attends, encore ceci, cela, ce moment où quelque chose arrive, advient, survient, se déclenche, cet éblouissement, cette envie, cet intérêt, ce désir, ce plaisir…

Il n’y pas de petit plaisir, « Tiens, je vais changer le papier de la chambre. » 

Alors acheter.

 

Et quel malheur quand je ne peux.

La nullité, l’inutilité, la vacuité, la honte, le mépris de soi et des autres, pour celui qui ne peut.

La vanité de sa vie – la seule qu’il a !

 

Car le sens de cette unique vie c’est de danser, dans le flux qui fait l’Empire et le nourrit de rente, comme une particule d’énergie qui s’allume et s’éteint, scintille et disparaît.

Follement circule et puis s’en va.

Ou comme l’infime partie d’un mécanisme infiniment complexe (mais rentable), et qui s’usera et qu’on remplacera.

Une fois consommée la vie qu’il a.

 

Mais que les gens se disent « Je suis la vie »…

Que tout au fond de leur être pèse la vie…

Que ces « Je » qui croient « avoir » « une » vie, tout à coup s’aperçoivent qu’ils « sont » « la » vie…

Insondable mystère et merveille sans pareil.

Ah non, quelle angoisse ! L’Empire s’écroule, et tout fout le camp.

 

C’est la fin de ce monde, et qui voudrait cela ?

Lundi 9 mai 2011

 

 

 

3 — Speak white !

 

C’est la réponse qu’un Canadien anglophone faisait un jour à un Québécois qui s’adressait à lui en français : « Parle Blanc ! »

C’est-à-dire : « Parle la langue des Blancs, des vrais, par opposition à celles des peuples soumis, amérindiens, inuits, québécois ou acadiens. »

 

Il est possible, mais je ne peux pas l’affirmer, qu’il se soit alors agi d’une façon courante de s’exprimer dans certains milieux anglophones ; en tout cas, elle disait bien ce qu’il fallait comprendre.

Alors, que les anglophones aient parfois le sentiment que leur langue, devenue la langue internationale, ait à supplanter puis faire disparaître les autres langues ; qu’ils souhaitent que des gens intelligents, comme les Français par exemple, laissent tomber leur langue locale pour adopter l’idiome qui a réussi… cela peut se comprendre. Il se peut que cela fasse partie de retombées parfois drolatiques de leur chauvinisme à eux.

 

Si cela est, il sont eux-mêmes victimes d’un tour de passe-passe. Car en réalité, ce n’est plus de leur langue qu’il est question, mais de la langue de l’Empire.

L’Empire – que l’on nomme parfois à tort mondialisation – n’est ni étasunien, ni britannique, ni australien, ni quoi que ce soit qui s’apparente à un État, une nation, un peuple, une ethnie, que sais-je encore ? Pas plus qu’il n’est chinois, russe, indien ou européen.

Il passe au-devant, au-dessus, au-dessous, au travers de toutes ces classifications-là.

D’ailleurs il n’a même pas besoin d’un empereur pour le personnifier, il est anonyme !

Et il parle anglais.

 

C’est pourquoi il va de soi, assez souvent, qu’on pense préférable de s’exprimer dans cette langue, en France, lorsqu’il s’agit d’entrer dans la mouvance de l’Empire.

Aussi voit-on maintenant passer à la télé, chez nous, des publicités en anglais (avec la traduction en petites lettres, en bas à droite de l’écran, pour les retardés du ciboulot).

Aussi voit-on des films venus d’ailleurs porter des titres en anglais plutôt que dans leur langue d’origine : Detective Dee (Le Juge Ti, en français, d’après le chinois), Poetry (Poésie, tout simplement, en coréen).

Aussi voit-on des groupes ou des chanteurs s’exprimer directement en anglais, au point qu’une catégorie leur est réservée dans les concours, ce qui ne fait que prolonger la suprématie des titres anglais dans la programmation musicale des radios.

Aussi enseigne-t-on en anglais dans certains établissements universitaires publics, publie-t-on en anglais dans les revues scientifiques, etc.

Et pourquoi pas, puisque c’est ainsi que l’on peut entrer en relation avec l’ensemble des réseaux qui parcourent et constituent l’Empire ?

 

Il convient cependant de noter que cela ne va pas sans un certain comportement d’autoflagellation ou d’autodérision. En clair, le français passe chez lui pour ringard.

Il lui arrive ce qui arrivait à la religion dans l’Empire soviétique : transformée en délicieux témoin de l’éminente culture du passé, dépassée par les performances du présent, à protéger néanmoins à l’avenir dans les musées.

Ringard, le français, mais esthétique.

 

Ce n’est donc pas le français, ni son destin en tant que langue, qui est en question, au sein de l’Empire, mais on peut se demander tout de même ce que cela fait, ce que cela produit, pour des gens, de se sentir remettre en douceur à leur place, celle qu’occupaient à Sparte, dans la Grèce antique, les ilotes, cette population de seconde zone vouée à marner pour les nantis du royaume.

Des ilotes, qu’ils soient francophones, hispanophones, germanophones, russophones, etc…

 

Refaçonnés au point de s’y mettre d’eux-mêmes, à leur place d’ilotes. Consentants, ravis de pouvoir s’affubler, comme autrefois des Indiens amateurs de verroterie, de quelques marques de la suprématie impériale.

Singer l’anglais…

 

Et même les Anglais, et même le Canadien cité plus haut, au bout du compte, sont devenus aujourd’hui des non-white, des ilotes, dans leur propre langue… qu’ils ont souvent de la peine à reconnaître dans la bouche de tel seigneur de l’Empire.

 

Ainsi va la doxa, cet ensemble d’évidences non démontrées, fabriquées, lorsqu’il s’agit des échanges entre les humains : elle agit toujours dans le sens de l’uniformisation et de la simplification dans les domaines qui rapportent, laissant aux gens leur petite liberté et leur petite fierté non rentables dans tous les petits domaines locaux, compartimentés, qui leur plairont.

Du moins tant que ces domaines ne seront pas rentabilisés eux aussi.

En anglais.

Lundi 2 mai 2011

 

 

 

2 — Sortez couverts !

 

C’est sur ces mots qu’un célèbre animateur de jeux télévisés clôt chaque soir sa prestation, ô combien nécessaire !

Je reviendrai un de ces jours sur cette nécessité que sont les jeux télévisés pour la doxa, mais je m’arrête aujourd’hui sur cette injonction :

« Sortez couverts », c’est-à-dire ne faites pas l’amour sans préservatif.

 

Il s’agit évidemment d’une bonne parole, destinée à prévenir les gens que nous sommes (les anonymes) contre les dangers de la propagation d’épidémies mortellement graves.

On ne saurait reprocher à cet excellent homme de se soucier ainsi de notre santé.

Cela ressortit au rôle du clergé d’agir ainsi, à son apostolat.

Il fut un temps, et qui dura longtemps, où les hommes d’Église portaient assez peu ce souci, lui préférant celui de notre âme, mais Dieu merci, les choses ont changé.

Ce bon curé télégénique (nique-nique) applique donc la morale religieuse d’aujourd’hui.

Avec la même certitude de remplir honnêtement ce même rôle de directeur de conscience.

 

Sortez couverts, donc.

Ce qui comporte quelques implications, de ces évidences qu’il n’est pas nécessaire de formuler.

Il va de soi – et la doxa, c’est l’ensemble des choses qui vont de soi – que l’on peut être à tout moment à même d’entretenir des relations sexuelles avec des gens pour lesquels on n’entretient pas spécialement de relation de confiance. 

Il va de soi que cela peut être ponctuel (Viens ma poule, on va se ponctuer…)

Ce pourquoi il vaut mieux se préserver, en effet.

 

Il va donc de soi que la relation sexuelle est à la fois une nécessité (« Quoi ?! Tu ll’as pas encore fait ?! ») et une conduite qui n’implique pas l’ensemble des relations dans lesquelles on est impliqué.

À ce sujet, les anglophones sont plus clairs que les francophones : ils parlent de sexe (I want sex, I need sex), non de "relation" sexuelle.

On peut mieux comprendre, avec eux, ce dont il est question : c’est du physiologique, du physique, une de nos fonctions naturelles.

 

Alors c’est comme manger, faut se méfier des pesticides.

L’exemple n’est pas accidentel : on peut casser la graine sans participer à un repas de famille, sans même ressentir le besoin de faire partie d’une famille.

Pour peu qu’on le sente à ce moment-là – au moment X…

Parce qu’on est un ensemble de fonctions, le total formant un individu.

Et parce que la somme des individus compose, au moment X ou Y, une société.

Dans laquelle on établit toute sorte de relations, y compris sexuelles, selon une circulation complexe, mouvante et aléatoire.

Et de préférence indéterminée. 

Au travers de tout cela agissent des individus majuscules, de façon aléatoire, au nom de sociétés… fonctionnelles,

qui s’occupent de votre santé, relation, plaisir, argent, divertissement, etc., fonctionnels.  

 

Donc, sortez couverts…

Faites en sorte que vos fonctions fonctionnent sainement pour que la société fonctionne elle aussi sainement.

C’est le sens du sermon.

Qui implique une morale tout aussi obligatoire que l’était la morale des confesseurs d’autrefois.

C’est juste l’obligation, qui m’ennuierait un peu…

Lundi 25 avril 2011

 

 

 

1 — L’actualité

 

Depuis quinze mois environ, nous entendons citer chaque jour, à plusieurs reprises, les noms d’Hervé Ghesquière et de Stéphane Taponier*.

Ces deux noms, trouvant place dans nos canaux d’information, feraient donc partie de l’actualité.

On mentionne aussi l’existence de leurs accompagnateurs afghans, et parfois celle des autres otages français retenus dans le monde.

Il me vient une remarque et une question à ce propos.

La remarque, c’est qu’il y a ceux que l’on nomme et les anonymes.

La question, c’est que je me demande si une actualité qui dure quotidiennement pendant quinze mois est encore une actualité ?

 

L’actualité suppose qu’il y ait des gens que l’on nomme, dont on connaît le nom.

Si on ne les connaît pas au départ, ils sont vite dénommés et, si possible, montrés.

Un assassin que l’on vient d’arrêter, qui est encore aux mains de la police, pas encore connu des médias, n’est pas encore nommé, n’a pas encore de nom public, est encore un anonyme.

Très vite, il va devenir un personnage que l’on nomme, une célébrité.

Une célébrité est quelqu’un qui n’est pas un anonyme,

or l’actualité a besoin de célébrités.

La réalité, elle, n’a pas besoin de célébrités, du moins pas toujours.

Dans le métro il y a plein de gens mais pas de célébrités, du moins la plupart du temps.

La réalité est faite d’anonymes.

Sauf pour les gens qui les connaissent personnellement, bien sûr, car dans leur réalité il n’y a pas d’anonymes, un terme qui signifie qu’on n’a pas un nom alors que les gens qu’ils connaissent en ont un !

 

Mais cela n’est pas du domaine de l’actualité.

L’actualité, c’est un aspect de la réalité qui s’écarte de la réalité.

C’est un spectacle qui met devant nos yeux quelques centaines de gens dont tout le monde connaît le nom, la voix, le style, les opinions, la fonction et la bouille…

Ils passent, parlent, promettent, se parlent, rient, chantent, jouent, décident, sourient, gouvernent, combattent, amusent, disparaissent un temps puis reparaissent.

« Tiens ! Dudule a grossi ! » – « Elle était mieux en blonde, je trouve, Ninette ! » – « J’l’ai d’jà vu l’aut’ fois, i’ jouait pas un flic, i’ jouait un chirurgien… » – « Elle était pas de gauche, avant ?»

Coucou… la revoilà !… Ainsi font, font, font… 

Pendant ce temps-là, non dans l’actualité mais dans la réalité,

des inconnus majuscules, agissant au nom de sociétés… anonymes,

s’occupent de votre emploi, nourriture, santé, argent, divertissement, etc., anonymes.  

 

Si les célébrités, ces personnages connus, virent et voltent sans pour autant disparaître, c’est que l’actualité demande une discontinuité.

Il faut que s’instaure une distance pour qu’ils restent des personnages.

Il faut qu’ils soient connus, mais pas comme les anonymes sont connus des autres anonymes qui les connaissent…

Proches et lointains.

C’est la réponse à ma question : le rappel quotidien des noms d’Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier pendant plus de quinze mois n’est plus de l’actualité.

Ils ne sont plus des personnages, mais des icônes.

Ce qui est une autre histoire.

 

Ainsi, notre doxa – notre religion séculière, celle qui nous fait vivre ensemble dans l’Empire auquel nous appartenons – suppose une actualité quotidienne qui ne soit pas la réalité quotidienne.

Surtout pas.

Un monde hors-sol, en somme. 

C’est la réponse qui nous est propre à cette curieuse demande de l’être humain : qu’on lui raconte des histoires.

Lundi 18 avril 2011

 

* Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, journalistes de Fr 3, ont été enlevés par les Talibans lors d’un reportage en Afghanistan, et retenus comme otages du 30 décembre 2010 au 19 juin 2011.

 

 

 

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