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Photo Stéphane Pahon –D.R..

 

 

LA FILLE EN NOIR

 

 

Ou quand une infirmière retraitée dans un bourg poitevin, veuve et solitaire, fait dans un sous-bois une rencontre étrange, qui plus est dans des circonstances inquiétantes…

 

Ce récit est une totale invention,

rien ni personne n’y est à considérer comme véridique

et toute ressemblance avec une personne, une institution

ou une situation réelles serait le résultat d’une pure coïncidence.

 

Pour retrouver la suite des chapitres parus : suite

Pour aller à la fin : bas

 

 

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9

Gendarmes

 

On ne peut pas dire, en l’écoutant racontée, que la vie de Jongmi ait été heureuse ! C’est le moins qu’on puisse dire. C’est pourquoi je me suis convainque que ce qui l’attendait si elle était prise ne serait pas juste. Au mieux, c’étaient des années de prison en France. Et pouvait-on être sûr qu’on ne parviendrait pas à l’assassiner dans sa prison ? Au pire c’était un échange quelconque avec son pays, et là-bas, un sort qu’on ne pouvait qu’imaginer terrible.

Au début de notre relation, j’avais été poussée par un sentiment spontané, irraisonné, mais désormais j’avais toute les raisons de la protéger, de la soustraire aux recherches des autorités. Je n’imaginais pas quelle solution elle allait trouver sans mon aide.

Pour moi en tout cas, des heures sombres approchaient sans aucun doute. On recherchait avec de plus en plus d’énergie la terroriste coréenne. Son portrait, réalisé à partir du témoignage du repenti bulgare, était tout à fait ressemblant et l’on pouvait le trouver dans tous les médias. Il n’était plus question qu’elle sorte de la maison. Et j’avais déjà fait l’objet de questions faussement innocentes : On ne voit plus ton amie, elle est repartie ? Je répondais en disant qu’elle avait fini par trouver ce qu’elle cherchait, un stage professionnel en Région parisienne.

D’autre part, les gendarmes passaient dans les maison, de village en village, pour s’enquérir de la présence ou non de personnes asiatiques, demandant ici ou là l’autorisation d’entrer pour jeter un œil. Bien sûr, on pouvait refuser mais cela devenait louche Ils procédaient par cercles concentriques de plus en plus larges à partir de la Centrale. Un de ces jours, ils arriveraient par chez nous.

Bien sûr, Jongmi avait des papiers fiables, mais on ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle serait tout de même embarquée pour être confrontée à son portrait, ou même à ce Bulgare. Que faire sinon conduire Jongmi ailleurs, de préférence dans une grande ville comme Paris ou Marseille, où se trouvent de nombreux asiatiques.

 

Mais nous avons été prises de vitesse. Les enquêteurs sont arrivés chez nous, d’abord dans le village, puis très vite devant ma porte. Ils avaient sans doute été prévenus de la présence récente, chez moi, d’une Coréenne. Je suis allé ouvrir au premier coup de sonnette.

Nous avions prévu la possibilité d’une visite incontournable et nous avions préparé une cachette pour Jongmi. Elle pouvait disparaître en trois secondes dans le soubassement du divan du séjour. Bien sûr, cela n’aurait pas échappé aux gendarmes lors d’une véritable perquisition. De même, ils auraient trouvé ses empreintes dans toute la maison. Mais pour le moment, il ne s’agissait que d’une visite informelle, comme ils me l’ont affirmé. Je les ai fait parler un moment dehors, le temps que Jongmi fasse disparaître ce qui aurait pu révéler sa présence, puis je les ai fait entrer.

Ils étaient trois, et je les ai priés de s’asseoir mais ils ont refusé. Ce n’était pas réglementaire. Le chef m’a donc expliqué pour quelle raison ils procédaient à ces visites, ceci de façon si formelle que l’on comprenait que ce discours était écrit d’avance et servi à chaque fois lors de leur tournée.

Puis le chef m’a interrogé au sujet de cette Coréenne qui avait, disait-on, séjourné chez moi. Je leur ai servi ma petite histoire, il s’agissait d’une amie sud-coréenne, je l’appelais Kim, elle était en quête d’une formation en France et elle avait eu du mal à trouver. J’ai ajouté qu’elle était charmante et que son séjour avait été pour moi un grand plaisir. Du coup, ils m’ont regardé d’un autre œil, une femme seule, je suppose qu’ils m’ont crue portée sur les jeunes femmes !

Ils sont repartis non sans avoir fait le tour de la maison, d’ailleurs sans qu’ils m’aient donné une bonne raison pour le faire. Bien sûr j’ai accepté, les affaires de Jongmi étaient soigneusement rassemblées dans une valise disposée comme d’autres dans le débarras qui me servait de cave.

Ils sont repartis, mais je n’étais pas certaine du tout de les avoir convaincus. J’étais persuadée, ainsi que Jongmi, qu’ils reviendraient un jour ou l’autre, eux ou d’autres plus expérimentés.

 

Puis je me suis aperçu dès le lendemain que la maison était surveillée. Je n’y aurais pas prêté attention si je ne m’étais pas dit que ces messieurs, à la réflexion, avaient été un peu trop naïfs. Quelque chose me trottait dans la tête depuis la veille, j’y avais pensé pendant la nuit, mal à l’aise et certaine en tout cas que ç’avait été trop facile, peut-être un regard entre deux d’entre eux me l’avait-il fait percevoir sans que j’en saisisse l’ironie sur le moment.

Bref, à partir du lendemain matin j’ai surveillé les alentours, dissimulée par la haie. Il ne m’a pas fallu longtemps pour repérer une voiture inconnue, garée à quelque distance de chez nous de l’autre côté de la route, à proximité de la grille de nos voisins d’en face. Je ne pouvais pas voir si quelqu’un s’y tenait. Je suis rentrée pour avertir Jongmi de ne pas se montrer. En fait, nous n’étions pas trop inquiètes, la présence d’une voiture garée le long d’un mur n’était tout de même pas incongrue.

Mais quelques heures plus tard, une autre voiture se tenait à la même place…Un peu plus tard, un homme en civil se promenait nonchalamment sur la route. Peut-être son propriétaire, peut-être un second enquêteur. J’ai pensé tout de suite que nos braves pandores n’étaient pas très malins. Mais il convient de dire à leur décharge que l’endroit était fort peu propice à une surveillance discrète : trois maison au milieu des champs. Puis j’ai pensé qu’ils le faisaient peut-être exprès pour m’inquiéter ?

 

En tout cas, ce coup-ci j’en étais sûre, nous étions bel et bien surveillées. Sans doute cherchait-on à savoir si j’étais seule, comme je l’avais dit, ou si la Coréenne recherchée résidait encore là. C’était un jour de grand soleil, seuls quelques nuages légers, très hauts dans le ciel, avançaient vers l’Est, la campagne était paisible, mais tout à coup, le monde m’est apparu comme terriblement hostile. Une fois rentrée, j’ai dit à Jongmi qu’il fallait vraiment que nous quittions l’endroit.

Nous avons tenu conseil, à l’abri des regards derrière les rideaux et, plus loin, protégées par la haie. Je m’attendais à ce qu’un de ces messieurs se présente à la grille mais ce ne fut pas le cas. Pour dire la vérité, j’étais terrorisée. Jongmi, elle, restait calme. On voyait la professionnelle de ce genre de situations.

Après m’avoir écoutée en silence un long moment alors que je lui exposais mes craintes et recherchais des solutions dont la première, et d’ailleurs unique, consistait à fuir et à nous cacher quelque part, en France ou ailleurs, elle m’a interrompue d’un geste en souriant : Ce n’est pas bon. Je sais faire. Tu n’aimeras pas. 

Elle m’a exposée son plan, et effectivement, je ne l’ai pas aimé. Mais elle était déterminée à le mettre en œuvre.

 

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Tous les chapitres à la suite

 

1

La promenade du soir

 

L’imagination ne suffit pas. On a beau, pour passer le temps, se raconter des histoires dans lesquelles on vit des aventures trépidantes, on se retrouve finalement dans la réalité, banale et ennuyeuse.

À moins que la réalité ne vous rattrape, et c’est ce qui m’est arrivé. C’était assez surprenant pour que j’aie pris la décision de l’écrire. C’est que je n’étais pas prédestinée, loin de là, à vivre une telle histoire.         

Depuis la mort de mon mari, quelques années avant ces événements, et mes enfants, Antoine et Julie, établis tous deux en ville, je vivais seule dans notre maison, une longère rehaussée réhabilitée, un peu isolée, située aux confins du bourg de L., dans les Deux-Sèvres.

J’avais un jardin à entretenir, doté d’une belle roseraie et de quelques arbres fruitiers, ce qui me procurait, bien sûr, un centre d’intérêt. Le jardinage est une passion poitevine riche en rencontres, échanges et débats de voisinage.

Il y a aussi la musique, dans ma vie. J’écoute presque en continu les grands classiques, Bach, Mozart, bien sûr, et tant d’autres, opéra compris, j’adore Verdi. Au moment où commence mon récit, ma petite préférence était le « Jonas » de Carissimi, avec son Venite, venite ! plein d’énergie.

Cependant, je dois reconnaître que, depuis quelque temps, je commençais à m’ennuyer…

 

Je m’appelle Clémence B., j’ai pris ma retraite d’infirmière il y a maintenant six ans. Pour moi c’est déjà loin. Je ne m’intéresse ni à la religion, ni à la politique, hormis tout de même un penchant écolo. Je lis peu les journaux, pas plus que je ne regarde la télévision. Parfois j’écoute la radio.

Et pour terminer cette rapide présentation, ce qui me donne le plus de plaisir aujourd’hui, dans cette existence un peu morne, je le reconnais, ce sont les balades en solitaire que j’effectue souvent, en début de soirée, dans la campagne ou la forêt. Cela me délasse d’une journée souvent privée d’intérêt.

C’est pourquoi j’ai fini par faire une folie et m’acheter un 4x4, je crois que l’on dit maintenant un SUV, capable de me mener par les chemins peu visités. Ce n’est pas un détail, sans lui, rien n’aurait permis que commence mon histoire.

 

Ce soir-là, j’avais justement décidé de sortir. Je me suis habillée chaudement, on était en septembre. J’avais chaussé de bons souliers de marche et empoché ma gourde, et j’ai pris la voiture pour me rendre en forêt. Je me suis détournée des bois les plus proches, j’ai préféré rouler une vingtaine de kilomètres pour rejoindre une vraie forêt.

Le ciel était bas mais il ne pleuvait pas. Seul, le vent venu de l’Atlantique rebroussait les herbages et secouait les hautes branches des arbres, les feuilles commençaient à tomber une à une, mais malgré l’heure, la splendeur de leurs couleurs gardait toutefois toute sa vivacité. L’automne et sa propension à vous mettre de la nostalgie dans l’âme…  

Quand je suis entrée dans la forêt, on se mouvait déjà dans la pénombre. J’ai poussé jusqu’à une sorte de zone ouverte. On y range habituellement les voitures et c’est ce que j’ai fait. Puis j’ai pris une allée que j’aime bien et je l’ai suivie sur quelques dizaines de mètres pour prendre sur ma droite un simple sentier.

Voilà ce que j’aimais, marcher dans la pénombre au travers du monde des sous-bois. J’allais lentement, car j’avais plaisir à évoluer sous les grands hêtres aux feuilles rousses persistantes, déjà mouillées par l’humidité ambiante. Quelques gouttes tombaient d’ailleurs sur moi.

Je contemplais, liées aux hêtres, les baies rouges du houx, si bien défendues, le chèvrefeuille enroulé autour des troncs, ses feuilles odorantes déjà humiliées ou disparues. Et bien sûr, la ronce se rappelait parfois à moi quand je frôlais les arbres…

Tout cela évoluait au sein d’un fouillis de buissons de lierre, de fougère, d’hellébore aux boutons déjà formés, leur mauve paraissant, si bien que, d’où j’étais, je ne voyais pas les coins à bolet, ni les quelques chanterelles qui devaient résider ici ou là. Mais je n’étais pas venue pour les champignons, je ne m’y connais pas assez, j’y venais toujours avec mes voisins, Martine et Roger, de véritables spécialistes !

Enfin j’étais heureuse, et j’avançais lentement pour ne rien perdre de tout cela. Jusqu’au moment où j’aperçus, derrière les buissons, une couleur insolite. C’était une touche de noir, assez curieuse, dans ce paysage, pour m’intriguer.

Je me suis avancée parmi les fougères et, avant même que je sois assez proche pour comprendre de quoi il s’agissait, je me suis rendu compte qu’il y avait là de l’humain, car on distinguait fort bien les traces du passage d’un de mes congénères. Jamais un sanglier, encore moins un chevreuil ou un daim, n’auraient ainsi couché ou arraché autant de verdure aux passage.

J’ai donc continué, et j’ai compris de quoi il retournait.

 

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2

Une mission réussie

 

Un être vivant approche. Au fond de moi, je le sens proche. Trop faible, moi, pour me mouvoir. Ouvrir les yeux je ne pourrais pas. Une telle fatigue je n’ai jamais ressentie.

Je gis là au moins trois jours. J’ai beaucoup, longtemps couru, je n’ai pas mangé, pas bu. Je vais mourir. Je suis seule.

Ici, c’est ma cache, un être vivant approche…

 

La mission s’était bien déroulée, sauf à la fin. À trois heures du matin, elle et les deux Bulgares étaient parvenus jusqu’au mur arrière de la grande bâtisse sans être aperçus, et ces deux costauds l’avaient aidée à atteindre la lucarne laissée entrouverte par un complice. Ils s’étaient repliés aussitôt. Ils la retrouveraient à la sortie.

Ensuite, tout allait de soi, elle avait sauté à l’intérieur et avait suivi dans l’ombre, grâce aux lueurs vertes des signaux de secours, le parcours qu’elle avait mémorisé. C’étaient de longs couloirs gris bordés de portes vertes fermées.

Elle avait rejoint facilement la pièce dans laquelle elle devait modifier les commandes. S’y trouvait une armoire métallique toute simple qu’elle sut très vite ouvrir, juste un mécanisme de base.

Les Français étaient vraiment trop confiants ! Il n’y avait pas un seul garde dans tout le bâtiment, semblait-il. Ils se trouvaient à l’extérieur, dans un bâtiment annexe, et un seul d’entre eux gardait l’entrée. La sortie, pour elle... Elle en souriait.

Elle disposait d’une photo du tableau général. Sa lampe-crayon entre les dents pour s’éclairer, elle coupa la connexion générale, un simple bouton rouge à enfoncer, et attendit de voir ce qui s’ensuivrait. Elle constata qu’aucune alarme ne vibrait, et n’eut plus qu’à modifier rapidement les régulations électroniques qui maintenaient les installations en mode repos.

Puis elle installa pour celles-ci un ensemble de messages contradictoires. Elle n’avait plus qu’à appuyer sur la connexion générale, et des incendies se déclareraient ici ou là dans la Centrale, qui finirait par sauter.

C’était le but. À ce qui lui semblait, une de ces actions de guerre atypique menées par les Russes contre la France. Elle ne s’en souciait pas, elle ne savait rien de la France, pas grand’ chose de la Russie, où elle avait pourtant combattu, et avait découvert trois jours plus tôt seulement l’existence d’un pays nommé Bulgarie…

Elle avait bien intégré ceci : le Commandement l’avait juste prêtée aux Russes, elle était son meilleur élément. Il faut croire qu’à Moscou ils préféraient ne pas agir eux-mêmes. Mais elle se trompait quant aux visées du Commandement et n’allait pas attendre longtemps pour le comprendre.

 

Elle referma l’armoire puis se concentra pour ramener à sa mémoire l’itinéraire qui la mènerait à la sortie. Cela bien en place dans son esprit, elle inspira fortement et cria Yŏnggwang!* en frappant d’un coup de poing la connexion générale. Et elle se mit à courir !

Au moment où elle arrivait au portail, des incendies s’étaient déclarés, et des alarmes stridentes se succédaient un peu partout dans tout le bâtiment. L’explosion était imminente.

L’air effaré, le gardien extérieur bouscula le portail et pénétra vivement dans le hall d’accueil, il fut reçu par une terrible manchette au passage de la jeune femme, qui soudain, déjà dehors, regarda de tout côté pour chercher les motos des deux Bulgares… invisibles.

 

Alors elle comprit, ils ne viendraient pas. Et elle se remit à courir droit devant elle au moment où apparaissaient à sa gauche, au coin du bâtiment, un groupe de gardes armés, et où une explosion géante illuminait de ciel.

Elle courait dans l’ombre, vêtue de noir de la tête au pied, et heureusement pour elle, elle courait très vite, elle était douée pour ça, elle courait et elle entendait siffler les balles autour d’elle. Une seule l’atteint au coin de l’épaule, déchirant sa veste de combat et lui arrachant un mince coin de chair, mais elle courut plus vite encore, si toutefois cela était possible. Subir la douleur, elle était dressée pour ça.

Elle avait de la réserve dans les jambes et les poumons. On n’est pas pour rien l’élément de pointe d’un célèbre commando des Forces spéciales de l’armée de la République populaire démocratique de Corée, au service du Président Kim Jong-eun.

Un élément de pointe, elle le comprenait alors mais trop tard, prêté aux Russes pour accomplir un exploit… dont il ne reviendrait pas. Elle était condamnée, Joungmi, et elle savait pourquoi, désormais elle comprenait tout, elle payait ses propos orgueilleux.

Elle pensait à tout cela en courant, en courant toujours, et les tirs des Français finirent par cesser. Ils devaient être occupés ailleurs ! Elle courut, courut longtemps, jusqu’au moment où elle atteignit l’orée d’un bois ou d’une forêt. Il était temps pour elle d’arrêter, elle avait couru deux heures. Elle ralentit sa course, pénétra au sein des bois et s’y enfonça.

Elle s’aperçut alors qu’elle était fatiguée, très fatiguée. À en tomber. 

Elle avançait maintenant lentement, elle marchait dans les bois sans les voir, et elle finit par sentir qu’elle allait s’écrouler. Alors elle trouva un coin de verdure entourée de buissons et s’y coucha, tellement épuisée qu’elle en pleura. Elle !

Elle pleurait. D’épuisement mais aussi de terreur. Parce qu’elle venait de comprendre qu’elle était désormais seule au monde. Bannie. Morte.

Pour tous elle était morte.

 

*Yeonggwang!, « Gloire ! », sous-entendu : « au Président Kim Jong-eun. »

 

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3

La découverte

 

Quelques pas pour franchir la broussaille… et oui, c’était bien un être humain, ma supposition était juste, une personne se trouvait là, enfouie dans son nid de verdure. Immobile.

Même si je m’y attendais, j’ai reçu un choc, la respiration coupée, et j’ai failli m’écrouler, mon cœur battait à toute allure, les battements, dans les oreilles, étaient violents, comme des coups de marteau sur une tôle. 

Cela n’a duré qu’un court moment. J’ai pu me remettre. Je me suis retrouvée capable de considérer cette personne. Une personne humaine. Et je n’ai plus ressenti alors que le besoin de lui porter secours. Si elle était encore vivante.

Je l’ai regardée. Elle n’était pas très grande, tout habillée de noir. Je ne voyais pas son visage, caché en grande partie par une cagoule, mais j’ai pensé qu’il s’agissait d’une femme, couchée là dans la position du fœtus et, semblait-il, sans vie.

Son vêtement ressemblait à une tenue de combat, telle du moins que je l’avais vue à la télé un jour ou l’autre. Je ne suis pas très douée pour décrire ce genre d’habit : veste serrée sans poche apparente, pantalon de type fuseau, les deux en tissu épais, de bonnes chaussures de randonnée, mais légères, et cette cagoule qui enserrait complètement la tête, à l’exception du visage. Le tout de couleur noire.

Avec tout cela, je m’attendais à trouver aussi une arme, mais rien de tel. Cette personne n’était sans doute pas une combattante. En revanche, j’ai aperçu une déchirure sur la veste, à l‘épaule droite, d’où s’était épanché un filet de sang, séché depuis. J’ai pensé qu’elle s’était écorchée violemment en traversant des épineux.

Je me suis approchée à la toucher et j’ai posé la main sur son dos, à la hauteur de l’omoplate. À ce moment, j’avais retrouvé tout mon équilibre, je pouvais me montrer tout simplement cette infirmière qui tombe sur un blessé. Ou un mort. Et je cherchais justement à savoir si elle vivait. Je ne voyais ni sa bouche ni son nez et je ne voulais pas la déplacer.

J’ai descendu la main le long de son dos jusqu’à la hauteur du cœur. Je pensais y percevoir plus facilement un mouvement éventuel. Il m’a fallu un long moment de concentration, l’oreille collée à la peau, pour percevoir un léger mouvement. Presque rien, mais la vie était là !

 

Alors j’ai décidé finalement de retourner le corps. Je voulais libérer le visage et ses orifices vitaux afin de leur permettre de pomper l’air sans obstacle. C’est pourquoi j’ai palpé tous les membres et la colonne vertébrale pour m’assurer d’abord qu’aucune fracture n’apparaissait, puis, sans grande difficulté. j’ai retourné la jeune femme. Ceci fait, j’ai dégagé complètement son visage.

Deux yeux légèrement bridés me regardaient. Une Asiatique. Sur le moment je me suis trouvée bêtement interloquée. Mais j’ai vite retrouvé mes réflexes d’infirmière.

Ces yeux ne me voyaient pas, ou très mal, à peine, ils étaient sans expression et ne semblaient pas capables de se mouvoir. Cette femme avait conscience de ma présence, c’est ce que j’ai pensé, mais elle ne parvenait pas à me fixer, à me voir.

Elle tremblait. J’ai d’abord supposé qu’elle avait froid, ce qui était évident en raison de son état. Mais si elle avait froid, très froid sans doute, il y avait pourtant autre chose. Son tremblement s’accentuait chaque fois que ses yeux m’effleuraient. Et j’ai cru comprendre : elle avait peur.

Elle avait peur ? C’était bien ça ? Pour moi cette question était primordiale. Je ne sais pas pourquoi. Mais c’est elle qui m’a empêché de faire ce qui était à faire, ce qui était évident et qui était mon devoir.

Je me suis relevée. J’ai respiré. J’ai repris conscience de l’environnement. Le soleil était maintenant très bas, et un léger vent du soir agitait le feuillage roux des hêtres. Les oiseaux se chamaillaient, comme tous les soirs avant de s’endormir. C’était agréable. Rassurant. Autour de moi les buissons frissonnaient paisiblement. Je n’ai pas vraiment réfléchi, j’ai seulement pris ma décision.

 

La femme était à bout mais elle était jeune. Je n’ai pas appelé les secours. J’aurais dû le faire mais je ne l’ai pas fait. Je n’ai même pas hésité. Elle avait peur. J’en étais de plus en plus sûre. Et chez moi, à partir de ce moment, comment dire, la maman a remplacé l’infirmière.

Je dois dire que je me savais parfaitement en mesure de la soigner, de venir à bout de son état de faiblesse. Apparemment elle ne présentait aucun symptôme grave, pas de fièvre, par exemple, ce qui était étonnant. Elle devait disposer d’une sacrée santé, cette jeune femme-là ! Pas non plus de blessure apparente, pas de fracture, je l’avais constaté en la retournant.

Elle était juste en forte hypothermie. Et sans doute était-elle aussi dans une grande faiblesse, peut-être à cause d’un effort prolongé. C’est du moins ce que j’ai estimé… Je pouvais donc la ramener chez moi et la soigner. J’avais bien vu qu’il s’agissait d’une femme jeune. Elle saurait sans doute se remettre d’elle-même, il ne s’agissait que de l’y aider.

La ramener chez moi, bien au chaud… Et là, la réalité m’est apparue, brutale : la ramener chez moi, oui, mais comment ?

Ma voiture se trouvait loin de là. Certes, je pouvais retourner la chercher et l’amener au début de ce sentier, mais il restait à parcourir quelques dizaines de mètres. Je suis restée longtemps à réfléchir aux moyens d’y parvenir.

Je me suis aperçue alors que la jeune femme me fixait du regard. C’était nouveau. Je me suis penchée vers elle et je lui ai souri. Pas de réponse. Je lui ai demandé Vous parlez français ? Elle a hésité puis elle a cligné les yeux, ce qui m’a semblé vouloir dire une sorte de oui pas trop sûr de lui.

Je lui ai demandé Voulez-vous vous redresser, je vous aiderai ? Elle a esquissé un geste du bras, comme pour me tendre la main. Je l’ai prise et c’est moi qui ai tiré la fille, d’abord pour qu’elle se trouve bien à plat sur le dos, puis, péniblement, pour qu’elle s’assoie. À genou, je la maintenais ainsi en la tenant par les épaules. Elle tremblait.

À terme, je pensais pouvoir l’aider à se relever, peut-être même à marcher jusqu’à la voiture ? Sinon c’était fichu.

 

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4

Jongmi se réveille

 

Néga, plus rien, suis morte. J’attends. En moi très profond. Me laisser. Laissez-moi ! Un être vivant est venu. Là ! Ne bouge pas, ne respire pas, J’ai peur. 

Partez ! Anio ! Ne touchez pas. Je ne vois pas, je n’entends pas. Je respire, je ne vis pas. Je ne veux pas. Laissez-moi !

   

Jongmi sent qu’elle se réveille. Elle est couchée sur le dos, elle a le sentiment d’avoir beaucoup dormi, elle se sent brisée, rompue par de multiples douleurs. Normal, après tout cela, pense-t-elle confusément. Des images lui reviennent. La course, l’explosion, une Centrale, la forêt, mais tout se brouille... Elle ouvre les yeux.

Au-dessus d’elle, un plafond blanc. De ses mains, elle constate qu’elle est couchée sur un matelas. Elle pense Je suis à l’hôpital. Elle se redresse sur un coude, elle gémit. Elle regarde autour d’elle. Ce n’est pas l’hôpital, c’est une chambre. Elle est à l’hôtel, pense-t-elle… Elle se laisse retomber sur le lit.

Mais c’est impossible ! Elle ne comprend pas. Ou bien elle rêve ? Elle secoue la tête pour voir, non, elle ne rêve pas, elle est couchée sur un lit dans une chambre occidentale. Elle a vu les meubles, une table haute, des chaises, un bureau… Ce n’est pas une chambre d’hôtel. Où est-elle ?

Elle reste longtemps ainsi, dans l’inconnu, l’incompréhension, elle se dit vaguement que c’est absurde. Ensuite elle s’assoupit.

 

Elle dormait profondément mais elle se redresse d’un coup, affolée, sa main cherche son arme, puis elle réalise : une femme est auprès du lit et la regarde. Elle lui sourit et elle lui parle. Jonmi sait qu’elle connaît cette langue mais elle ne comprend pas la femme.

Elle n’a pas peur, la femme est seule, pas toute jeune, Jongmi la terrasserait sans peine, même dans son état. Mais ce n’est pas la peine de l’envisager, la femme sourit, elle paraît soucieuse de l’état de Jongmi, elle semble se proposer de l’aider.

Jongmi se dit qu’elle connaît cette femme, mais d’où ? Elle se rend compte, d’ailleurs, qu’elle comprend vaguement, désormais, ce que dit la femme. Comme de loin elle pose des questions, l’air sérieusement concernée par l’état de Jongmi. Celle-ci connaît cette langue, c’est du… Elle se souvient qu’elle l’a étudiée en Corée.

Et de penser à la Corée, cela lui rappelle d’un coup ce qu’elle fait en France, ce qu’elle y a fait, elle revoit la Centrale, les Bulgares, le tableau de commande, toute la scène… et sa situation face à… la perdition.

Alors elle explose en larmes. Violemment, bruyamment. Pour la première fois de sa vie consciente, elle pleure. Elle est morte. Elle est seule. Elle n’est plus rien, personne ! Oui elle pleure.

Et une main lui caresse la tête, les cheveux, le cou, puis l’épaule, lui essuie le visage. Et la langue française lui demande doucement de se calmer. Tendrement. Et cela fait à nouveau pleurer la jeune femme, cette voix de femme, caressante. Elle n’a jamais connu cela, c’est une expérience bouleversante.

Jongmi demande à ce que cela continue, ces caresses, ces mots-là, cette présence lui fait tellement de bien ! Elle tourne sa tête vers la femme qui se fait du souci et qui pourtant lui sourit. Elle la reconnaît… et elle se souvient :

Jongmi était à bout, dans la forêt, quand elle a senti la présence auprès d’elle de cette femme. Alors elle est rentrée en elle-même pour donner l’impression qu’elle était morte. Mais la femme a insisté pour qu’elle revienne à elle et elle a tenté de la soigner.

Alors Jongmi a cédé et elle est revenue à elle. Oui, et elle se souvient de la suite, la femme l’a portée sur son dos jusqu’à une voiture, elle l’a amenée à une maison. Et maintenant, se dit-elle, je dois me trouver dans sa maison. Mais pourquoi ?

 

Elle, je la regarde. Elle n’est pas jeune. Elle est grande, mes yeux la parcourent, ses cheveux sont gris, ils sont longs, tirés et retenus par derrière. Elle est mince, ses épaules sont larges, elle est forte. J’ose regarder ses yeux, ils sont grands, gris-vert. Elle est belle avec des rides. Son visage est ovale sauf le front, carré. Elle porte une robe-tablier en coton gris clair avec des fleurs. Je ne vois pas ses jambes, ni ses pieds.

Cette femme est-elle seule ? J’écoute, je n’entends pas de mouvements dans la maison. Pas d’homme, ou bien il est sorti, bien sûr, il fait jour, le soleil est entré dans la chambre. Mais non, la femme est une femme seule, je le sais en la regardant. Est-elle riche ?

Elle est sortie sans bruit.

 

Jongmi s’est rendormie. La femme secoue un peu son épaule et elle se réveille. Elle regarde la femme. Celle-ci porte un bol fumant dans ses deux mains, elle sourit à Jongmi en lui montrant la table du menton. Il s’y trouve une assiette occidentale, large, avec dessus un monceau de riz et d’autres choses dans de petits bols. Il y a même des baguettes.

Jongmi sent tout à coup qu’elle a très faim et, sans s’en rendre compte, elle se lève d’un seul mouvement et va jusqu’à la table. Alors la femme la rejoint et pose le bol à côté de l’assiette, puis elle recule un peu. Elle sourit mais sans assurance. Jongmi appréciera-t-elle ce repas ?

Mais elle, elle se précipite sur le riz, qu’elle enfourne avidement. Evidemment il n’y a pas de kimchi mais tant pis. Il y a divers légumes frits au soja pimentés pour accompagner. C’est bien assez. Le thé est fort et bien chaud. Tout va bien.

La femme s’approche et lui dit Je m’appelle Clémence, et toi ? Elle réfléchit et répond Kim... Elle ne va pas donner son vrai nom, bien sûr, Tché Jongmi. La femme sourit, elle fait signe à Jongmi de venir avec elle. Elle l’emmène se laver et faire ses besoins. Jongmi a mal partout.

 

Plus tard, quand le soleil est très bas, Clémence rend sa montre à "Kim". Elles se trouvent dans une grande pièce très agréable, meublée d’un vaste canapé marron et de deux fauteuils avenants. Il y a une cheminée devant, avec un feu de bois. Cela inquiète un peu Jongmi. Elle craint un incendie.

 

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5

Révélation

 

Cela faisait cinq jours que nous vivions ensemble, "Kim" et moi. Je mets des guillemets à ce nom car je sais pertinemment que ce n’est pas le sien. J’ai assez potassé la documentation concernant la Corée pour savoir que Kim est à peu près ce que nous appellerions un nom de famille, d’une part, et que plus de 40% des Coréens s’appellent ainsi ! Avec cela, on ne risquait pas de l’identifier, cette jeune femme !

 J’avais tapé sur mes réserves de nourriture pour pouvoir nous nourrir toutes les deux. Bocaux de légumes et de fruits, surgelés maison ou du commerce, et quelques rares produits du jardin. Je commençais à être à court mais nous étions mardi, jour de marché. J’ai donc laissé "ma fille" seule à la maison et je me suis dirigée tranquillement vers le centre du bourg, pas mécontente de pouvoir rencontrer aussi quelques amies.

Effectivement, je suis tombée sur ma voisine, Martine, et sur Julienne, mon ancienne collègue. Nous nous sommes convenu de noua retrouver plus tard au café de gauche de la place, emplètes faites, pour un petit apéro. Il y a deux cafés, un de droite et un de gauche, on est donc obligé de choisir son camp !

Il faisait beau, le soleil était à peine voilé et un petit souffle d’air frais rendait la promenade très agréable. J’ai pensé que c’était dommage que "Kim" ne puisse pas en profiter. Mais sans savoir pourquoi, je n’avais pas envie que les gens la voient. Cela aurait sans doute suscité de l’étonnement et un tas de commentaires et de questions. Tout cela d’ailleurs de façon sympathique, sans doute, mais je n’avais pas envie de ça. Au fond, je n’aurais rien eu à répondre qui tienne la route.    

Il faut savoir, je parle pour les citadins, qu’à la campagne on ne fait pas son marché à la va-vite. À chaque étal, il y a lieu de partager avec les uns ou les autres les nouvelles de la famille, des rejetons et de la santé des vieux parents, voire quelques mots sur la politique. Mais en fin de matinée, les cafés sont pleins de monde, on y discute ardemment, tant en français qu’en poitevin.

Martine, Julienne et moi avons trouvé quand même un bout de table et, ayant posé à terre nos sacs à provisions, nous avons commencé à discuter, ou plutôt à plaisanter ensemble dans le brouhaha.

C’est alors que mes yeux tombèrent sur la Une de La République du jour, l’un des journaux régionaux, abandonné sur la table voisine. On y lisait en gras "Centrale, le terroriste toujours recherché", et dessous, en sous-titre, "Les enquêteurs privilégient la piste d’une personne de petite taille vêtue de noir".

Je suis restée figée, sonnée. J’avais le souffle coupé et je devais avoir pâli car Martine m’a demandé si ça allait, « T’as pas l’air dans ton assiette, Clémence, t’es tout en sueur et t’es blanche comme un linge ! » Je fis signe que ne n’était rien, je dis « Juste un coup de chaleur », ça les a fait rire. J’ai dit « Faut que j’y aille, ça passera en marchant. » Et je les ai laissées là.

À mi-chemin, j’ai dû m’arrêter. Au bord de la rue, il y avait un banc, je m’y suis assise. J’avais les jambes coupées et je respirais mal. Comme pour accompagner mon trouble, le temps a commencé à s’assombrir. À cette saison, on n’est jamais à l’abri de la venue d’une averse, et ça allait probablement tomber, les hortensias de la maison d’en face commençaient à s’agiter.

Je ne me souciais pas de cela et pour un peu j’aurais même demandé la pluie. Je ressentais comme une sorte de sensation de salissure. "Kim", si douce et souriante ce matin même, était une terroriste, elle avait fait sauter la Centrale juste avant que je l’aie trouvée, peut-être avait-elle tué ! Et j’allais la retrouver dans un instant, aussi gracieuse avec moi que ce matin.

Que faire, que lui dire ? Fallait-il que je la chasse tout simplement de chez moi ? Et je me rends compte maintenant que je n’ai jamais pensé un seul instant à faire connaître sa présence chez moi aux autorités... Pas plus que si je voulais la chasser elle pouvait se retourner contre moi. Au contraire, je me suis dit que si je le faisais, elle se trouverait en danger, comme si j’avais le pouvoir de la protéger à moi toute seule… C’est que j’ignorais alors ce dont cette jeune femme était capable pour se protéger elle-même.

J’ai donc pris la décision de la garder à l’abri avec moi. Je savais que j’allais vers de gros ennuis, mais voilà, je l’ai compris sur ce banc : je l’aimais.

Je suis donc repartie vers chez moi, me levant de ce banc avec peine, mais me mettant presque à courir tant j’avais hâte de me tenir devant "Kim" pour la confronter à ce que je venais d’apprendre. Me mentirait-elle ?

Elle se tenait dans le jardin, à un endroit d’où l’on ne pouvait pas la voir de l’extérieur. Elle s’était accroupie, les pieds nageant dans mes sabots, vêtue de ma salopette dont elle avait roulé les manches et le bas des jambes. Elle avait entrepris d’émotter la terre autour du pied d’un jeune prunier. Un rayon de soleil tombait sur elle.

Je me suis arrêtée à la grille pour contempler ce spectacle, le plus bucolique qui soit, il ne manquait à ma fille venue de loin qu’un chapeau de paille à large bord. Elle s’est relevée, a essuyé la sueur de son front avec le dos de sa main gauche et m’a regardée. Elle me souriait. Et je lui ai rendu son sourire, que faire d’autre ? Puis ma figure a dû se tendre et s’assombrir car elle m’a lancé un regard intrigué… puis effrayé. Je pense qu’elle avait tout compris à la vue de ce seul regard.

Cessant de la regarder, je me suis dirigée directement vers la porte d’entrée de la maison et j’ai attendu. Cela a duré un moment et je me suis demandé si "Kim", ou supposée telle, allait me rejoindre ou si elle avait pris le parti de s’enfuir. En vérité, j’étais anxieuse de savoir. Mais je l’ai entendue arriver, dans ses sabots, et je suis entrée, laissant la porte ouverte. Elle m’a suivie et s’est empressée de se changer dans l’entrée pendant que j’allais déposer mes achats dans la cuisine.

Nous nous sommes retrouvées dans le séjour, debout à quelques distance l’une de l’autre. Elle me regardait d’un air embarrassé. Je lui ai dit « Asseyons-nous ». Nous avions déjà chacune notre place habituelle, elle sur le canapé, moi dans mon fauteuil préféré.

La pièce était sombre, la pluie avait commencé, elle tombait bruyamment, et dans le jardin on voyait les branches légères des arbres et les plantes s’agiter sous le vent. Nous sommes restées un moment silencieuses. Curieusement, je n’osais pas regarder "Kim", sachant qu’il me faudrait alors lui poser des questions dont les réponses pouvaient m’épouvanter.

C’est elle qui a parlé. Elle m’a dit « Clémence, je dis tout. » 

 

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6

Confession

 

Notre préliminaire de Clémence :

Cet entretien a été le premier, d’autres ont suivi pendant quelques jours. À l’instant où Jongmi commençait à parler, j’ai eu envie de l’enregistrer et je lui ai demandé l’autorisation de le faire. Elle a hésité longuement, mais a finalement accepté. Je suis donc allée chercher l’appareil de mon mari et je l’ai branché et mis en marche, puis j’ai fait signe à Jongmi de commencer. Depuis, nous avons toujours fait ainsi lorsqu’il s’agissait de son histoire. Beaucoup plus tard, j’ai tout fidèlement recopié, me permettant simplement de tout remettre en français correct. C’est ce texte que vous allez lire. Nous nous tenions dans le séjour, elle m’a regardée les larmes aux yeux, elle a pris un temps de réflexion puis elle a commencé.

 

L’histoire de Jongmi – Premier entretien

Clémence, je t’ai menti. Je m’appelle Jongmi, Tché Jongmi. Oui, c’est moi qui ai détruit la Centrale. J’ai fait cela par ordre. Je suis militaire, membre d’une section spéciale des Services Secrets de la République démocratique de Corée du Nord. Mon Commandement m’a prêtée aux Russes pour cette mission. Je croyais qu’il m’avait choisi à cause de ma valeur, mais ce n’était pas la vraie raison. J’ai réussi, mais après j’ai dû fuir. Courir, car mon Commandement m’avait sacrifiée. Punie. En fait je devais mourir.

Il m’a punie parce que j’ai cru en ma réputation de soldate, cela m’a fait tomber. J’étais très bien considérée à cause de missions difficiles que j’ai réussies. Par exemple en Corée du Sud, ou en Russie et en Ukraine. Les Autorités m’ont mises en avant dans les médias. J’ai été élevée au grade de colonelle. J’ai cru que cela me permettait d’émettre publiquement des critiques. Je n’aurais pas dû, je vois maintenant que c’était impardonnable. Plus on est réputé, plus on peut tomber de haut, c’est une leçon donnée souvent au peuple par le Président.

C’est pourquoi on m’a envoyée en France pour travailler avec les Russes. Je crois que tout était organisé pour que je fasse sauter la Centrale et que je me retrouve seule, finalement, et abattue par les Français. Je ne me serais pas laissé prendre. Là, j’ai compris que je ne pourrai plus rentrer dans mon pays et que j’étais finie comme militaire. Je n’étais plus personne, c’est comme si j’étais morte.

Je ne voulais pas aller dans les prisons françaises. J’ai appris un peu le français, j’aime bien, j’ai trouvé ce pays très beau, paisible, mais ici je suis une criminelle étrangère, une ennemie.

J’ai pensé à me tuer mais j’étais trop fatiguée, arrivée dans la forêt. Puis tu es venue et tu m’as sauvée. Quand j’ai vu comment tu es avec moi, j’ai commencé à penser que je pouvais vivre. C’est pourquoi je t’ai menti. Je ne voulais pas qu’on sache que j’étais toujours vivante. Les Coréens pouvaient l’apprendre et venir ici pour me tuer. Clémence, tu es bonne avec moi. Je ne veux pas que tu sois en danger.

Je ne sais pas ce que nous allons faire ensemble si je vis. Si j’étais toi, je préférerais dénoncer l’ennemie pour être en paix. Tu connais mon vrai nom et tu as mes aveux. C’est pour cela que j’ai dit oui pour l’enregistrement.

 

L’histoire de Jongmi – Deuxième entretien

Clémence, tu m’as dit que je devais rester avec toi. À mon avis, tu es folle. Mais tu m’aimes. Je crois que moi aussi je t’aime. Ne meurs pas. Tu m’as demandé de te raconter mon histoire. Je vais essayer. Ce n’est pas une histoire plaisante.

J’ai, croit-on, trente-huit ans. Je suis née dans un camp de relégation. Les gens qui sont enfermés là y sont pour mourir. Ils travaillent quatorze heures par jour et sont très peu et très mal nourris. Ils sont aussi souvent battus et violés. S’ils sont tués, ce n’est pas grave.

Ma mère est morte en accouchant. Elle était déjà très faible. Mon père est inconnu mais une chose est sûre, c’était un des gardiens, il n’y avait pas d’autres hommes dans cette partie du camp. Je le sais parce que c’est toujours comme ça. Ils ont tout pouvoir sur les prisonniers. Je suis la conséquence d’un viol.

On m’a transférée dans l’hôpital du camp, puis dans l’orphelinat. On y restait jusqu’à treize ans. Ce n’était pas une vraie prison, on avait le droit de sortir dans le jardin. On y travaillait. On confectionnait aussi des matelas. Le but était de faire de nous, garçons et filles, des militants du régime. Il y avait une école pour apprendre à lire, écrire et compter. On suivait surtout des cours sur le Président et sur les lois du pays, et aussi sur la vilénie des Coréens du Sud. Et sur les armes et la marche au pas et les slogans. Tous les matins on hissait le drapeau et on écoutait une parole ou une histoire du Président. Après on mangeait la soupe au riz grillé. Puis on allait étudier ou travailler.

Il y avait un système de grades. Avec une compétition entre nous. C’est ce qui m’a avantagé car je faisais tout scrupuleusement. Et j’étais très douée en sport. C’est pourquoi, à treize ans, on m’a versée dans une école militaire.

J’étais contente. Je pensais que je serais une soldate au service du Président. J’étais fière en arrivant à la caserne des élèves soldats. J’ai vite compris aussi qu’il y avait des contreparties. Dès le début j’ai été violée. Les officiers avaient licence de le faire aux filles. Dans la suite, cela m’est arrivé de temps en temps.

 Les plus belles filles étaient choisies comme aides de camp d’un officier. Elles habitaient avec lui. C’est ce qui m’est arrivé à dix-sept ans. Mon officier n’était pas très jeune mais assez agréable avec moi. Je dormais avec lui. Il me parlait de ses enfants. Pendant ses congés, il rentrait chez sa femme. Moi je retournais avec les autres. Nous parlions de nos officiers en riant. 

J’ai beaucoup travaillé, je suis devenue une vraie soldate. J’étais bonne en tous les domaines, tir, maniement des armes, camouflage, endurance à la course, à la marche sac à dos, etc., mais aussi en coréen et en maths. À la fin on m’a félicitée. On m’a dit aussi que j’étais très intelligente. C’est pourquoi ils m’ont versée dans les commandos. J’en étais très heureuse.

 

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7

Du calme à l’inquiétude

 

J’écoutais Jongmi, elle que j’appelais secrètement ma fille, raconter son histoire. Quelle confiance elle avait en moi ! C’est vrai que j’aurais pu, et même dû d’un certain point de vue, la dénoncer à la gendarmerie.

Il n’en était pas question, pourtant. Je préférais réfléchir aux possibilités qui nous étaient offertes à toutes deux dans la situation telle qu’elle était à ce moment-là. Il n’y en avait pas beaucoup, à la vérité.

En fait, la première chose à faire en urgence était de savoir comment Jongmi pouvait demeurer chez moi sans que cela n’alerte mon voisinage. Je ne voyais pas comment, et pendant les quelques jours qui ont suivi, elle a vécu cachée.

La seconde consistait à lui trouver des faux papiers. Un passeport et un permis de conduire sud-coréens feraient l’affaire, cela devait se trouver. Et de fait, je les ai reçus en une semaine en passant par un intermédiaire connu de Jongmi. Elle n’avait pas été pour rien dans les services secrets. Il est vrai que cela m’a coûté cher, mais pour le moment mes économies y suffisaient. Elle s’appelait désormais Kim Soumin. Elle avait pris une assurance et détenait une carte bancaire, elle était en règle.

Il fallait aussi lui trouver des vêtements qui passent partout afin qu’elle puisse circuler sans susciter la curiosité des gens. Ceux que Lou, ma fille, avait laissés à l’époque où elle était partie vivre en ville, repris, ajustés et rafraîchis, ont fait l’affaire. Ils n’étaient plus à la mode mais cela valait mieux dans notre cas, cela faisait étranger, et ils offraient à Jongmi-Soumin un petit ensemble de tenues des plus sages.

Tout était au point, y compris l’histoire. Kim Soumin était prof de sport, arrivée récemment en France pour se perfectionner dans certains domaines. Elle était venue un peu à l’aventure, elle cherchait une formation si pointue qu’elle avait du mal à la trouver. Je l’avais rencontrée à Poitiers dans une librairie, nous avions sympathisé en discutant longuement dans un café, nous avions beaucoup ri, et je l’avais invitée à séjourner chez moi en attendant.

En relisant cela des années plus tard, je me rends compte à quel point je m’étais engagée auprès de cette jeune femme, comment je lui avais consacré l’ensemble de mes moyens, comment j’avais accepté de courir avec elle des dangers bien réels, et comment, pourtant, j’étais heureuse de vivre tout cela avec elle.

 

Les jours passaient, on était déjà en hiver, le jardin était en repos, les arbres avaient perdu leur feuillage, et les corbeaux tournoyaient sans fin dans un ciel plombé. Le vent de sud-ouest dominait, humide et languissant, apportant quelques averses. Il commençait à faire vraiment froid et notre feu, dans la cheminée, ajoutait à notre existence une chaleur qui touchait aussi le cœur.

Je me souvenais des Noëls de mon enfance avec nostalgie et je le racontais à Jongmi. La pauvre n’avait aucune idée de cela, bien sûr, elle m’écoutait avec de grands yeux, l’image d’une famille réunie autour de l’âtre devant lequel s’accumulaient des boites enveloppées de papier coloré qui étaient des cadeaux lui échappait totalement.

 D’ailleurs, je m’en suis rendu compte assez vite, elle ignorait absolument tout de notre mode de vie et de nos institutions. Par exemple, des notions comme, dans le désordre, droit du travail, syndicat, assurances sociales, vie privée, féminisme, etc., lui étaient totalement étrangères. Il me fallait des heures pour lui faire comprendre de quoi il s’agissait. Lorsque je lui en parlais, elle me regardait avec une sorte de doute étonné.

 D’autant que son expérience de la vie ne lui permettait pas vraiment de saisir certaines choses. Je crois n’avoir jamais réussi à lui faire entrevoir ce que signifie et implique pour nous l’amour familial.

Elle apprenait néanmoins de bon cœur, son français s’améliorait, et elle commençait à circuler dans le bourg, ce qui ne manquait pas de m’attirer quelques questions. Mais j’avais la réponse toute prête.

 

Puis un coup de tonnerre est survenu. La police avait réussi à attraper l’un des deux Bulgares de l’équipe de Jongmi et il avait parlé. Les autorités savaient désormais que le troisième membre du commando était une femme de nationalité nord-coréenne prêtée aux Russes.

On la croyait dangereuse, il semblait qu’elle ait été en réalité la tête de l’équipe chargée de la destruction de la Centrale. En revanche, on ne savait rien de ce qu’elle était devenue. Il se pouvait qu’elle n’ait pas pu retourner en Russie ou dans son pays et l’on pouvait supposer qu’elle était encore en France ou dans un pays voisin.

L’ensemble des médias, papier ou électronique, publiaient cela en première page avec des titres énormes. Ils pointaient la responsabilité des Russes et de leur allié dans cette affaire, ce qui faisait de celle-ci un moment historique. Pour la première fois, on avait la preuve d’un acte de guerre de leur part à l’égard de la France, et par conséquent de ses alliés de l’OTAN. La guerre devenait probable.

Bien entendu, les autorités de ces deux États démentaient, parlant d’une machination destinée à autoriser l’Occident à les attaquer. De leur côté, la France mettait ses troupes en alerte et ses alliés demandaient des informations supplémentaires avant de le faire.

Tout cela a duré quelques jours pendant lesquels Jongmi n’est pas sortie. Bien des personnes l’avaient déjà rencontrée ou aperçue et il ne s’agissait pas de leur rappeler sa présence dans les environs. Plus tard, la question serait moins présente à leur esprit, du moins nous l’espérions. Jusque-là, sa beauté, sa grâce et son sourire lui avait attirée bien des saluts charmés. Elle était douée pour ça.

 On ne pouvait trop compter sur cela dans la mesure où la population avait peur. La terroriste coréenne était présentée comme dangereuse, d’ailleurs à juste titre, je devais en convenir. Mise directement en danger, elle avait sans aucun doute les moyens de faire très mal à l’adversaire. Je le comprenais lorsque je la voyais faire ses exercices chaque jour !

 

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8

Forces spéciales

 

Jongmi a continué son récit alors que nous ne savions pas encore ce qui nous attendait l’hiver venu. Après de longues randonnées dans la campagne, nous passions des soirées tranquilles devant la cheminée à regarder le feu et à boire du thé vert. Un soir, donc, elle a repris son histoire.

 

L’histoire de Jongmi – Troisième entretien

J’ai passé trois ans dans les commandos. C’était un entraînement intensif. Tu ne peux pas l’imaginer. Je suis devenue capable d’efforts incroyables. Je ne pouvais pas le croire avant. Cela demande beaucoup de travail. Marcher. Courir. Escalader. Porter. Nager. Conduire. Voler. Sauter. Tirer. Se camoufler. Lutter. Tuer. Soigner. Au maximum des possibilités.

Je suis devenue, j’en ris, superwoman J’étais dans les meilleurs après trois ans. Je travaille toujours jusqu’au bout, jamais fatiguée.

Et aussi aimer le Président, lui obéir, étudier sa pensée, chanter pour lui.

 

Je n’ai pas eu d’amoureux pendant longtemps. J’avais des liaisons passagères pour la santé. Je n’avais pas confiance. Mais un jour, je suis partie en mission avec un collègue, un lieutenant comme moi. C’était de la surveillance sur la côte sudiste. Il ne se passait pas grand’ chose et nous avons beaucoup parlé. Nous nous plaisions. Nous avons fait l’amour. C’était le début d’une merveilleuse passion. C’est la première fois, et la seule, où j’ai aimé un homme. Il s’appelait ‘I Hajoun. J’étais heureuse, avec lui. Nous avons eu l’autorisation de loger ensemble dans une des chambres d’une maison d’officiers. Nous sortions parfois en ville avec des couples amis.

Lorsque nous étions libres tous deux nous partions en permission sur une moto de l’armée. Pour nous c’était le bonheur, je ne peux pas expliquer, on ne m’a pas appris à dire ce qui est dans mon cœur. Je me souviens d’une fois, nous avions retenu un gîte de l’armée sur une petite île au large de Sombang, dans l’extrême Nord du pays, à la frontière russe.

C’était le printemps. Le soleil brillait mais il faisait froid. Cela nous convenait. Nous avions, vers l’Ouest, une vue sur une chaîne de hautes montagnes enneigées. C’était majestueux ! L’eau était froide elle aussi, mais nous étions aguerris et nous nous baignions en milieu d’après-midi. Nous restions longtemps au lit le matin puis, depuis un rocher qui avançait dans la mer, nous allions pêcher pour gagner notre repas.

Nous allions marcher aussi dans la campagne. Il était trop tôt pour que les orchidées et les bégonias, habituels dans cette région, on nous l’avait dit, fleurissent, nous traversions la plupart du temps une steppe couverte de graminées. Le vent de mer, omniprésent, les agitait et les rebroussait en permanence. J’adorais ça.

L’île était petite, nous avions pu en faire le tour en quelques jours. Nous cherchions à voir des oiseaux mais il y en avait peu. Elle était survolée en permanence par les oiseaux de mer, cormorans et goélands. On y trouvait très peu de passereaux.

Le soir, nous allumions un feu dans un poêle en fer et nous parlions, ou lisions avant d’aller nous coucher. Hajoun connaissait plein d’histoires et il me les racontait. Je l’écoutais comme les chrétiens écoutent lire leur livre. Il était mon dieu.

Quand nous faisions l’amour, nous étions prudents, nous repoussions l’arrivée d’un enfant pour plus tard, quand nous serions autorisés à disposer d’un appartement. J’avais peur d’être mère, aussi. Je ne savais pas comment je ferais, je n’avais jamais appris, mais Hajoun était confiant, il disait que je serais parfaite. Il m’aimait.

Mais comme tout cela est loin, presque effacé. C’est comme une vitre sale, on n’y voit plus clair. C’est triste.

 

Cet amour a duré six mois environ. Un jour, au plein de notre passion, il n’est pas rentré de mission. Son équipier, Hoji, m’a dit qu’il avait sauté sur une mine marine en essayant de s’approcher d’un croiseur japonais. Hoji n’a pas pu ramener le corps, évidemment. Il avait disparu, comme si rien ne s’était passé entre nous, je n’avais que ses affaires et j’ai dû les rendre à l’Autorité, elles appartenaient à l’État.

Le vide, en moi, un grand trou. Mais je n’ai pas eu le temps de penser à cela. On m’a envoyé aussitôt en Mongolie pour espionner nos diplomates. Une mission dangereuse, si je me faisais prendre j’étais tuée. C’était fait exprès, pour que mon histoire d’amour sorte de mon esprit. Elle n’est jamais partie, Hajoun est toujours avec moi. J’ai mis des années avant de faire à nouveau l’amour, mais sans passion. Je ne cherchais pas cela, mais les hommes me trouvent belle, ils insistent, pourquoi les décevoir ?

 

Plus tard, on m’a versée dans les Forces spéciales, dans une Brigade de reconnaissance et de sabotage. Pendant trois ans j’ai appris. Les explosifs, Les armes spéciales. Le renseignement. Les communications. Les poisons. L’infiltration. Le retournement. Un peu les langues. Puis des missions avec accompagnement.

Après j’ai accompli des missions, surtout chez les Sudistes. Aussi Russie et Ukraine une fois. Des missions très physiques. Ainsi pendant des années. Très bien notée, à la fin j’ai été décorée par le Président. Je te l’ai dit on m’a nommée colonelle.

 

Alors j’ai pensé que je pouvais dire des choses. Des critiques. Tu sais, il y a beaucoup de corruption dans l’armée, une grande violence à l’intérieur, des viols impunis. J’ai dit cela, très naïve, j’ai parlé au commissaire politique. On ne m’a pas punie, on m’a dit Attends, le président sera informé. Je n’ai pas compris une chose : il sera informé de ma trahison, le reste il le connaît.

Comme rien ne m’est arrivé, j’ai cru que j’étais écoutée. Un an plus tard, on m’a envoyée collaborer avec les Russes. Une mission facile en France mais j’étais fière. Tu connais la suite, cette mission avait deux buts, faire sauter cette Centrale pour les Russes, et me tuer.

Maintenant, je ne suis plus personne. Je suis morte. Si les autorités apprennent que je suis vivante, ils viennent me chercher pour me tuer. Et crois-moi, ils me trouveront. Et les Français savent que je suis la responsable, une Coréenne du Nord, mais ils ne connaissent pas mon nom. J’ai lu l’information dans le journal. Le Bulgare arrêté ne connaît pas mon vrai nom. Et les Français ne savent pas si je suis morte ou vivante. Ils cherchent. Je ne sais pas s’ils sont habiles, mais ils sont chez eux, ils ont cet avantage.

 

Clémence, tu es la seule personne qui me protège dans ce pays. Tu es en danger toi aussi. Tu fais beaucoup pour moi, je ne savais pas pourquoi.

Maintenant j’ai une identité fausse. Assez sûre. Je peux peut-être rester en France. J’apprends sérieusement le français. Mais je ne serai jamais tranquille. Ici, je suis trop près des événements. En me voyant, les gens peuvent faire le rapprochement entre la femme en noir recherchée et moi. Il n’y a pas beaucoup d’Asiatiques par ici. Je serais peut-être plus protégée dans une grande ville.

Mais je suis bien, avec toi ici. J’aime le pays. Beaucoup d’arbres, de fleurs, des collines et des rivières. Ton village est paisible et les gens sont simples, pas de complication. Et tu m’aimes, je le sais.

 

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