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Photo Stéphane Pahon –D.R..
LA
FILLE EN NOIR
Ou
quand une infirmière retraitée dans un bourg poitevin, veuve et solitaire, fait
dans un sous-bois une rencontre étrange, qui plus est dans des circonstances
inquiétantes…
Ce
récit est une totale invention,
rien
ni personne n’y est à considérer comme véridique
et
toute ressemblance avec une personne, une institution
ou
une situation réelles serait le résultat d’une pure coïncidence.
Pour
retrouver la suite des chapitres parus : suite
Pour
aller à la fin : bas
–oOo–
Chapitre 13 et dernier
À Paris
Nous
étions logées dans une caserne de l’Armée, avenue Daumesnil, dans le XIIème
arrondissement. Un grand appartement dans des combles rénovés avec vue sur la
place de la Nation et ses colonnes, mais sans ascenseur. C’était au nom de
Mesdames Jeanne et Lucile Deschaux, et nous détenions des papiers en rapport. Bien
que cela soit lié au risque de danger qui nous menaçait, je m’en amusais
beaucoup, gamine que j’étais restée !
Jongmi, elle,
ne s’amusait pas. Elle était interrogée de jour comme de nuit, bien que tout de
même à un rythme vivable. Elle avait établi une relation des rapports plutôt agréables
avec ses collègues des Services spéciaux français, hommes et femmes, qui la
cuisinaient, dans le genre camaraderie de travail.
D’ailleurs,
un ou deux d’entre eux la draguaient gentiment, mais, m’avait-elle dit, elle
avait pris le parti de ne rien engager de ce genre dans ce milieu. J’étais bien
sûr très attentive à tout ce qu’elle me racontait, qui ne dépassait jamais la
limite du secret professionnel lié au service de ces messieurs et de ces dames.
Elle
m’avait raconté qu’elle était toutefois assez proche d’une jeune femme de ce
Service pour sortir avec elle de temps en temps pour un restau, un film ou une
expo. Mais, me disait-elle, cela n’allait pas très loin car dans ce milieu de
l’espionnage, il n’est pas interdit d’imaginer que le collègue soit chargé de
surveiller le collègue !
De
mon côté, je profitais de Paris, je veux dire du Paris des Parisiens plutôt que
de celui des quartiers à touristes. J’adorais me promener dans le quartier, un
quartier très paisible, entre Nation et Félix-Éboué, anciennement Daumesnil. On
dit qu’il pleut toujours sur Paris mais ce n’est pas si vrai que cela. On le
dirait plus justement de mon Poitou natal. En réalité, la ville connaît des
matins superbes, je dirais aériens, sous un ciel lumineux, au bleu très clair
ou perlé de nuages légers aux allures océaniques.
Mes
promenades me conduisaient de plus en plus loin, vers la Bastille, Reuilly ou Bercy,
où l’on ne fait plus commerce du vin mais où se construit une ville nouvelle plutôt
intello, ou encore Charonne, que je préférais, avec ses impasses et sa
population tellement diverse, ses bars-tabac tenus par des Chinois, ses
boucheries hallal, ses coiffeurs arabes ou kabyles, ses mini-restaus africains,
son marché en deux parties, l’une locale, souvent bretonne ou auvergnate, l’autre
exotique… Le son multiple des langues qu’on y parle, de l’hindoustani au vietnamien
en passant par le bambara ou le kurde. Le monde entier des petites gens
industrieux, avec aussi, bien sûr, les points de drogue.
Comme
on le voit, Jongmi avait bien manœuvré. Je lui laisse
la parole :
Après
mon entretien avec la préfète, je suis restée deux jours à attendre un
rendez-vous avec le ministre de l’Intérieur. Finalement, il m’a appelée en
personne. Il m’a demandé de venir le rejoindre Place Beauvau à quatorze heures.
Évidemment, je lui ai répondu que je viendrai en toute confiance. Sans arme et
sans précaution. Puis-je compter sur votre parole ? Rien de vraiment dangereux
ne m’arrivera ? Il m’a répondu que je devais accepter une éventuelle
arrestation. J’ai répondu Tout à fait !
J’y
suis allée à pied. J’étais de nouveau en tenue. J’ai profité d’un ciel assez
clair. J’ai aimé une petite brise fraîche. En Corée du Nord, c’est la plupart
du temps une grosse chaleur lourde ou un grand froid.
On
m’attendait à la réception. Un gradé de la police. Une corde tressée de couleur
rouge pendant à son épaule. J’ai pensé que cela indiquait sa valeur. Il m’a
conduite directement au bureau du ministre. Une très belle pièce bien décorée. Il
avait un grand bureau et aussi, dans un coin, une grande table ronde avec des
chaises.
Il
s’est levé en me voyant. Moi je l’ai salué, la main droite près du front. C’était
un homme mince, brun avec lunettes. En civil. Il m’a montré la table ronde et
s’y est dirigé. Je l’ai rejoint et il m’a demandé très poliment de m’asseoir. Il
m’a dit Et maintenant, colonelle, parlons un peu en attendons les autres. Une
peu surprise, je ne pensais pas voir plusieurs personnes, j’ai répondu Comme
vous voulez, Monsieur le ministre.
Je
ne savais pas comment on doit s’adresser à un ministre, mais il a souri et m’a
dit Parlons un peu de vous Colonelle. À vrai dire, qu’on m’appelle toujours
colonelle me mettait mal à l’aise, je ne sais pas pourquoi. J’ai dit Que
voulez-vous savoir ? Mais j’ai été sauvée par l’arrivée d’une jeune dame. Elle
était très élégante. Elle et le ministre se sont salués comme des camarades de
travail. Cette femme était une conseillère proche du président de la République !
Cela
devenait plus sérieux que je l’avais pensé. Mais une autre personne est entrée,
le général que je connaissais déjà, et le ministre a dit Parfait, commençons !
Tout le monde était installé autour de la table ronde, maintenant assis
ensemble.
J’étais
très mal à l’aise, je n’étais qu’une simple officière… Mais eux étaient sérieux
et sereins. Ils semblaient trouver cette situation normale. Le ministre a
rappelé en deux mots le pourquoi de cette réunion, et a donné la parole au
général.
Le
général a exposé quels étaient les enseignements de mes auditions et de mes épreuves.
Ensuite, les vérifications qui avaient suivi. C’était un rapport très
documenté, cela a duré assez longtemps. Il a conclu en disant Ce qui ressort,
sur le plan purement militaire et du renseignement, c’est que la colonelle Tché
est apte à rejoindre nos services. J’ajouterais qu’elle serait pour nous un
élément de premier ordre.
Le
ministre a remercié le général et il s’est adressé à la conseillère du
président : Chère amie, vous avez la parole. Elle m’a regardée d’abord,
elle semblait intriguée. Puis elle a dit que le président et ses conseillers
avaient étudié de façon très approfondie les aspects politiques, diplomatiques
et stratégiques de cette affaire.
J’étais
très inquiète de cette entrée en matière. Je ne me voyais pas assez importante
pour paraître dans ces domaines-là, et de loin ! Elle a continué :
C’est pourquoi, colonelle, il a paru difficile de prendre une décision vous
concernant. Finalement, le président a conclu que nous vous accepterions et que
l’action de la Justice vous concernant sera reportée à plus tard, cela à
condition que soient acceptés par vous les points suivants :
Votre
engagement dans une unité du renseignement est à l’essai pour trois ans ; tout
ce qui le concerne est tenu secret ; vous changez d’état-civil et prenez provisoirement
la nationalité française ; vous êtes logés dans la caserne Daumesnil.
Enfin, si le général approuve cette disposition, vous avez le grade de
capitaine avec toutes les conditions d’emploi y attachées, et l’ancienneté
correspondante.
Général,
a demandé la conseillère : approuvez-vous les conditions de cet accord
concernant l’Armée ? Il a dit
aussitôt Tout à fait ! Elle a repris en me regardant : Après trois
ans, une évaluation sera faite à nouveau, et vous serez confirmée dans cette
situation ou renvoyée devant la justice française. Acceptez-vous ces
conditions ? Si oui, vous aurez à signer (elle souriait) un grand nombre
de documents !
Bien
entendu, j’ai répondu d’une toute petite voix J’accepte. J’ai ajouté J’accepte
l’honneur qui m’est fait avec gratitude, je remercie Monsieur le Président,
vous aussi, Madame et Messieurs. De tout cœur !
Après
cela, l’heure était venue de rentrer à la maison et d’annoncer la bonne
nouvelle à Clémence. Le lendemain, une ou deux journée de travail administratif
m’attendait. Ensuite, je devais aller chercher mon équipement avant de rallier
mon unité.
Bien
sûr, Clémence baignait comme moi dans le bonheur. Nous étions réunies en toute
sécurité pour au moins trois ans, et sans doute bien plus ! Dans cette
euphorie, j’ai alors eu le courage de la mettre au courant de ma nouvelle
situation, cette fois-ci très personnelle :
J’avais
entamé une liaison avec un officier célibataire. Nous étions très amoureux. Il
était très beau. Je m’attendais à ce qu’il me demande en mariage un jour. C’était
un garçon de bonne famille, au nom prestigieux. Il s’appelait Hubert. Hubert
Bondiseur de la Balle.
FIN
1
La promenade du soir
L’imagination
ne suffit pas. On a beau, pour passer le temps, se raconter des histoires dans lesquelles
on vit des aventures trépidantes, on se retrouve finalement dans la réalité,
banale et ennuyeuse.
À
moins que la réalité ne vous rattrape, et c’est ce qui m’est arrivé. C’était
assez surprenant pour que j’aie pris la décision de l’écrire. C’est que je
n’étais pas prédestinée, loin de là, à vivre une telle histoire.
Depuis
la mort de mon mari, quelques années avant ces événements, et mes enfants,
Antoine et Julie, établis tous deux en ville, je vivais seule dans notre
maison, une longère rehaussée réhabilitée, un peu isolée, située aux confins du
bourg de L., dans les Deux-Sèvres.
J’avais
un jardin à entretenir, doté d’une belle roseraie et de quelques arbres
fruitiers, ce qui me procurait, bien sûr, un centre d’intérêt. Le jardinage est
une passion poitevine riche en rencontres, échanges et débats de voisinage.
Il
y a aussi la musique, dans ma vie. J’écoute presque en continu les grands
classiques, Bach, Mozart, bien sûr, et tant d’autres, opéra compris, j’adore
Verdi. Au moment où commence mon récit, ma petite préférence était le
« Jonas » de Carissimi, avec son Venite,
venite ! plein d’énergie.
Cependant,
je dois reconnaître que, depuis quelque temps, je commençais à m’ennuyer…
Je
m’appelle Clémence B., j’ai pris ma retraite d’infirmière il y a maintenant six
ans. Pour moi c’est déjà loin. Je ne m’intéresse ni à la religion, ni à la
politique, hormis tout de même un penchant écolo. Je lis peu les journaux, pas
plus que je ne regarde la télévision. Parfois j’écoute la radio.
Et
pour terminer cette rapide présentation, ce qui me donne le plus de plaisir
aujourd’hui, dans cette existence un peu morne, je le reconnais, ce sont les
balades en solitaire que j’effectue souvent, en début de soirée, dans la
campagne ou la forêt. Cela me délasse d’une journée souvent privée d’intérêt.
C’est
pourquoi j’ai fini par faire une folie et m’acheter un 4x4, je crois que l’on
dit maintenant un SUV, capable de me mener par les chemins peu visités. Ce
n’est pas un détail, sans lui, rien n’aurait permis que commence mon histoire.
Ce
soir-là, j’avais justement décidé de sortir. Je me suis habillée chaudement, on
était en septembre. J’avais chaussé de bons souliers de marche et empoché ma
gourde, et j’ai pris la voiture pour me rendre en forêt. Je me suis détournée
des bois les plus proches, j’ai préféré rouler une vingtaine de kilomètres pour
rejoindre une vraie forêt.
Le
ciel était bas mais il ne pleuvait pas. Seul, le vent venu de l’Atlantique
rebroussait les herbages et secouait les hautes branches des arbres, les
feuilles commençaient à tomber une à une, mais malgré l’heure, la splendeur de
leurs couleurs gardait toutefois toute sa vivacité. L’automne et sa propension
à vous mettre de la nostalgie dans l’âme…
Quand
je suis entrée dans la forêt, on se mouvait déjà dans la pénombre. J’ai poussé
jusqu’à une sorte de zone ouverte. On y range habituellement les voitures et
c’est ce que j’ai fait. Puis j’ai pris une allée que j’aime bien et je l’ai
suivie sur quelques dizaines de mètres pour prendre sur ma droite un simple
sentier.
Voilà
ce que j’aimais, marcher dans la pénombre au travers du monde des sous-bois.
J’allais lentement, car j’avais plaisir à évoluer sous les grands hêtres aux
feuilles rousses persistantes, déjà mouillées par l’humidité ambiante. Quelques
gouttes tombaient d’ailleurs sur moi.
Je
contemplais, liées aux hêtres, les baies rouges du houx, si bien défendues, le
chèvrefeuille enroulé autour des troncs, ses feuilles odorantes déjà humiliées
ou disparues. Et bien sûr, la ronce se rappelait parfois à moi quand je frôlais
les arbres…
Tout
cela évoluait au sein d’un fouillis de buissons de lierre, de fougère,
d’hellébore aux boutons déjà formés, leur mauve paraissant, si bien que, d’où
j’étais, je ne voyais pas les coins à bolet, ni les quelques chanterelles qui
devaient résider ici ou là. Mais je n’étais pas venue pour les champignons, je
ne m’y connais pas assez, j’y venais toujours avec mes voisins, Martine et
Roger, de véritables spécialistes !
Enfin
j’étais heureuse, et j’avançais lentement pour ne rien perdre de tout cela.
Jusqu’au moment où j’aperçus, derrière les buissons, une couleur insolite.
C’était une touche de noir, assez curieuse, dans ce paysage, pour m’intriguer.
Je
me suis avancée parmi les fougères et, avant même que je sois assez proche pour
comprendre de quoi il s’agissait, je me suis rendu compte qu’il y avait là de
l’humain, car on distinguait fort bien les traces du passage d’un de mes
congénères. Jamais un sanglier, encore moins un chevreuil ou un daim,
n’auraient ainsi couché ou arraché autant de verdure aux passage.
J’ai
donc continué, et j’ai compris de quoi il retournait.
–oOo–
2
Une mission
réussie
Un être vivant approche. Au fond de moi, je le sens proche.
Trop faible, moi, pour me mouvoir. Ouvrir les yeux je ne pourrais pas. Une
telle fatigue je n’ai jamais ressentie.
Je gis là au moins trois jours. J’ai beaucoup,
longtemps couru, je n’ai pas mangé, pas bu. Je vais mourir. Je suis seule.
Ici, c’est ma cache, un être vivant approche…
La
mission s’était bien déroulée, sauf à la fin. À trois heures du matin, elle et
les deux Bulgares étaient parvenus jusqu’au mur arrière de la grande bâtisse
sans être aperçus, et ces deux costauds l’avaient aidée à atteindre la lucarne
laissée entrouverte par un complice. Ils s’étaient repliés aussitôt. Ils la
retrouveraient à la sortie.
Ensuite,
tout allait de soi, elle avait sauté à l’intérieur et avait suivi dans l’ombre,
grâce aux lueurs vertes des signaux de secours, le parcours qu’elle avait
mémorisé. C’étaient de longs couloirs gris bordés de portes vertes fermées.
Elle
avait rejoint facilement la pièce dans laquelle elle devait modifier les
commandes. S’y trouvait une armoire métallique toute simple qu’elle sut très
vite ouvrir, juste un mécanisme de base.
Les
Français étaient vraiment trop confiants ! Il n’y avait pas un seul garde
dans tout le bâtiment, semblait-il. Ils se trouvaient à l’extérieur, dans un
bâtiment annexe, et un seul d’entre eux gardait l’entrée. La sortie, pour
elle... Elle en souriait.
Elle
disposait d’une photo du tableau général. Sa lampe-crayon entre les dents pour
s’éclairer, elle coupa la connexion générale, un simple bouton rouge à
enfoncer, et attendit de voir ce qui s’ensuivrait. Elle constata qu’aucune
alarme ne vibrait, et n’eut plus qu’à modifier rapidement les régulations
électroniques qui maintenaient les installations en mode repos.
Puis
elle installa pour celles-ci un ensemble de messages contradictoires. Elle
n’avait plus qu’à appuyer sur la connexion générale, et des incendies se
déclareraient ici ou là dans la Centrale, qui finirait par sauter.
C’était
le but. À ce qui lui semblait, une de ces actions de guerre atypique menées par
les Russes contre la France. Elle ne s’en souciait pas, elle ne savait rien de
la France, pas grand’ chose de la Russie, où elle avait pourtant combattu, et
avait découvert trois jours plus tôt seulement l’existence d’un pays nommé
Bulgarie…
Elle
avait bien intégré ceci : le Commandement l’avait juste prêtée aux Russes,
elle était son meilleur élément. Il faut croire qu’à Moscou ils préféraient ne
pas agir eux-mêmes. Mais elle se trompait quant aux visées du Commandement et
n’allait pas attendre longtemps pour le comprendre.
Elle
referma l’armoire puis se concentra pour ramener à sa mémoire l’itinéraire qui
la mènerait à la sortie. Cela bien en place dans son esprit, elle inspira
fortement et cria Yŏnggwang!* en frappant
d’un coup de poing la connexion générale. Et elle se mit à courir !
Au
moment où elle arrivait au portail, des incendies s’étaient déclarés, et des
alarmes stridentes se succédaient un peu partout dans tout le bâtiment.
L’explosion était imminente.
L’air
effaré, le gardien extérieur bouscula le portail et pénétra vivement dans le
hall d’accueil, il fut reçu par une terrible manchette au passage de la jeune
femme, qui soudain, déjà dehors, regarda de tout côté pour chercher les motos
des deux Bulgares… invisibles.
Alors
elle comprit, ils ne viendraient pas. Et elle se remit à courir droit devant
elle au moment où apparaissaient à sa gauche, au coin du bâtiment, un groupe de
gardes armés, et où une explosion géante illuminait de ciel.
Elle
courait dans l’ombre, vêtue de noir de la tête au pied, et heureusement pour
elle, elle courait très vite, elle était douée pour ça, elle courait et elle
entendait siffler les balles autour d’elle. Une seule l’atteint au coin de
l’épaule, déchirant sa veste de combat et lui arrachant un mince coin de chair,
mais elle courut plus vite encore, si toutefois cela était possible. Subir la
douleur, elle était dressée pour ça.
Elle
avait de la réserve dans les jambes et les poumons. On n’est pas pour rien
l’élément de pointe d’un célèbre commando des Forces spéciales de l’armée de la
République populaire démocratique de Corée, au service du Président Kim Jong-eun.
Un
élément de pointe, elle le comprenait alors mais trop tard, prêté aux Russes
pour accomplir un exploit… dont il ne reviendrait pas. Elle était condamnée, Joungmi, et elle savait pourquoi, désormais elle comprenait
tout, elle payait ses propos orgueilleux.
Elle
pensait à tout cela en courant, en courant toujours, et les tirs des Français
finirent par cesser. Ils devaient être occupés ailleurs ! Elle courut,
courut longtemps, jusqu’au moment où elle atteignit l’orée d’un bois ou d’une
forêt. Il était temps pour elle d’arrêter, elle avait couru deux heures. Elle
ralentit sa course, pénétra au sein des bois et s’y enfonça.
Elle
s’aperçut alors qu’elle était fatiguée, très fatiguée. À en tomber.
Elle
avançait maintenant lentement, elle marchait dans les bois sans les voir, et
elle finit par sentir qu’elle allait s’écrouler. Alors elle trouva un coin de
verdure entourée de buissons et s’y coucha, tellement épuisée qu’elle en
pleura. Elle !
Elle
pleurait. D’épuisement mais aussi de terreur. Parce qu’elle venait de
comprendre qu’elle était désormais seule au monde. Bannie. Morte.
Pour
tous elle était morte.
*Yeonggwang!,
« Gloire ! », sous-entendu : « au Président Kim Jong-eun. »
–oOo–
3
La découverte
Quelques
pas pour franchir la broussaille… et oui, c’était bien un être humain, ma supposition
était juste, une personne se trouvait là, enfouie dans son nid de verdure.
Immobile.
Même
si je m’y attendais, j’ai reçu un choc, la respiration coupée, et j’ai failli
m’écrouler, mon cœur battait à toute allure, les battements, dans les oreilles,
étaient violents, comme des coups de marteau sur une tôle.
Cela
n’a duré qu’un court moment. J’ai pu me remettre. Je me suis retrouvée capable
de considérer cette personne. Une personne humaine. Et je n’ai plus ressenti
alors que le besoin de lui porter secours. Si elle était encore vivante.
Je
l’ai regardée. Elle n’était pas très grande, tout habillée de noir. Je ne
voyais pas son visage, caché en grande partie par une cagoule, mais j’ai pensé
qu’il s’agissait d’une femme, couchée là dans la position du fœtus et,
semblait-il, sans vie.
Son
vêtement ressemblait à une tenue de combat, telle du moins que je l’avais vue à
la télé un jour ou l’autre. Je ne suis pas très douée pour décrire ce genre
d’habit : veste serrée sans poche apparente, pantalon de type fuseau, les
deux en tissu épais, de bonnes chaussures de randonnée, mais légères, et cette
cagoule qui enserrait complètement la tête, à l’exception du visage. Le tout de
couleur noire.
Avec
tout cela, je m’attendais à trouver aussi une arme, mais rien de tel. Cette
personne n’était sans doute pas une combattante. En revanche, j’ai aperçu une
déchirure sur la veste, à l‘épaule droite, d’où s’était épanché un filet de
sang, séché depuis. J’ai pensé qu’elle s’était écorchée violemment en
traversant des épineux.
Je
me suis approchée à la toucher et j’ai posé la main sur son dos, à la hauteur
de l’omoplate. À ce moment, j’avais retrouvé tout mon équilibre, je pouvais me
montrer tout simplement cette infirmière qui tombe sur un blessé. Ou un mort.
Et je cherchais justement à savoir si elle vivait. Je ne voyais ni sa bouche ni
son nez et je ne voulais pas la déplacer.
J’ai
descendu la main le long de son dos jusqu’à la hauteur du cœur. Je pensais y
percevoir plus facilement un mouvement éventuel. Il m’a fallu un long moment de
concentration, l’oreille collée à la peau, pour percevoir un léger mouvement.
Presque rien, mais la vie était là !
Alors
j’ai décidé finalement de retourner le corps. Je voulais libérer le visage et
ses orifices vitaux afin de leur permettre de pomper l’air sans obstacle. C’est
pourquoi j’ai palpé tous les membres et la colonne vertébrale pour m’assurer
d’abord qu’aucune fracture n’apparaissait, puis, sans grande difficulté. j’ai
retourné la jeune femme. Ceci fait, j’ai dégagé complètement son visage.
Deux
yeux légèrement bridés me regardaient. Une Asiatique. Sur le moment je me suis
trouvée bêtement interloquée. Mais j’ai vite retrouvé mes réflexes
d’infirmière.
Ces
yeux ne me voyaient pas, ou très mal, à peine, ils étaient sans expression et
ne semblaient pas capables de se mouvoir. Cette femme avait conscience de ma
présence, c’est ce que j’ai pensé, mais elle ne parvenait pas à me fixer, à me
voir.
Elle
tremblait. J’ai d’abord supposé qu’elle avait froid,
ce qui était évident en raison de son état. Mais si elle avait froid, très
froid sans doute, il y avait pourtant autre chose. Son tremblement s’accentuait
chaque fois que ses yeux m’effleuraient. Et j’ai cru comprendre : elle
avait peur.
Elle
avait peur ? C’était bien ça ? Pour moi cette question était
primordiale. Je ne sais pas pourquoi. Mais c’est elle qui m’a empêché de faire
ce qui était à faire, ce qui était évident et qui était mon devoir.
Je
me suis relevée. J’ai respiré. J’ai repris conscience de l’environnement. Le
soleil était maintenant très bas, et un léger vent du soir agitait le feuillage
roux des hêtres. Les oiseaux se chamaillaient, comme tous les soirs avant de
s’endormir. C’était agréable. Rassurant. Autour de moi les buissons
frissonnaient paisiblement. Je n’ai pas vraiment réfléchi, j’ai seulement pris
ma décision.
La
femme était à bout mais elle était jeune. Je n’ai pas appelé les secours. J’aurais
dû le faire mais je ne l’ai pas fait. Je n’ai même pas hésité. Elle avait peur.
J’en étais de plus en plus sûre. Et chez moi, à partir de ce moment, comment
dire, la maman a remplacé l’infirmière.
Je
dois dire que je me savais parfaitement en mesure de la soigner, de venir à
bout de son état de faiblesse. Apparemment elle ne présentait aucun symptôme
grave, pas de fièvre, par exemple, ce qui était étonnant. Elle devait disposer
d’une sacrée santé, cette jeune femme-là ! Pas non plus de blessure
apparente, pas de fracture, je l’avais constaté en la retournant.
Elle
était juste en forte hypothermie. Et sans doute était-elle aussi dans une
grande faiblesse, peut-être à cause d’un effort prolongé. C’est du moins ce que
j’ai estimé… Je pouvais donc la ramener chez moi et la soigner. J’avais bien vu
qu’il s’agissait d’une femme jeune. Elle saurait sans doute se remettre
d’elle-même, il ne s’agissait que de l’y aider.
La
ramener chez moi, bien au chaud… Et là, la réalité m’est apparue,
brutale : la ramener chez moi, oui, mais comment ?
Ma
voiture se trouvait loin de là. Certes, je pouvais retourner la chercher et
l’amener au début de ce sentier, mais il restait à parcourir quelques dizaines
de mètres. Je suis restée longtemps à réfléchir aux moyens d’y parvenir.
Je
me suis aperçue alors que la jeune femme me fixait du regard. C’était nouveau.
Je me suis penchée vers elle et je lui ai souri. Pas de réponse. Je lui ai
demandé Vous parlez français ? Elle a hésité puis elle a cligné les yeux,
ce qui m’a semblé vouloir dire une sorte de oui pas trop sûr de lui.
Je
lui ai demandé Voulez-vous vous redresser, je vous aiderai ? Elle a
esquissé un geste du bras, comme pour me tendre la main. Je l’ai prise et c’est
moi qui ai tiré la fille, d’abord pour qu’elle se trouve bien à plat sur le
dos, puis, péniblement, pour qu’elle s’assoie. À genou, je la maintenais ainsi
en la tenant par les épaules. Elle tremblait.
À
terme, je pensais pouvoir l’aider à se relever, peut-être même à marcher
jusqu’à la voiture ? Sinon c’était fichu.
–oOo–
4
Jongmi se réveille
Néga, plus
rien, suis morte. J’attends. En moi très profond. Me laisser.
Laissez-moi ! Un être vivant est venu. Là ! Ne bouge pas, ne respire
pas, J’ai peur.
Partez ! Anio ! Ne touchez pas. Je
ne vois pas, je n’entends pas. Je respire, je ne vis pas. Je ne veux pas.
Laissez-moi !
Jongmi sent
qu’elle se réveille. Elle est couchée sur le dos, elle a le sentiment d’avoir
beaucoup dormi, elle se sent brisée, rompue par de multiples douleurs. Normal,
après tout cela, pense-t-elle confusément. Des images lui reviennent. La
course, l’explosion, une Centrale, la forêt, mais tout se brouille... Elle
ouvre les yeux.
Au-dessus
d’elle, un plafond blanc. De ses mains, elle constate qu’elle est couchée sur
un matelas. Elle pense Je suis à l’hôpital. Elle se redresse sur un coude, elle
gémit. Elle regarde autour d’elle. Ce n’est pas l’hôpital, c’est une chambre.
Elle est à l’hôtel, pense-t-elle… Elle se laisse retomber sur le lit.
Mais
c’est impossible ! Elle ne comprend pas. Ou bien elle rêve ? Elle
secoue la tête pour voir, non, elle ne rêve pas, elle est couchée sur un lit
dans une chambre occidentale. Elle a vu les meubles, une table haute, des
chaises, un bureau… Ce n’est pas une chambre d’hôtel. Où est-elle ?
Elle
reste longtemps ainsi, dans l’inconnu, l’incompréhension, elle se dit vaguement
que c’est absurde. Ensuite elle s’assoupit.
Elle
dormait profondément mais elle se redresse d’un coup, affolée, sa main cherche
son arme, puis elle réalise : une femme est auprès du lit et la regarde.
Elle lui sourit et elle lui parle. Jonmi sait qu’elle connaît cette langue mais
elle ne comprend pas la femme.
Elle
n’a pas peur, la femme est seule, pas toute jeune, Jongmi
la terrasserait sans peine, même dans son état. Mais ce n’est pas la peine de
l’envisager, la femme sourit, elle paraît soucieuse de l’état de Jongmi, elle semble se proposer de l’aider.
Jongmi se dit
qu’elle connaît cette femme, mais d’où ? Elle se rend compte, d’ailleurs,
qu’elle comprend vaguement, désormais, ce que dit la femme. Comme de loin elle
pose des questions, l’air sérieusement concernée par l’état de Jongmi. Celle-ci connaît cette langue, c’est du… Elle se
souvient qu’elle l’a étudiée en Corée.
Et
de penser à la Corée, cela lui rappelle d’un coup ce qu’elle fait en France, ce
qu’elle y a fait, elle revoit la Centrale, les Bulgares, le tableau de
commande, toute la scène… et sa situation face à… la perdition.
Alors
elle explose en larmes. Violemment, bruyamment. Pour la première fois de sa vie
consciente, elle pleure. Elle est morte. Elle est seule. Elle n’est plus rien,
personne ! Oui elle pleure.
Et
une main lui caresse la tête, les cheveux, le cou, puis l’épaule, lui essuie le
visage. Et la langue française lui demande doucement de se calmer. Tendrement.
Et cela fait à nouveau pleurer la jeune femme, cette voix de femme, caressante.
Elle n’a jamais connu cela, c’est une expérience bouleversante.
Jongmi demande à ce que cela continue, ces caresses, ces mots-là,
cette présence lui fait tellement de bien ! Elle tourne sa tête vers la
femme qui se fait du souci et qui pourtant lui sourit. Elle la reconnaît… et
elle se souvient :
Jongmi était à
bout, dans la forêt, quand elle a senti la présence auprès d’elle de cette
femme. Alors elle est rentrée en elle-même pour donner l’impression qu’elle
était morte. Mais la femme a insisté pour qu’elle revienne à elle et elle a
tenté de la soigner.
Alors
Jongmi a cédé et elle est revenue à elle. Oui, et
elle se souvient de la suite, la femme l’a portée sur son dos jusqu’à une
voiture, elle l’a amenée à une maison. Et maintenant, se dit-elle, je dois me
trouver dans sa maison. Mais pourquoi ?
Elle,
je la regarde. Elle n’est pas jeune. Elle est grande, mes yeux la parcourent,
ses cheveux sont gris, ils sont longs, tirés et retenus par derrière. Elle est
mince, ses épaules sont larges, elle est forte. J’ose regarder ses yeux, ils
sont grands, gris-vert. Elle est belle avec des rides. Son visage est ovale
sauf le front, carré. Elle porte une robe-tablier en coton gris clair avec des
fleurs. Je ne vois pas ses jambes, ni ses pieds.
Cette
femme est-elle seule ? J’écoute, je n’entends pas de mouvements dans la
maison. Pas d’homme, ou bien il est sorti, bien sûr, il fait jour, le soleil
est entré dans la chambre. Mais non, la femme est une femme seule, je le sais
en la regardant. Est-elle riche ?
Elle
est sortie sans bruit.
Jongmi s’est
rendormie. La femme secoue un peu son épaule et elle se réveille. Elle regarde
la femme. Celle-ci porte un bol fumant dans ses deux mains, elle sourit à Jongmi en lui montrant la table du menton. Il s’y trouve
une assiette occidentale, large, avec dessus un monceau de riz et d’autres
choses dans de petits bols. Il y a même des baguettes.
Jongmi sent
tout à coup qu’elle a très faim et, sans s’en rendre compte, elle se lève d’un
seul mouvement et va jusqu’à la table. Alors la femme la rejoint et pose le bol
à côté de l’assiette, puis elle recule un peu. Elle sourit mais sans assurance.
Jongmi appréciera-t-elle ce repas ?
Mais
elle, elle se précipite sur le riz, qu’elle enfourne avidement. Evidemment il
n’y a pas de kimchi mais tant pis. Il y a divers légumes frits au soja pimentés
pour accompagner. C’est bien assez. Le thé est fort et bien chaud. Tout va
bien.
La
femme s’approche et lui dit Je m’appelle Clémence, et toi ? Elle réfléchit
et répond Kim... Elle ne va pas donner son vrai nom, bien sûr, Tché Jongmi. La
femme sourit, elle fait signe à Jongmi de venir avec
elle. Elle l’emmène se laver et faire ses besoins. Jongmi
a mal partout.
Plus
tard, quand le soleil est très bas, Clémence rend sa montre à "Kim". Elles
se trouvent dans une grande pièce très agréable, meublée d’un vaste canapé
marron et de deux fauteuils avenants. Il y a une cheminée devant, avec un feu
de bois. Cela inquiète un peu Jongmi. Elle craint un
incendie.
–oOo–
5
Révélation
Cela
faisait cinq jours que nous vivions ensemble, "Kim" et moi. Je mets
des guillemets à ce nom car je sais pertinemment que ce n’est pas le sien. J’ai
assez potassé la documentation concernant la Corée pour savoir que Kim est à
peu près ce que nous appellerions un nom de famille, d’une part, et que plus de
40% des Coréens s’appellent ainsi ! Avec cela, on ne risquait pas de
l’identifier, cette jeune femme !
J’avais tapé sur mes réserves de nourriture
pour pouvoir nous nourrir toutes les deux. Bocaux de légumes et de fruits,
surgelés maison ou du commerce, et quelques rares produits du jardin. Je
commençais à être à court mais nous étions mardi, jour de marché. J’ai donc
laissé "ma fille" seule à la maison et je me suis dirigée
tranquillement vers le centre du bourg, pas mécontente de pouvoir rencontrer
aussi quelques amies.
Effectivement,
je suis tombée sur ma voisine, Martine, et sur Julienne, mon ancienne collègue.
Nous nous sommes convenu de noua retrouver plus tard au café de gauche de la
place, emplètes faites, pour un petit apéro. Il y a deux cafés, un de droite et
un de gauche, on est donc obligé de choisir son camp !
Il
faisait beau, le soleil était à peine voilé et un petit souffle d’air frais
rendait la promenade très agréable. J’ai pensé que c’était dommage que
"Kim" ne puisse pas en profiter. Mais sans savoir pourquoi, je
n’avais pas envie que les gens la voient. Cela aurait sans doute suscité de
l’étonnement et un tas de commentaires et de questions. Tout cela d’ailleurs de
façon sympathique, sans doute, mais je n’avais pas envie de ça. Au fond, je
n’aurais rien eu à répondre qui tienne la route.
Il
faut savoir, je parle pour les citadins, qu’à la campagne on ne fait pas son
marché à la va-vite. À chaque étal, il y a lieu de partager avec les uns ou les
autres les nouvelles de la famille, des rejetons et de la santé des vieux
parents, voire quelques mots sur la politique. Mais en fin de matinée, les
cafés sont pleins de monde, on y discute ardemment, tant en français qu’en
poitevin.
Martine,
Julienne et moi avons trouvé quand même un bout de table et, ayant posé à terre
nos sacs à provisions, nous avons commencé à discuter, ou plutôt à plaisanter
ensemble dans le brouhaha.
C’est
alors que mes yeux tombèrent sur la Une de La République du jour, l’un
des journaux régionaux, abandonné sur la table voisine. On y lisait en gras
"Centrale, le terroriste toujours recherché", et dessous, en
sous-titre, "Les enquêteurs privilégient la piste d’une personne de petite
taille vêtue de noir".
Je
suis restée figée, sonnée. J’avais le souffle coupé et je devais avoir pâli car
Martine m’a demandé si ça allait, « T’as pas
l’air dans ton assiette, Clémence, t’es tout en sueur
et t’es blanche comme un linge ! » Je fis
signe que ne n’était rien, je dis « Juste un coup de chaleur », ça les a
fait rire. J’ai dit « Faut que j’y aille, ça passera en marchant. »
Et je les ai laissées là.
À
mi-chemin, j’ai dû m’arrêter. Au bord de la rue, il y avait un banc, je m’y
suis assise. J’avais les jambes coupées et je respirais mal. Comme pour
accompagner mon trouble, le temps a commencé à s’assombrir. À cette saison, on
n’est jamais à l’abri de la venue d’une averse, et ça allait probablement
tomber, les hortensias de la maison d’en face commençaient à s’agiter.
Je
ne me souciais pas de cela et pour un peu j’aurais même demandé la pluie. Je
ressentais comme une sorte de sensation de salissure. "Kim", si douce
et souriante ce matin même, était une terroriste, elle avait fait sauter la
Centrale juste avant que je l’aie trouvée, peut-être avait-elle tué ! Et
j’allais la retrouver dans un instant, aussi gracieuse avec moi que ce matin.
Que
faire, que lui dire ? Fallait-il que je la chasse tout simplement de chez
moi ? Et je me rends compte maintenant que je n’ai jamais pensé un seul instant
à faire connaître sa présence chez moi aux autorités... Pas plus que si je
voulais la chasser elle pouvait se retourner contre moi. Au contraire, je me
suis dit que si je le faisais, elle se trouverait en danger, comme si j’avais
le pouvoir de la protéger à moi toute seule… C’est que j’ignorais alors ce dont
cette jeune femme était capable pour se protéger elle-même.
J’ai
donc pris la décision de la garder à l’abri avec moi. Je savais que j’allais
vers de gros ennuis, mais voilà, je l’ai compris sur ce banc : je
l’aimais.
Je
suis donc repartie vers chez moi, me levant de ce banc avec peine, mais me
mettant presque à courir tant j’avais hâte de me tenir devant "Kim"
pour la confronter à ce que je venais d’apprendre. Me mentirait-elle ?
Elle
se tenait dans le jardin, à un endroit d’où l’on ne pouvait pas la voir de
l’extérieur. Elle s’était accroupie, les pieds nageant dans mes sabots, vêtue
de ma salopette dont elle avait roulé les manches et le bas des jambes. Elle
avait entrepris d’émotter la terre autour du pied d’un jeune prunier. Un rayon
de soleil tombait sur elle.
Je
me suis arrêtée à la grille pour contempler ce spectacle, le plus bucolique qui
soit, il ne manquait à ma fille venue de loin qu’un chapeau de paille à large
bord. Elle s’est relevée, a essuyé la sueur de son front avec le dos de sa main
gauche et m’a regardée. Elle me souriait. Et je lui ai rendu son sourire, que
faire d’autre ? Puis ma figure a dû se tendre et s’assombrir car elle m’a
lancé un regard intrigué… puis effrayé. Je pense qu’elle avait tout compris à
la vue de ce seul regard.
Cessant
de la regarder, je me suis dirigée directement vers la porte d’entrée de la
maison et j’ai attendu. Cela a duré un moment et je me suis demandé si
"Kim", ou supposée telle, allait me rejoindre ou si elle avait pris
le parti de s’enfuir. En vérité, j’étais anxieuse de savoir. Mais je l’ai
entendue arriver, dans ses sabots, et je suis entrée, laissant la porte
ouverte. Elle m’a suivie et s’est empressée de se changer dans l’entrée pendant
que j’allais déposer mes achats dans la cuisine.
Nous
nous sommes retrouvées dans le séjour, debout à quelques distance l’une de
l’autre. Elle me regardait d’un air embarrassé. Je lui ai dit
« Asseyons-nous ». Nous avions déjà chacune notre place habituelle,
elle sur le canapé, moi dans mon fauteuil préféré.
La
pièce était sombre, la pluie avait commencé, elle tombait bruyamment, et dans
le jardin on voyait les branches légères des arbres et les plantes s’agiter
sous le vent. Nous sommes restées un moment silencieuses. Curieusement, je
n’osais pas regarder "Kim", sachant qu’il me faudrait alors lui poser
des questions dont les réponses pouvaient m’épouvanter.
C’est
elle qui a parlé. Elle m’a dit « Clémence, je dis tout. »
–oOo–
6
Confession
Notre préliminaire de Clémence :
Cet entretien a été le premier, d’autres ont suivi pendant
quelques jours. À l’instant où Jongmi commençait à
parler, j’ai eu envie de l’enregistrer et je lui ai demandé l’autorisation de
le faire. Elle a hésité longuement, mais a finalement accepté. Je suis donc
allée chercher l’appareil de mon mari et je l’ai branché et mis en marche, puis
j’ai fait signe à Jongmi de commencer. Depuis, nous
avons toujours fait ainsi lorsqu’il s’agissait de son histoire. Beaucoup plus
tard, j’ai tout fidèlement recopié, me permettant simplement de tout remettre
en français correct. C’est ce texte que vous allez lire. Nous nous tenions dans
le séjour, elle m’a regardée les larmes aux yeux, elle a pris un temps de
réflexion puis elle a commencé.
L’histoire de Jongmi –
Premier entretien
Clémence,
je t’ai menti. Je m’appelle Jongmi, Tché Jongmi. Oui,
c’est moi qui ai détruit la Centrale. J’ai fait cela par ordre. Je suis
militaire, membre d’une section spéciale des Services Secrets de la République
démocratique de Corée du Nord. Mon Commandement m’a prêtée aux Russes pour
cette mission. Je croyais qu’il m’avait choisi à cause de ma valeur, mais ce
n’était pas la vraie raison. J’ai réussi, mais après j’ai dû fuir. Courir, car
mon Commandement m’avait sacrifiée. Punie. En fait je devais mourir.
Il
m’a punie parce que j’ai cru en ma réputation de soldate, cela m’a fait tomber.
J’étais très bien considérée à cause de missions difficiles que j’ai réussies.
Par exemple en Corée du Sud, ou en Russie et en Ukraine. Les Autorités m’ont
mises en avant dans les médias. J’ai été élevée au grade de colonelle. J’ai cru
que cela me permettait d’émettre publiquement des critiques. Je n’aurais pas
dû, je vois maintenant que c’était impardonnable. Plus on est réputé, plus on
peut tomber de haut, c’est une leçon donnée souvent au peuple par le Président.
C’est
pourquoi on m’a envoyée en France pour travailler avec les Russes. Je crois que
tout était organisé pour que je fasse sauter la Centrale et que je me retrouve
seule, finalement, et abattue par les Français. Je ne me serais pas laissé
prendre. Là, j’ai compris que je ne pourrai plus rentrer dans mon pays et que
j’étais finie comme militaire. Je n’étais plus personne, c’est comme si j’étais
morte.
Je
ne voulais pas aller dans les prisons françaises. J’ai appris un peu le
français, j’aime bien, j’ai trouvé ce pays très beau, paisible, mais ici je
suis une criminelle étrangère, une ennemie.
J’ai
pensé à me tuer mais j’étais trop fatiguée, arrivée dans la forêt. Puis tu es
venue et tu m’as sauvée. Quand j’ai vu comment tu es avec moi, j’ai commencé à
penser que je pouvais vivre. C’est pourquoi je t’ai menti. Je ne voulais pas
qu’on sache que j’étais toujours vivante. Les Coréens pouvaient l’apprendre et
venir ici pour me tuer. Clémence, tu es bonne avec moi. Je ne veux pas que tu
sois en danger.
Je
ne sais pas ce que nous allons faire ensemble si je vis. Si j’étais toi, je
préférerais dénoncer l’ennemie pour être en paix. Tu connais mon vrai nom et tu
as mes aveux. C’est pour cela que j’ai dit oui pour l’enregistrement.
L’histoire de Jongmi –
Deuxième entretien
Clémence,
tu m’as dit que je devais rester avec toi. À mon avis, tu es folle. Mais tu
m’aimes. Je crois que moi aussi je t’aime. Ne meurs pas. Tu m’as demandé de te
raconter mon histoire. Je vais essayer. Ce n’est pas une histoire plaisante.
J’ai,
croit-on, trente-huit ans. Je suis née dans un camp de relégation. Les gens qui
sont enfermés là y sont pour mourir. Ils travaillent quatorze heures par jour
et sont très peu et très mal nourris. Ils sont aussi souvent battus et violés.
S’ils sont tués, ce n’est pas grave.
Ma
mère est morte en accouchant. Elle était déjà très faible. Mon père est inconnu
mais une chose est sûre, c’était un des gardiens, il n’y avait pas d’autres
hommes dans cette partie du camp. Je le sais parce que c’est toujours comme ça.
Ils ont tout pouvoir sur les prisonniers. Je suis la conséquence d’un viol.
On
m’a transférée dans l’hôpital du camp, puis dans l’orphelinat. On y restait
jusqu’à treize ans. Ce n’était pas une vraie prison, on avait le droit de
sortir dans le jardin. On y travaillait. On confectionnait aussi des matelas.
Le but était de faire de nous, garçons et filles, des militants du régime. Il y
avait une école pour apprendre à lire, écrire et compter. On suivait surtout
des cours sur le Président et sur les lois du pays, et aussi sur la vilénie des
Coréens du Sud. Et sur les armes et la marche au pas et les slogans. Tous les
matins on hissait le drapeau et on écoutait une parole ou une histoire du
Président. Après on mangeait la soupe au riz grillé. Puis on allait étudier ou
travailler.
Il
y avait un système de grades. Avec une compétition entre nous. C’est ce qui m’a
avantagé car je faisais tout scrupuleusement. Et j’étais très douée en sport.
C’est pourquoi, à treize ans, on m’a versée dans une école militaire.
J’étais
contente. Je pensais que je serais une soldate au service du Président. J’étais
fière en arrivant à la caserne des élèves soldats. J’ai vite compris aussi
qu’il y avait des contreparties. Dès le début j’ai été violée. Les officiers
avaient licence de le faire aux filles. Dans la suite, cela m’est arrivé de
temps en temps.
Les plus belles filles étaient choisies comme
aides de camp d’un officier. Elles habitaient avec lui. C’est ce qui m’est
arrivé à dix-sept ans. Mon officier n’était pas très jeune mais assez agréable
avec moi. Je dormais avec lui. Il me parlait de ses enfants. Pendant ses
congés, il rentrait chez sa femme. Moi je retournais avec les autres. Nous
parlions de nos officiers en riant.
J’ai
beaucoup travaillé, je suis devenue une vraie soldate. J’étais bonne en tous
les domaines, tir, maniement des armes, camouflage, endurance à la course, à la
marche sac à dos, etc., mais aussi en coréen et en maths. À la fin on m’a
félicitée. On m’a dit aussi que j’étais très intelligente. C’est pourquoi ils
m’ont versée dans les commandos. J’en étais très heureuse.
–oOo–
7
Du calme à
l’inquiétude
J’écoutais
Jongmi, elle que j’appelais secrètement ma fille,
raconter son histoire. Quelle confiance elle avait en moi ! C’est vrai que
j’aurais pu, et même dû d’un certain point de vue, la dénoncer à la
gendarmerie.
Il
n’en était pas question, pourtant. Je préférais réfléchir aux possibilités qui
nous étaient offertes à toutes deux dans la situation telle qu’elle était à ce
moment-là. Il n’y en avait pas beaucoup, à la vérité.
En
fait, la première chose à faire en urgence était de savoir comment Jongmi pouvait demeurer chez moi sans que cela n’alerte mon
voisinage. Je ne voyais pas comment, et pendant les quelques jours qui ont
suivi, elle a vécu cachée.
La
seconde consistait à lui trouver des faux papiers. Un passeport et un permis de
conduire sud-coréens feraient l’affaire, cela devait se trouver. Et de fait, je
les ai reçus en une semaine en passant par un intermédiaire connu de Jongmi. Elle n’avait pas été pour rien dans les services
secrets. Il est vrai que cela m’a coûté cher, mais pour le moment mes économies
y suffisaient. Elle s’appelait désormais Kim Soumin. Elle avait pris une
assurance et détenait une carte bancaire, elle était en règle.
Il
fallait aussi lui trouver des vêtements qui passent partout afin qu’elle puisse
circuler sans susciter la curiosité des gens. Ceux que Lou, ma fille, avait
laissés à l’époque où elle était partie vivre en ville, repris, ajustés et
rafraîchis, ont fait l’affaire. Ils n’étaient plus à la mode mais cela valait
mieux dans notre cas, cela faisait étranger, et ils offraient à Jongmi-Soumin un petit ensemble de tenues des plus sages.
Tout
était au point, y compris l’histoire. Kim Soumin était prof de sport, arrivée
récemment en France pour se perfectionner dans certains domaines. Elle était
venue un peu à l’aventure, elle cherchait une formation si pointue qu’elle
avait du mal à la trouver. Je l’avais rencontrée à Poitiers dans une librairie,
nous avions sympathisé en discutant longuement dans un café, nous avions
beaucoup ri, et je l’avais invitée à séjourner chez moi en attendant.
En
relisant cela des années plus tard, je me rends compte à quel point je m’étais
engagée auprès de cette jeune femme, comment je lui avais consacré l’ensemble
de mes moyens, comment j’avais accepté de courir avec elle des dangers bien
réels, et comment, pourtant, j’étais heureuse de vivre tout cela avec elle.
Les
jours passaient, on était déjà en hiver, le jardin était en repos, les arbres
avaient perdu leur feuillage, et les corbeaux tournoyaient sans fin dans un
ciel plombé. Le vent de sud-ouest dominait, humide et languissant, apportant
quelques averses. Il commençait à faire vraiment froid et notre feu, dans la
cheminée, ajoutait à notre existence une chaleur qui touchait aussi le cœur.
Je
me souvenais des Noëls de mon enfance avec nostalgie et je le racontais à Jongmi. La pauvre n’avait aucune idée de cela, bien sûr,
elle m’écoutait avec de grands yeux, l’image d’une famille réunie autour de
l’âtre devant lequel s’accumulaient des boites enveloppées de papier coloré qui
étaient des cadeaux lui échappait totalement.
D’ailleurs, je m’en suis rendu compte assez
vite, elle ignorait absolument tout de notre mode de vie et de nos
institutions. Par exemple, des notions comme, dans le désordre, droit du
travail, syndicat, assurances sociales, vie privée, féminisme, etc., lui
étaient totalement étrangères. Il me fallait des heures pour lui faire
comprendre de quoi il s’agissait. Lorsque je lui en parlais, elle me regardait
avec une sorte de doute étonné.
D’autant que son expérience de la vie ne lui
permettait pas vraiment de saisir certaines choses. Je crois n’avoir jamais
réussi à lui faire entrevoir ce que signifie et implique pour nous l’amour
familial.
Elle
apprenait néanmoins de bon cœur, son français s’améliorait, et elle commençait
à circuler dans le bourg, ce qui ne manquait pas de m’attirer quelques
questions. Mais j’avais la réponse toute prête.
Puis
un coup de tonnerre est survenu. La police avait réussi à attraper l’un des
deux Bulgares de l’équipe de Jongmi et il avait
parlé. Les autorités savaient désormais que le troisième membre du commando
était une femme de nationalité nord-coréenne prêtée aux Russes.
On
la croyait dangereuse, il semblait qu’elle ait été en réalité la tête de
l’équipe chargée de la destruction de la Centrale. En revanche, on ne savait
rien de ce qu’elle était devenue. Il se pouvait qu’elle n’ait pas pu retourner
en Russie ou dans son pays et l’on pouvait supposer qu’elle était encore en
France ou dans un pays voisin.
L’ensemble
des médias, papier ou électronique, publiaient cela en première page avec des
titres énormes. Ils pointaient la responsabilité des Russes et de leur allié
dans cette affaire, ce qui faisait de celle-ci un moment historique. Pour la
première fois, on avait la preuve d’un acte de guerre de leur part à l’égard de
la France, et par conséquent de ses alliés de l’OTAN. La guerre devenait
probable.
Bien
entendu, les autorités de ces deux États démentaient, parlant d’une machination
destinée à autoriser l’Occident à les attaquer. De leur côté, la France mettait
ses troupes en alerte et ses alliés demandaient des informations
supplémentaires avant de le faire.
Tout
cela a duré quelques jours pendant lesquels Jongmi n’est pas sortie. Bien des
personnes l’avaient déjà rencontrée ou aperçue et il ne s’agissait pas de leur
rappeler sa présence dans les environs. Plus tard, la question serait moins
présente à leur esprit, du moins nous l’espérions. Jusque-là, sa beauté, sa
grâce et son sourire lui avait attirée bien des saluts charmés. Elle était
douée pour ça.
On ne pouvait trop compter sur cela dans la
mesure où la population avait peur. La terroriste coréenne était présentée
comme dangereuse, d’ailleurs à juste titre, je devais en convenir. Mise
directement en danger, elle avait sans aucun doute les moyens de faire très mal
à l’adversaire. Je le comprenais lorsque je la voyais faire
ses exercices chaque jour !
–oOo–
8
Forces spéciales
Jongmi a continué son récit alors que nous ne
savions pas encore ce qui nous attendait l’hiver venu. Après de longues
randonnées dans la campagne, nous passions des soirées tranquilles devant la
cheminée à regarder le feu et à boire du thé vert. Un soir, donc, elle a repris
son histoire.
L’histoire
de Jongmi – Troisième entretien
J’ai
passé trois ans dans les commandos. C’était un entraînement intensif. Tu ne
peux pas l’imaginer. Je suis devenue capable d’efforts incroyables. Je ne
pouvais pas le croire avant. Cela demande beaucoup de travail. Marcher. Courir.
Escalader. Porter. Nager. Conduire. Voler. Sauter. Tirer. Se camoufler. Lutter.
Tuer. Soigner. Au maximum des possibilités.
Je
suis devenue, j’en ris, superwoman J’étais dans les meilleurs après trois ans.
Je travaille toujours jusqu’au bout, jamais fatiguée.
Et
aussi aimer le Président, lui obéir, étudier sa pensée, chanter pour lui.
Je
n’ai pas eu d’amoureux pendant longtemps. J’avais des liaisons passagères pour
la santé. Je n’avais pas confiance. Mais un jour, je suis partie en mission
avec un collègue, un lieutenant comme moi. C’était de la surveillance sur la
côte sudiste. Il ne se passait pas grand’ chose et nous avons beaucoup parlé.
Nous nous plaisions. Nous avons fait l’amour. C’était le début d’une
merveilleuse passion. C’est la première fois, et la seule, où j’ai aimé un
homme. Il s’appelait ‘I Hajoun. J’étais heureuse,
avec lui. Nous avons eu l’autorisation de loger ensemble dans une des chambres
d’une maison d’officiers. Nous sortions parfois en ville avec des couples amis.
Lorsque
nous étions libres tous deux nous partions en permission sur une moto de
l’armée. Pour nous c’était le bonheur, je ne peux pas expliquer, on ne m’a pas
appris à dire ce qui est dans mon cœur. Je me souviens d’une fois, nous avions
retenu un gîte de l’armée sur une petite île au large de Sombang,
dans l’extrême Nord du pays, à la frontière russe.
C’était
le printemps. Le soleil brillait mais il faisait froid. Cela nous convenait.
Nous avions, vers l’Ouest, une vue sur une chaîne de hautes montagnes
enneigées. C’était majestueux ! L’eau était froide elle aussi, mais nous
étions aguerris et nous nous baignions en milieu d’après-midi. Nous restions
longtemps au lit le matin puis, depuis un rocher qui avançait dans la mer, nous
allions pêcher pour gagner notre repas.
Nous
allions marcher aussi dans la campagne. Il était trop tôt pour que les
orchidées et les bégonias, habituels dans cette région, on nous l’avait dit,
fleurissent, nous traversions la plupart du temps une steppe couverte de
graminées. Le vent de mer, omniprésent, les agitait et les rebroussait en
permanence. J’adorais ça.
L’île
était petite, nous avions pu en faire le tour en quelques jours. Nous
cherchions à voir des oiseaux mais il y en avait peu. Elle était survolée en
permanence par les oiseaux de mer, cormorans et goélands. On y trouvait très
peu de passereaux.
Le
soir, nous allumions un feu dans un poêle en fer et nous parlions, ou lisions
avant d’aller nous coucher. Hajoun connaissait plein
d’histoires et il me les racontait. Je l’écoutais comme les chrétiens écoutent
lire leur livre. Il était mon dieu.
Quand
nous faisions l’amour, nous étions prudents, nous repoussions l’arrivée d’un
enfant pour plus tard, quand nous serions autorisés à disposer d’un
appartement. J’avais peur d’être mère, aussi. Je ne
savais pas comment je ferais, je n’avais jamais appris, mais Hajoun était confiant, il disait que je serais parfaite. Il
m’aimait.
Mais
comme tout cela est loin, presque effacé. C’est comme une vitre sale, on n’y
voit plus clair. C’est triste.
Cet
amour a duré six mois environ. Un jour, au plein de notre passion, il n’est pas
rentré de mission. Son équipier, Hoji, m’a dit qu’il avait sauté sur une mine
marine en essayant de s’approcher d’un croiseur japonais. Hoji n’a pas pu
ramener le corps, évidemment. Il avait disparu, comme si rien ne s’était passé
entre nous, je n’avais que ses affaires et j’ai dû les rendre à l’Autorité,
elles appartenaient à l’État.
Le
vide, en moi, un grand trou. Mais je n’ai pas eu le temps de penser à cela. On
m’a envoyé aussitôt en Mongolie pour espionner nos diplomates. Une mission
dangereuse, si je me faisais prendre j’étais tuée. C’était fait exprès, pour
que mon histoire d’amour sorte de mon esprit. Elle n’est jamais partie, Hajoun est toujours avec moi. J’ai mis des années avant de
faire à nouveau l’amour, mais sans passion. Je ne cherchais pas cela, mais les
hommes me trouvent belle, ils insistent, pourquoi les décevoir ?
Plus
tard, on m’a versée dans les Forces spéciales, dans une Brigade de
reconnaissance et de sabotage. Pendant trois ans j’ai appris. Les explosifs,
Les armes spéciales. Le renseignement. Les communications. Les poisons.
L’infiltration. Le retournement. Un peu les langues. Puis des missions avec
accompagnement.
Après
j’ai accompli des missions, surtout chez les Sudistes. Aussi Russie et Ukraine
une fois. Des missions très physiques. Ainsi pendant des années. Très bien
notée, à la fin j’ai été décorée par le Président. Je te l’ai dit on m’a nommée
colonelle.
Alors
j’ai pensé que je pouvais dire des choses. Des critiques. Tu sais, il y a
beaucoup de corruption dans l’armée, une grande violence à l’intérieur, des
viols impunis. J’ai dit cela, très naïve, j’ai parlé au commissaire politique.
On ne m’a pas punie, on m’a dit Attends, le président sera informé. Je n’ai pas
compris une chose : il sera informé de ma trahison, le reste il le
connaît.
Comme
rien ne m’est arrivé, j’ai cru que j’étais écoutée. Un an plus tard, on m’a
envoyée collaborer avec les Russes. Une mission facile en France mais j’étais
fière. Tu connais la suite, cette mission avait deux buts, faire sauter cette
Centrale pour les Russes, et me tuer.
Maintenant,
je ne suis plus personne. Je suis morte. Si les autorités apprennent que je
suis vivante, ils viennent me chercher pour me tuer. Et crois-moi, ils me
trouveront. Et les Français savent que je suis la responsable, une Coréenne du
Nord, mais ils ne connaissent pas mon nom. J’ai lu l’information dans le
journal. Le Bulgare arrêté ne connaît pas mon vrai nom. Et les Français ne
savent pas si je suis morte ou vivante. Ils cherchent. Je ne sais pas s’ils
sont habiles, mais ils sont chez eux, ils ont cet avantage.
Clémence,
tu es la seule personne qui me protège dans ce pays. Tu es en danger toi aussi.
Tu fais beaucoup pour moi, je ne savais pas pourquoi.
Maintenant
j’ai une identité fausse. Assez sûre. Je peux peut-être rester en France.
J’apprends sérieusement le français. Mais je ne serai jamais tranquille. Ici,
je suis trop près des événements. En me voyant, les gens peuvent faire le
rapprochement entre la femme en noir recherchée et moi. Il n’y a pas beaucoup
d’Asiatiques par ici. Je serais peut-être plus protégée dans une grande ville.
Mais
je suis bien, avec toi ici. J’aime le pays. Beaucoup d’arbres, de fleurs, des
collines et des rivières. Ton village est paisible et les gens sont simples,
pas de complication. Et tu m’aimes, je le sais.
–oOo–
9
Gendarmes
On
ne peut pas dire, en l’écoutant racontée, que la vie de Jongmi
ait été heureuse ! C’est le moins qu’on puisse dire. C’est pourquoi je me
suis convainque que ce qui l’attendait si elle était prise ne serait pas juste.
Au mieux, c’étaient des années de prison en France. Et pouvait-on être sûr
qu’on ne parviendrait pas à l’assassiner dans sa prison ? Au pire c’était
un échange quelconque avec son pays, et là-bas, un sort qu’on ne pouvait
qu’imaginer terrible.
Au
début de notre relation, j’avais été poussée par un sentiment spontané,
irraisonné, mais désormais j’avais toute les raisons de la protéger, de la
soustraire aux recherches des autorités. Je n’imaginais pas quelle solution
elle allait trouver sans mon aide.
Pour
moi en tout cas, des heures sombres approchaient sans aucun doute. On
recherchait avec de plus en plus d’énergie la terroriste coréenne. Son
portrait, réalisé à partir du témoignage du repenti bulgare, était tout à fait
ressemblant et l’on pouvait le trouver dans tous les médias. Il n’était plus
question qu’elle sorte de la maison. Et j’avais déjà fait l’objet de questions
faussement innocentes : On ne voit plus ton amie, elle est repartie ?
Je répondais en disant qu’elle avait fini par trouver ce qu’elle cherchait, un
stage professionnel en Région parisienne.
D’autre
part, les gendarmes passaient dans les maison, de village en village, pour
s’enquérir de la présence ou non de personnes asiatiques, demandant ici ou là
l’autorisation d’entrer pour jeter un œil. Bien sûr, on pouvait refuser mais
cela devenait louche Ils procédaient par cercles concentriques de plus en plus
larges à partir de la Centrale. Un de ces jours, ils arriveraient par chez
nous.
Bien
sûr, Jongmi avait des papiers fiables, mais on ne
pouvait s’empêcher de penser qu’elle serait tout de même embarquée pour être
confrontée à son portrait, ou même à ce Bulgare. Que faire sinon conduire Jongmi ailleurs, de préférence dans une grande ville comme
Paris ou Marseille, où se trouvent de nombreux asiatiques.
Mais
nous avons été prises de vitesse. Les enquêteurs sont arrivés chez nous,
d’abord dans le village, puis très vite devant ma porte. Ils avaient sans doute
été prévenus de la présence récente, chez moi, d’une Coréenne. Je suis allé
ouvrir au premier coup de sonnette.
Nous
avions prévu la possibilité d’une visite incontournable et nous avions préparé
une cachette pour Jongmi. Elle pouvait disparaître en
trois secondes dans le soubassement du divan du séjour. Bien sûr, cela n’aurait
pas échappé aux gendarmes lors d’une véritable perquisition. De même, ils
auraient trouvé ses empreintes dans toute la maison. Mais pour le moment, il ne
s’agissait que d’une visite informelle, comme ils me l’ont affirmé. Je les ai
fait parler un moment dehors, le temps que Jongmi
fasse disparaître ce qui aurait pu révéler sa présence, puis je les ai fait
entrer.
Ils
étaient trois, et je les ai priés de s’asseoir mais ils ont refusé. Ce n’était
pas réglementaire. Le chef m’a donc expliqué pour quelle raison ils procédaient
à ces visites, ceci de façon si formelle que l’on comprenait que ce discours
était écrit d’avance et servi à chaque fois lors de leur tournée.
Puis
le chef m’a interrogé au sujet de cette Coréenne qui avait, disait-on, séjourné
chez moi. Je leur ai servi ma petite histoire, il s’agissait d’une amie
sud-coréenne, je l’appelais Kim, elle était en quête d’une formation en France
et elle avait eu du mal à trouver. J’ai ajouté qu’elle était charmante et que
son séjour avait été pour moi un grand plaisir. Du coup, ils m’ont regardé d’un
autre œil, une femme seule, je suppose qu’ils m’ont crue portée sur les jeunes
femmes !
Ils
sont repartis non sans avoir fait le tour de la maison, d’ailleurs sans qu’ils
m’aient donné une bonne raison pour le faire. Bien sûr j’ai accepté, les
affaires de Jongmi étaient soigneusement rassemblées
dans une valise disposée comme d’autres dans le débarras qui me servait de
cave.
Ils
sont repartis, mais je n’étais pas certaine du tout de les avoir convaincus.
J’étais persuadée, ainsi que Jongmi, qu’ils
reviendraient un jour ou l’autre, eux ou d’autres plus expérimentés.
Puis
je me suis aperçu dès le lendemain que la maison était surveillée. Je n’y
aurais pas prêté attention si je ne m’étais pas dit que ces messieurs, à la
réflexion, avaient été un peu trop naïfs. Quelque chose me trottait dans la
tête depuis la veille, j’y avais pensé pendant la nuit, mal à l’aise et
certaine en tout cas que ç’avait été trop facile, peut-être un regard entre
deux d’entre eux me l’avait-il fait percevoir sans que j’en saisisse l’ironie
sur le moment.
Bref,
à partir du lendemain matin j’ai surveillé les alentours, dissimulée par la
haie. Il ne m’a pas fallu longtemps pour repérer une voiture inconnue, garée à
quelque distance de chez nous de l’autre côté de la route, à proximité de la
grille de nos voisins d’en face. Je ne pouvais pas voir si quelqu’un s’y
tenait. Je suis rentrée pour avertir Jongmi de ne pas
se montrer. En fait, nous n’étions pas trop inquiètes, la présence d’une
voiture garée le long d’un mur n’était tout de même pas incongrue.
Mais
quelques heures plus tard, une autre voiture se tenait à la même place…Un peu
plus tard, un homme en civil se promenait nonchalamment sur la route. Peut-être
son propriétaire, peut-être un second enquêteur. J’ai pensé tout de suite que
nos braves pandores n’étaient pas très malins. Mais il convient de dire à leur
décharge que l’endroit était fort peu propice à une surveillance
discrète : trois maison au milieu des champs. Puis j’ai pensé qu’ils le
faisaient peut-être exprès pour m’inquiéter ?
En
tout cas, ce coup-ci j’en étais sûre, nous étions bel et bien surveillées. Sans
doute cherchait-on à savoir si j’étais seule, comme je l’avais dit, ou si la
Coréenne recherchée résidait encore là. C’était un jour de grand soleil, seuls
quelques nuages légers, très hauts dans le ciel, avançaient vers l’Est, la
campagne était paisible, mais tout à coup, le monde m’est apparu comme
terriblement hostile. Une fois rentrée, j’ai dit à Jongmi
qu’il fallait vraiment que nous quittions l’endroit.
Nous
avons tenu conseil, à l’abri des regards derrière les rideaux et, plus loin,
protégées par la haie. Je m’attendais à ce qu’un de ces messieurs se présente à
la grille mais ce ne fut pas le cas. Pour dire la vérité, j’étais terrorisée. Jongmi, elle, restait calme. On voyait la professionnelle
de ce genre de situations.
Après
m’avoir écoutée en silence un long moment alors que je lui exposais mes
craintes et recherchais des solutions dont la première, et d’ailleurs unique,
consistait à fuir et à nous cacher quelque part, en France ou ailleurs, elle
m’a interrompue d’un geste en souriant : Ce n’est pas bon. Je sais faire.
Tu n’aimeras pas.
Elle
m’a exposée son plan, et effectivement, je ne l’ai pas aimé. Mais elle était
déterminée à le mettre en œuvre.
–oOo–
10
Jongmi et le colonel
Jongmi a bien
réfléchi. Elle a compris une chose : le moment est venu de décider. Un
choix très grave doit être fait. Choisir Clémence et la France, ou son pays.
Cela veut dire trahir ou pas. Trahir est honteux, mais mettre en danger
Clémence n’est pas digne. Alors le choix est fait.
Pour
la première fois de sa vie, elle comprend qu’elle est une femme adulte, pas
l’enfant du Président Kim. Elle a compris cela. Elle n’avait jamais imaginé que
cette question puisse se poser. Elle en a le vertige. Mais elle agit. C’est
elle qui décide de sa vie. Et oui, le choix est donc
fait, elle n’y reviendra pas.
Pendant
la nuit, vers trois heures, elle sort de la maison par la porte de la cuisine,
qui donne sur une ruelle. Elle a revêtu sa tenue d’opération, bien commode dans
le noir. Elle suit la ruelle sur quelques dizaines de mètres puis elle traverse
un jardin et se retrouve sur la route de la maison, là où veillent les
gendarmes.
Elle
voit leur voiture, sont-ils à l’intérieur ? Elle attend longtemps. Puis
l’éclairage intérieur s’allume et deux hommes sortent sur la route. Ils
s’étirent tout en regardant la maison de Clémence. L’un d’eux allume une
cigarette, et ils s’approchent de la haie, ils observent à travers celle-ci
puis font quelques pas.
Pendant
ce temps, Jongmi traverse la route, se glisse le long
du mur tout en surveillant les deux gendarmes. C’est parfait, ils escaladent la
grille et entrent dans le jardin. Ils vont sans doute tenter de voir par la
fenêtre. L’un d’eux fera même peut-être le tour de la maison pour voir
derrière.
Elle
en profite pour ouvrir la portière, entrer dans la voiture et refermer. Elle
attend, mais les deux hommes n’ont pas dû percevoir la lumière intérieure
allumée brièvement. Après, cela va tout seul. Elle raboute deux fils et
démarre. Avant qu’ils aient réalisé ce qui se passe, les deux hommes sont
devenus des piétons. Elle rit.
Elle
file maintenant vers la forêt où elle s’était réfugiée, elle a quelque chose à
y faire avant tout. Une fois arrivée, elle va jusqu’à l’endroit où elle s’était
cachée, là où Clémence l’avait trouvée. Elle fait deux
mètres de plus dans les bois et déterre son arme de service. Elle l’avait
cachée là, dans son étui entouré d’un foulard. Elle l’accroche à l’intérieur de
sa veste et retourne à la voiture, qui ronronne doucement en l’attendant.
Elle
prend un temps pour se détendre. Rien ne presse, elle doit attendre le matin,
maintenant. Elle ne peut se présenter où elle va qu’après l’heure d’ouverture
au public, et elle n’est qu’à une petite heure de Poitiers.
Elle
jouit de la paix et des odeurs de la forêt, elle écoute longuement le ululement
des chouettes, le sifflement ou le craquètement des oiseaux de nuit. Le ciel est
noir, les nuages bas, un petit souffle de vent fait bruisser les feuilles des
hêtres…Cela lui fait du bien. Elle est heureuse. Elle est en accord avec
elle-même. Elle coupe le contact, passe à l’arrière et s’allonge. Elle va
dormir en attendant le jour.
Il
est huit heures du matin, il fait grand soleil dans un ciel clair et il fait
froid. Jongmi est arrivée à Poitiers. Elle a garé la
voiture des gendarmes près de la Préfecture. Elle se rend dans un café voisin,
commande un grand noir et deux croissants au bar. Les hommes qui sont présents
la regardent avec un peu d’étonnement, sa tenue les intrigue. Elle sourit à
ceux qui sont proches d’elle, cela les fait sourire aux aussi.
Elle
n’a pas voulu se présenter directement devant le préfet, elle est une
militaire, elle va donc s’adresser aux gendarmes. Elle sait que Clémence est
assise devant un bureau, entourée de militaires qui la pressent de questions.
Toutefois, elle n’est sans doute pas menottée. Cette arrestation était prévue,
son amie s’attendait à la venue de ces messieurs en civil, furibards. Elle
était prête, habillée et chaussée à leur arrivée. Elle serait vite libérée.
Jongmi entre et
s’adresse au préposé à l’accueil. Elle dit Je m’appelle Tché Jongmi, je suis la
militaire coréenne recherchée. C’est tout et cela suffit. C’est un véritable
tsunami qui s’ensuit, elle se retrouve encerclée par plusieurs hommes l’arme à
la main. Elle dit Je vous donne mon arme, elle n’est pas chargée. Elle
entrouvre sa veste pour qu’ils la voient faire. Elle en tire son pistolet
qu’elle tend à celui qui lui paraît le plus gradé. C’est bien vu, d’ailleurs,
c’est le colonel.
Elle
sourit, le premier geste de l’homme est d’inspecter cette arme de marque
inconnue de lui, un Baek Du San 9 mm. Puis il monte à
l’étage pendant que deux hommes mettent les menottes à Jongmi.
Ensuite ils l’emmènent jusqu’au bureau de l’officier.
Il
est assis maintenant derrière son bureau et elle se tient debout devant lui. Il
la regarde longuement, un portrait-robot à la main avec lequel il la confronte.
Puis l’interrogatoire commence :
Nom,
prénom : Nom, Tché, prénom, Jongmi (elle épelle).
Puis
s’ensuivent les questions habituelles : genre, date et lieu de naissance,
nationalité…Arrivé à profession, il reste stupéfait en entendant la
réponse :
Colonelle
de la Deuxième section des Services Spéciaux des Forces armées de la République
démocratique de Corée du Nord (elle l’énonce avec emphase, à la façon des
officiers nord-coréens).
Puis
elle lui sourit. Cela le désarme. Il se lève, se met au garde-à-vous et la
salue, main ouverte devant la tempe droite. Elle lui répond rapidement. Il se rasseoit et ordonne qu’on lui ôte les menottes, puis il lui
demande de s’asseoir elle aussi. Elle le fait.
Il
la regarde, semblant attendre qu’elle prenne la parole. Elle dit Je viens me
rendre. Je suis celle que vous recherchez, la cheffe de l’équipe qui a fait
sauter la Centrale. Elle dit cela de façon très naturelle, comme on dit Je
viens de chez le coiffeur.
Le
colonel prend un temps avant de répondre. Puis il dit Cela n’est plus de ma
compétence, colonelle, je vais en référer au préfet. Il se lève et ajoute Je
suis désolé de vous dire que je n’ai pas d’autre choix que de vous enfermer en
attendant. Il dit à l’un des deux hommes présents Conduisez la colonelle en
salle de repos et verrouillez. Sans les menottes.
Jongmi le salue
d’un sourire et suit le gendarme, elle-même suivie du deuxième. Ils la ramènent
donc au rez-de-chaussée, jusqu’à une pièce aux fenêtres protégées par des
grilles. Ils en sortent et verrouillent la porte. Ils s’excusent de le faire.
Non seulement elle est colonelle, mais en plus elle est belle.
–oOo–
11
Clémence toute
seule
Les
deux gendarmes qui sont venus me chercher étaient très fâchés. Jongmi leur avait volé leur voiture et, bien sûr, ils
étaient vexés de s’être fait avoir. Mais au moins, maintenant ils savaient où Jongmi était cachée et pensaient qu’elle n’irait pas loin
avant d’être arrêtée et coffrée. Ils ne la connaissaient pas !
Néanmoins,
ils m’ont traitée très correctement, m’évitant d’être arrêtée au vu et au su de
mes voisins. Pendant qu’ils attendaient leurs collègues et une voiture, ils
m’ont laissé fermer correctement la maison et ranger le jardin. Bien sûr, l’un
des deux me surveillait, mais ils me permettaient ainsi de donner l’impression
que j’étais simplement sortie, ceci sans problème. Tout le contraire de la
réalité.
Puis
deux autres sont arrivés, et nous sommes partis en voiture pour la gendarmerie.
J’étais à l’arrière, coincée entre les deux militaires. Nous n’allions pas
loin, nous sommes arrivés très vite et l’on m’a fait sortir de la voiture et
entrer dans la gendarmerie. Il devait être quelque chose comme cinq heures du
matin.
J’étais
attendue, on m’a interrogée rapidement sur mon identité et on m’a flanquée dans
une cellule, non sans m’avoir offert un sandwich et une bouteille d’eau aux
frais de la République. J’y suis restée jusqu’à neuf heures, avant qu’on me
présente au capitaine. Je n’avais pas dormi, bien trop inquiète pour mon amie.
Elle
m’avait affirmé que je serais libérée rapidement, qu’elle ferait ce qu’il
fallait pour cela, mais j’en étais d’autant plus inquiète : dans quel
danger allait-elle se fourrer ? Je connaissais son plan dans l’ensemble
mais elle s’était bien gardée de me donner des détails.
Je
n’avais, m’avait-elle dit, qu’à prétendre avoir été contrainte de la cacher. Ce
n’était pas très vraisemblable, les gens du bourg avaient eu tout loisir de la
voir tranquillement au marché avec moi, il suffisait d’une enquête rapide pour
le savoir. Mais Jongmi affirmait que d’ici là, je
serais à l’abri de toute mise en cause.
Pour
le moment, j’étais de nouveau en cellule, après avoir été interrogée. Le
capitaine m’a simplement dit que ses supérieurs lui ordonnaient de me garder en
lieu sûr jusqu’à nouvel ordre. Je suis restée enfermée là deux jours et une
nuit. Le surlendemain matin, j’étais libérée sans inculpation. En ce qui me
concernait, Jongmi avait gagné.
On
m’a aimablement ramenée chez moi, deux pandores en civil, de
manière à ce que mon arrestation demeure ignorée de mes voisins. Je
n’avais plus qu’à attendre les événements… et à me ronger les ongles. Pour me
calmer autant que possible, j’ai repris le jardinage et les sorties dans la
nature.
Par
exemple, j’ai fait un petit tour dans la forêt pour retrouver l’endroit où
j’avais découvert Jongmi. Ce soir-là, il était déjà
tard, le ciel était sans nuage et la lune commençait à montrer son nez dans une
nuit d’un bleu sombre et serein.
Mais
quel souvenir ! Rien n’avait bougé. Et qui aurait dit que cela m’aurait
amenée jusqu’à la situation actuelle ? Que cette personne inconnue et
quasi-morte deviendrait ma fille de cœur, avec tout ce que cela sous-entendait
de bonheurs et de dangers !
Ce
soir-là, de retour à la maison devant mon feu de bois, je repensais à tout
cela. Je ne regrettais rien. J’étais redevenue vivante. Le soir déjà avancé, je
me suis levée pour mettre une nouvelle bûche dans l’âtre et j’en ai profité
pour jeter un œil dehors.
Il
faisait encore plus que frisquet. Le temps avait changé, la lune avait disparu,
des nuages lourds avaient pris place, gris foncé à pleurer, et du vent, de la
pluie, des ondées glacées, on sentait approcher la venue de mars et de ses
giboulées mais c’était encore l’hiver. Une chouette ululait. Un temps de
morosité. Et aucune nouvelle de Jongmi.
Dès
le lendemain de mon retour à la maison, tous les médias avaient annoncé la
reddition de la terroriste nord-coréenne. C’était un soulagement général. Bien
sûr, on m’a demandé plusieurs fois si j’étais sûre que mon amie asiatique
n’était pas en réalité cette fameuse espionne, mais j’affirmais sereinement que
Pas du tout, voyons ! D’ailleurs, les gendarmes ont vérifié (et leur
première visite, en uniforme, en faisait foi).
Je
ne me reconnaissais plus, j’étais devenue une menteuse très convaincante !
Ce n’était pourtant pas dans ma nature, j’avais toujours eu la phobie du
mensonge, mes enfants en savent quelque chose ! Tout cela pour l’amour de
ma petite protégée. Où cela ne va-t-il pas se nicher !
Puis
tout cela fut oublié, la presse n’en parlait plus, je comprenais pourquoi.
Connaissant un peu le plan de Jongmi, il était
évident que s’il fonctionnait, les Autorités mettraient le couvercle là-dessus.
Hermétiquement ! Mais rien ne me disait que cela avait marché et qu’en
réalité Jongmi n’était pas en prison pour des années.
À moins qu’elle ne soit "cuisinée" dans une arrière-salle du
Ministère de l’Intérieur ou des Armées…
En
y réfléchissant, pourtant, je le pensais infaillible, le plan de Jongmi. Du moins dans l’immédiat. Oui, car quoi qu’elle
réussisse à obtenir de nos Autorités, il n’en restait pas moins que les
Nord-Coréens allaient tout faire pour l’enlever ou la tuer. Et sans doute que
la mort immédiate valait mieux que le retour chez elle !
Je
me suis mise à pleurer. Il fallait que cela arrive, après tout cela. Je n’étais
pas une héroïne, moi, rompue à la menace du danger. Avais-je déjà vu Jongmi pleurer ? J’ai passé toute notre histoire
commune en revue, et oui, c’était arrivé. De bonheur,
elle avait pleuré de bonheur. Et sans doute ce moment-là n’était-il pas pour
rien dans sa décision d’accepter ce plan qu’elle mettait en œuvre maintenant à
Paris ?
Avais-je
des raisons sérieuses de me lamenter ? J’ai pensé que non. À partir de ce
jour je n’ai plus douté, plus craint, cette sacré petite bonne femme m’avait
retournée. J’étais certaine en tout cas qu’elle allait réussir et que nous nous
retrouverions, ensemble pour le temps de vie qui me restait.
Et
puis la bonne nouvelle est arrivée un matin. J’étais dans le jardin quand le
téléphone a sonné. C’était Jongmi. Elle devait rester
à Paris mais elle m’invitait à la rejoindre, elle avait de quoi me loger avec
elle, je devais venir en voiture avec mes affaires, nous resterions sans doute
longtemps là-haut.
Je
suis donc partie rejoindre "ma fille" bienaimée dans la capitale.
Nous devions y rester plus de trois mois.
–oOo–
12
En préfecture
On
m’a conduite dans le bureau du préfet de la Vienne. Bien sûr on ne m’a pas
rendu mon arme. Je n’ai pas démérité, un jour je reviendrai la chercher.
Le
préfet est une femme. Elle reste assise derrière un grand bureau et me regarde.
Je reconnais la personne de pouvoir. Pour moi, respecter le pouvoir, c’est
fini, sauf en service. Nous ne serons jamais amies ! À côté d’elle, un
personnage important se tient debout. Un militaire en uniforme, un
général ? Il se présente, il prend la parole le premier.
Je
ne comprends pas son nom. Il dit Je suis le conseiller personnel du ministre
des Armées. Ensuite il m’interroge. Les gendarmes lui ont transmis mes
réponses. Il me pose la seule question qui reste :
–
Colonelle, pourquoi avez-vous décidé de vous rendre ?
–
Je n’ai pas d’autre choix, général. Je vous raconte. C’est un peu long.
–
Asseyez-vous je vous prie, et continuez. (Je m’assieds, lui reste debout)
–
Mon commandement m’a prêtée aux Russes pour accomplir cette mission. Je fais
partie d’une unité spécialisée dans ce type d’action. On m’a choisie pour deux
raisons. D’abord, je suis bien notée pour accomplir ces actions-là. Ensuite, je
devais être tuée après avoir agi. J’ai compris cela après. Les deux Bulgares de
mon équipe devaient me récupérer, ils n’étaient pas au rendez-vous. Les
Français m’ont pris comme cible. Ils m’ont ratée, ils ont été surpris et m’ont
vue trop tard. J’ai été blessée mais légèrement. J’ai couru et je me suis
cachée.
–
Pourquoi votre commandement voulait-il que vous soyez tuée ? C’est
absurde !
–
Ordre du Président Kim, je pense, très déçu. Il m’avait félicitée devant la
troupe et il m’a décorée. C’était pour une mission réussie, très difficile. Il
m’a donnée en exemple. Plus tard j’ai cru pouvoir émettre des critiques. Ce
n’était pas acceptable. Il a perdu la face. Je devais donc mourir, mais comme
une héroïne. Le président ne peut pas avoir tort.
–
Mais vous aviez disparu, vous étiez hors d’atteinte ! Je vous répète ma
question : pourquoi vous rendre ?
–
Pour être mise en sûreté contre des informations. Vous oubliez le sabotage et
moi je me mets à votre service. Je sais beaucoup de choses. Sur la Corée du
Nord, et aussi sur la Russie. Certaines très utiles. C’est honnête. Général, le
président Kim me trouvera où je serai si je ne suis pas protégée. Il ne
pardonne pas.
(Il
réfléchit tout en me regardant)
–
Vous demandez beaucoup, colonelle… Oui ? Il y a autre chose (j’avais fait
un geste pour parler)
–
Il y a autre chose. Je demande l’impunité pour la femme qui m’a cachée. Elle
l’a fait pour des raisons humanitaires. J’étais mourante quand elle m’a
trouvée.
–
Je vois, bon cœur mais pas de tête. Elle aurait dû appeler immédiatement la
gendarmerie. Mais bon, tout cela va être étudié et vous aurez une réponse très
rapidement. En attendant, vous retournez chez les gendarmes. Sous bonne garde.
–
Une chose encore, Général : ne pensez pas que vous pourrez me garder et
m’interroger sans contrepartie. Dans ce cas, vous n’obtiendrez rien de moi.
Vous pouvez me croire.
–
On verra ça. Au revoir, colonelle.
Je
suis restée longtemps sans nouvelles. Presque trois semaines. Mes cheveux
étaient très longs. J’ai compris qu’il fallait faire quelque chose. Je me suis
évadée.
Je
n’étais pas en prison. Cet endroit n’était pas une cellule. Une nuit, j’ai
crocheté la serrure de cette pièce. Pas trop difficile avec l’ardillon de ma
barrette. Le corps de garde se trouvait entre moi et l’entrée, personne ne
pouvait me voir. Je suis montée à l’étage, dans le bureau du colonel. Là, j’ai
crocheté le tiroir où se trouvait mon arme et mon portefeuille. Il y avait
aussi trois portables, le mien et deux autres. J’ai tout pris sauf un des
portables. Dans un autre tiroir se trouvait des billets de banque, je les ai
pris aussi. J’ai sauté par la fenêtre et fini à terre en roulé-boulé. Puis je
suis partie sans bruit.
J’ai
trouvé un banc public et j’ai attendu là jusqu’à huit heures. J’ai appelé la
Préfecture et demandé à parler à la préfète. La standardiste était une femme,
elle m’a dit Impossible, la préfète n’est pas une infirmière pour aliénés. J’ai
dit Tout est prêt pour incendier la cathédrale, Vous me la passez ou ça brûle. Je m’amusais beaucoup. Évidemment ça a marché.
On m’a passé un militaire. Je lui ai dit qui j’étais : Je me suis évadée.
Passez-moi la préfète ou je disparais. Vous ne me trouverez pas.
Il
a attendu un bon moment avant de me dire Attendez, restez en ligne. Gros malin.
J’ai raccroché, j’ai éteint mon portable et je suis allé plus loin, dans une
petite rue. Là j’ai rappelé avec l’autre appareil. Je pourrais leur apprendre
leur métier, à ceux-là !
Je
suis tombée à nouveau sur la standardiste, je lui ai dit On a été coupées. Elle
a dit Pas d’problème. Je suis tombée sur le même homme, sans un mot de plus il
a répété sans perdre de temps la même consigne, Attendez, restez en ligne. J’ai
patienté peut-être deux ou trois minutes et j’ai entendu la préfète :
–
Où êtes-vous ?
–
Tout près. Je ne voulais pas disparaître. Je suis partie pour faire comprendre
que ma proposition n’est pas une soumission. Vous avez voulu me fatiguer en me
gardant prisonnière. Ça ne marche pas comme ça.
–
Blablabla. Où êtes-vous ?
–Je
veux rencontrer le ministre. Je veux un rendez-vous sécurisé, je n’ai plus
confiance. Appelez-moi à ce numéro.
–
Arrêtez votre… (j’ai coupé la communication).
J’ai
pris ce portable et j’ai transféré les communications sur le mien, puis je l’ai
jeté dans une benne de la Ville.
Il
faisait doux, avec un ciel clair aux nuages pommelés qui couraient vers l’est.
J’ai cherché une boutique de vêtements, j’y suis entrée ma veste sur le bras,
dessous j’étais en pull civil. J’ai acheté un imper mastic, court et léger. Je
n’étais plus en tenue noire de combat.
–oOo–
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