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TROIS INTIMIDATIONS
(lire la Bible)
Ce travail représente un effort pour aider les personnes
et les groupes qui voudraient aborder à neuf la lecture de la Bible. Selon mon
expérience, beaucoup de gens aimeraient s'y lancer. Le plus souvent, ils s'en
abstiennent cependant parce qu'ils sont intimidés. Ce recul n'est pas sans
raisons, je pense, et je lui trouve trois grandes causes :
La mainmise des Églises
La première tient au fait que la Bible est chasse gardée,
ou tout au moins passe pour l'être. Les Églises ont en effet une telle avance
dans l'approche de ces écrits qu'elles ont eu le loisir de la baliser avec
soin. Tant, et si bien, qu'elles la rendent finalement presque impraticable à
toute personne qui ne se serait pas d'abord coulée dans leurs comportements
préétablis.
Cela se passe d'ailleurs le plus souvent à leur insu.
Elles pensent sincèrement proposer une démarche évidente en offrant leur
indispensable truchement.
Cela est vrai bien sûr de l'Église catholique, qui a
fait de la chose une doctrine. Mais c'est également ce qui se passe dans les
Églises de la Réforme alors même qu'elles prônent la lecture personnelle. Cela
est vrai aussi dans les Églises de la mouvance évangélique, malgré leur
insistance sur la prétendue limpidité de l'Écriture biblique. La Bible n'est
limpide que lorsqu'on a été premièrement touché, à tort ou à raison, par la
pertinence d'un point de vue préalable. C'est bien ce qui se passe dans la conversion
des évangéliques.
Mais soyons bref : toute lecture ecclésiale de la
Bible suppose, présuppose, la foi de l'Église. C'est un truisme. J'ajoute que
je ne vois pas quelles raisons on aurait de le reprocher à qui que ce soit. Je
suis moi-même au bénéfice d'une telle foi.
Quand la foi de l'Église manque
Reste que, dans nos sociétés postchrétiennes, il est
bien difficile pour tout un chacun de discerner si l'expression ecclésiale de
la foi correspond à la foi dont on peut rendre compte personnellement.
Plusieurs années d'émissions bibliques sur une radio
non-confessionnelle m'ont persuadé de ceci : la plus grande partie de nos
concitoyens croit en Dieu. Non seulement en son existence mais aussi en son
amour. Peut-être plus radicalement, sur ce dernier point, que ne le font les
Églises, dans lesquelles on trouve souvent exprimé d'une manière ou d'une autre
que cet amour serait conditionnel. Je suis également persuadé que le grand
public croit souvent à la vie éternelle et à la béatitude céleste, pour dire les
choses avec les mots qu'on a. Je pense aussi que s'il est une doctrine
largement répandue, c'est bien celle de l'apocatastase (!...
: le salut universel). À l'inverse, mes auditeurs, je le crois, auraient dit
volontiers dans le même temps que le monde est scandaleusement oublié de Dieu.
Ils le diraient s'ils pouvaient et voulaient dépasser
l'aphasie qui est la leur en ce domaine. Une aphasie qui leur permet bien sûr
de ne pas porter cette radicale contradiction à la lumière du langage ordonné ;
qui les autorise aussi à ne pas fonder leur comportement, en toute conséquence,
sur de telles affirmations, qui restent confinées dans l'aire des opinions et
des émotions. Mais aussi une aphasie protectrice, destinée à les garder d'un
retour à une dépendance séculaire. La mémoire des peuples est longue. Et ceux
de chez nous et d'aujourd'hui répugnent aux discours totalisants dont les
Églises ont été si longtemps coutumières ; répugnent aux discours unanimistes
qu'elles continuent souvent à tenir.
La figure d'un dieu tragique
Car une vérité ancienne court encore souterrainement,
profonde vérité d'évangile. C'est que dès qu'on parle de Dieu on tombe dans les
contradictions. Sinon il ne s'agirait pas de Dieu mais d'une réalité
préhensible, accessible au langage humain. Voyez comme les Écritures,
justement, dans leur étonnante diversité, se gardent bien d'unifier leur
langage lorsqu'il s'agit de ce Sujet, qui les fait se constituer, qui les
rassemble.
Il est curieux que la foi des Églises en un dieu
personnel, le dieu de ces Écritures, ait si peu retenti sur leurs conceptions
relatives à la complexité personnelle du Seigneur-Dieu biblique. Il est curieux
qu'elles aient à tout le moins évacué de lui la possibilité du tragique.
Qu'elles n'aient pas exploité le fait, pourtant si clairement biblique, que
l'être humain n'est sauvé que dans la mesure où Dieu se contredit...
Bien entendu il y a la théologie trinitaire. Mais même
si des liens peuvent être souterrainement trouvés avec celle-ci, il est à
l'évidence question ici d'autre chose. Il est question de ce qu'évoque le terme
de "personne" pour les gens qui n'ont lu ni Thomas d'Aquin ni Karl
Barth[1]. À
savoir un visage.
La face de Dieu, ses mains, sa voix...
Une face, oui, respirant l'amour ou la colère, la peur
ou la joie, la douleur, la haine, l'emportement ou l'incertitude.
Une personne, enfin. À savoir aussi des mains. Des
bras qui s'ouvrent ou se ferment, se croisent pour ne plus agir, se détendent
pour frapper. Des mains qui octroient, des mains fortes qui étreignent le
sceptre du monde, lancent la foudre, inscrivent dans la pierre une volonté,
pétrissent la glaise, sèment l'abondance ou la retiennent, ferment des greniers
par dépit ou colère, ou encore par pure pédagogie.
Mains d'un père se refermant sur les épaules d'un fils
perdu et retrouvé.
Et faut-il encore parler de la voix de Dieu, semblable
aux grandes eaux ? De ses pas résonnant sur la terre au souffle du soir, et
marchant vers quelle déconvenue...?
Une personne vivante, composée de paroles et d'images
qu'une écriture multiple et foisonnante a ordonnées, rythmées, assemblées.
Car bien entendu ce dieu-là n'est que la parabole de
l'Inconnaissable, du Tout-Autre que nul n'a jamais vu.
Mais ce "n'est que" est déjà de trop. Il
vaudrait mieux écrire que la Personne révélée par les Écritures est pour nous
ce qui suffit et convient, ce qui nous comble. Celle qui nous est donnée par
grâce, tout ajustée à la mesure des limites de notre langage. Paroles et
images. Espace et temps.
Une culture
Et ce sont là des éléments qui naissent et se prennent
à vivre chez le lecteur dans sa rencontre avec les Écritures. Au long des
temps, ce sont les éléments d'une culture plus que d'une théologie ou d'une
pastorale.
Est-ce à dire que la théologie ou la pastorale sont
vaines ? Loin de là ! – comme aurait dit l'apôtre Paul. Mais elles n'ont de
sens que dans le cadre d'une culture, que se fondant sur celle-ci. Ma thèse,
ici, c'est que ce n'est pas sur les Écritures que la théologie et la pastorale
se fondent, mais sur leur lecture. Sur la lecture qu'on fait de la Bible.
Cela n'a rien de subversif en régime protestant. Cela
évite comme il se doit le fondamentalisme "évangélique" d'un côté,
l'autorité suréminente du magistère et de la tradition catholiques de l'autre.
Certes, les Réformateurs tenaient que c'est par
l'action du Saint-Esprit que les Écritures deviennent Parole de Dieu pour le
croyant :
"Parce que les gens profanes pensent que la
religion consiste en opinion seulement, afin de ne rien croire follement et à
la légère, ils veulent et demandent qu'on leur prouve par la raison que Moïse
et les Prophètes ont été inspirés de Dieu à parler. À quoi je réponds que le
témoignage du Saint-Esprit est plus excellent que toute raison" (Jean
Calvin, "Institution de la religion chrétienne", I, VII, 4).
Mais il ne faut pas oublier que ces lignes ont été
écrites en un temps et au sein d'une culture dans lesquelles, précisément, la
connaissance des livres de Moïse et des Prophètes ne faisaient pas défaut, au
moins chez les lettrés.
Ajoutons à cela que ce même Calvin, tout comme Luther
et comme l'ensemble des Réformateurs et de leurs émules, n'a eu de cesse que le
peuple soit désireux et capable de lire les Écritures. Il va de soi que pour
eux le Saint-Esprit ne saurait témoigner de quoi que ce soit à propos des
Écritures chez quelqu'un qui n'aurait d'elles aucune connaissance !
Aujourd'hui, et tout particulièrement en France, il
est en revanche nécessaire, même chez les protestants, de rappeler cette
évidence.
La lecture de qui ?
Mais s'il n'y a pas grand mal à prétendre qu'il n'y a
pas à long terme de théologie ni de spiritualité correspondante sans une
culture biblique sous-jacente, on dérange, en revanche, en posant la question
suivante : la culture de qui ? La lecture des Écritures, oui, mais considérée
comme étant la pratique de qui ? Sur la lecture de qui (j'insiste lourdement)
la théologie et la pastorale vont-elles se fonder ? Sur quelle culture de
longue et large pratique ? Sur quel stock de paroles et d'images ? Sur quel traitement
populaire de ce stock ? Sur quel peuple lisant – rencontrant et investissant – les dites Écritures ?
Car s'il y a peuple, il est justement composé de ces
gens de toute sorte qui vibrent aux histoires et aux poèmes bibliques et qui
sèchent sur pied de ne plus les entendre. Parce qu'ils sont séparés des sources
vitales de leur culture.
Reprenons point par point :
Ils vibrent lorsque la Bible redevient ce qu'elle est
: une somme concertée d'histoires, de poèmes, de lois anciennes, de dits de
sagesse, de courrier polémique et de visions splendides. Cette affirmation
vient simplement de mon expérience. Et si l'on me dit que c'est parce que je
suis un conteur que j'ai cette expérience, je réponds : que ne formez-vous des
conteurs au lieu d'exégètes au petit pied !
Ils sèchent sur pied parce que l'absence de cette
Bible enluminée les prive des assises mêmes de leur histoire collective. Et si
l'on me répond que ce n'est pas aux Églises à fournir des racines, elles qui ne
sont là que pour annoncer l'Évangile, je rappelle ceci : l'Évangile a fait
naître chez nous une culture et planté des racines, et ceci depuis deux
millénaires. Ceci est un fait qui induit une responsabilité.
Voici donc la situation : toute herméneutique, au sens
qu'a ce mot dans le milieu des biblistes, suppose en fait la foi. Or moi, je ne
sais pas qui est dans la foi, sauf si j'assimile celle-ci à l'appartenance à
l'Église. Alors je suis dans un cercle : ceux qui sont d'Église font de la
Bible ce que l'Église en fait. Ce cercle n'est pas vicieux, il est seulement...
circulaire.
Pour en sortir il convient que les Églises
reconnaissent qu'elles sont appelées à un nouveau service. Celui-ci d'autant
plus important qu'en France du moins, l'école ne s'en préoccupe que fort peu.
Elles ont déjà la responsabilité de la mission, de la prédication et des
sacrements (liturgie) ; elles ont avec d'autres milieux celle du service social
(diaconie) ; s'y ajoute aujourd'hui, à mon sens, le service culturel, qui est
aussi un service public, une "liturgie publique"[2], le
service des Écritures. Et en ce domaine il s'agit plus d'art que de science ou
de théologie.
L'exigence d'un savoir préalable
Mais parlons de science. L'exigence d'un savoir
préalable est selon moi la seconde des causes de l'abstention constatée. Si les
gens ne s'approchent pas des Écritures, c'est aussi parce que, selon l'opinion
et l'expérience communes, il faut être un tant soit peu savant, ou s'en
remettre au préalable au magistère de savants, pour s'y risquer avec quelque
profit.
On remarquera que se retrouve ici la question du
préalable. Elle se pose toutefois d'une manière différente, car si n'importe
qui peut parfaitement lire la Bible sans que cette lecture participe du tout à
la foi, il est absolument impossible au premier venu de se passer pour le faire
des lumières de spécialistes.
Ainsi, sauriez-vous l'hébreu, l'araméen et le grec, ce
qui n'est pas donné à tout le monde, qu'il vous faudrait encore avoir recours à
l'occasion à un dictionnaire ou à une grammaire. Ce n'est là qu'un exemple
extrême.
Les Écritures étant à elles seules tout un monde,
reflétant une vision complète du monde et supposant une visée universelle, il
est clair qu'elles demandent un ensemble de savoirs encyclopédiques pour être
en tout, sinon dépourvues de mystère, du moins perçues dans leur complexité. On
a donc besoin des savants.
Des hypothèses
Mais qui dit cela dit aussi qu'on doit se fier à leurs
hypothèses. Car la science ne progresse que par celles-ci, et c'est de façon
aléatoire.
Ainsi par exemple, c'est une hypothèse qui me permet
de dire que le terme hébreu tarchich, trouvé
dans le livre de Jonas, n'est pas un nom propre mais un nom commun. Qu'il n'y a
jamais eu de ville nommée Tarsis. Que ce terme doit
provenir du grec et signifier quelque chose comme "la haute-mer". En
soi la chose est certes de peu d'importance, et d'ailleurs peu de gens seront
en mesure de me contredire sur ce point de façon certaine. Nous sommes dans le
pointilleux et l'aléatoire.
Reste que cette hypothèse induit à sa manière, alignée
avec d'autres éléments, une compréhension particulière de la première partie du
livre de Jonas : celle qui veut que le prophète n'ait pas là pour dessein de
s'expatrier pour fuir sa mission, mais plutôt de s'engager dans une descente
autodestructrice, par suite de son refus de l'unique destination qui est la
sienne.
On voit que la définition que je donne du terme hébreu
tarchich est l'une des estimations qui me
permettront finalement de me faire une opinion sur la première partie du livre.
À savoir que Jonas s'en va sciemment vers sa mort, semblable en cela au Christ,
une mort comme celle du Christ salvatrice pour ses partenaires (en l'occurrence
les marins), bien que la visée du Christ se soit trouvée juste à l'inverse de
la sienne. L'un en effet "monte" vers sa destruction dans le but de
sauver, alors que l'autre descend vers la sienne pour n'avoir pas à être cause
de salut.
Mais aussi, pourquoi se défier de la science et de ses
hypothèses ? Pourquoi ne pas bravement les utiliser, les prendre à son service
? D'autant plus que l'on trouve maintenant leurs résultats clairement et
brièvement exposés dans les notes et les notices d'excellentes éditions.
Et pourquoi craindre de n'en pas savoir assez
lorsqu'on voit rassemblées en un seul volume autant de données de toute sorte à
côté du texte lui-même ?
Voire. Je voudrais souligner deux points à ce propos.
Commencer par lire
Le premier est que rien ne vaut, dans les
commencements, la connaissance nue du Sujet qui vous intéresse. L'expérience
sensible, au plus près qu'il est possible, de ce que peut signifier pour vous
la rencontre avec lui.
Vous rencontrez quelqu'un et cette rencontre est
peut-être le début d'une histoire d'amour. En tout cas ce quelqu'un est
manifestement doué d'une grande présence. Et voici qu'un lot d'amis bien
intentionnés ne cessent de vous distraire de cet échange qui commence en vous
situant le personnage de toutes les manières, en vous le détaillant.
Déjà, d'autres (les Églises) vous avaient prévenu de
ce qu'immanquablement vous alliez découvrir en lui. Et voici que maintenant on
vous fait remarquer qu'il est né en telle année et a donc été influencé par
telle circonstance, que ce n'est sûrement pas par hasard s'il vient de telle
contrée, et que sa démarche en dit long sur ses sentiments personnels,
peut-être sur sa façon de résoudre son œdipe... Est-ce que j'exagère ?
Alors j'ai envie de dire :
Bon. Et
pourquoi pas ? Est-ce de moi qu'il s'agit lorsque je lis la Bible, ou d'un
golem sans histoire et sans personnalité ? Je vais me tromper ? C'est fort
probable. Mais n'est-ce pas comme cela qu'on apprend ?
Si bien que pour moi le programme est le suivant :
lire d'abord, s'interroger ensuite et recourir aux experts en dernier lieu.
Mais qu'alors ils me donnent du meilleur. Après tout c'est bien moi le client !
Lire d'abord. Mais alors que ce soit, dans ma langue,
une écriture construite au plus près de l'esprit de l'original. J'en ai parlé à
propos de la traduction.
S'interroger ensuite, ou plutôt accepter d'être
questionné par toute cette étrangeté confondante et contondante. Car c'est cela
la rencontre et l'échange. Questionner les Écritures et les re-questionner
: elles ont du répondant. Combien de fois ai-je été surpris par la hâte d'un
groupe de lecteurs à obtenir l'amande avant d'avoir épluché le fruit ! C'est
ainsi qu'on se casse les dents.
Interroger la science là où précisément, à la fin, il
me manque des données. En fonction de mon cheminement.
Lire sans comprendre
Oui ! Au besoin lire sans comprendre, en se contentant
d'être charmé. Puis chercher à recevoir, et cela ne se peut qu'en y mettant du sien.
Enfin se documenter pour mieux comprendre et recevoir... et repartir sur le
chemin de la lecture.
Tout ce cheminement suppose qu'on accepte dans le
principe qu'il y aura de la perte. Qu'on en perdra beaucoup. Que voulez-vous on
n'est pas Superman. En contrepartie cela signifie qu'il n'y a pas à avoir peur,
qu'on y trouvera toujours de la provende.
Ce dernier point demande une précision : mon
expérience d'animateur biblique m'a enseigné que l'ennemi principal des études
bibliques en milieu chrétien et postchrétien est tout simplement la peur de
s'apercevoir que la Bible n'a rien à dire. Qu'elle est caduque. C'est pour cela
qu'on se précipite vers des réponses, avant d'avoir posé des questions ou
d'avoir entendu celles qui sont posées dans l'Écriture. C'est pour cela aussi
qu'on se gratte sous les bras pour la faire parler quoi qu'il arrive.
Si les savants avouaient
Le second point que je voudrais souligner est que, si le
savoir des savants est souvent hypothétique – comme il est normal – et
dépendant de leurs penchants idéologiques – ce qui l'est moins –, il serait
utile que ces deux déterminations soient mises en évidence, avouées en quelque
sorte, autant que faire se peut.
Ce n'est pas toujours le cas, et sous couleur d'étude
du texte, on trouve parfois chez les biblistes ce qu'ils nomment
"théologie biblique", et qui n'est trop souvent qu'une explication
préétablie, constituée à partir d'éléments épars sortis de leurs différents
contextes ou, à l'inverse, dépendants d'une conception philosophique de
l'histoire ou du langage. Cette "théologie" est rabattue sans autre
sur une péricope qui n'en peut mais. Il y a là un effet d'aplatissement des
reliefs de l'Écriture qui me fait malicieusement penser à ce verset d'Ésaïe
(40.4) :
"Toute vallée sera relevée
et toute montagne et toute colline seront abaissées."
Car tel est le résultat d'une idéologie qui se déguise
en science.
On voit aussi, et plus simplement, des hypothèses
d'école se présenter comme vérités d'évangile.
C'est ainsi par exemple que les commentateurs du livre
de Jonas, en toute science, font le tri pour le lecteur ; qu'on en juge :
"Outre l'introduction (1.1-3), l'histoire de Jonas se compose de trois
scènes : Jonas sur le bateau (1.4-16) ; Jonas à Ninive (3.1-10) ; Jonas sous sa
hutte (4.1-11)."[3]
Cependant, à première lecture on voit bien qu'il y a quatre scènes et non
trois, et que manque dans la description ci-dessus tout le chapitre 2. Deux
notes sises en bas de page éclairent nos lanternes : "Nous faisons
abstraction du psaume, Jonas 2.3-10, ajouté après coup", et :
"L'épisode du poisson (Jonas 2.1, 2.11) ne sert que de liaison entre la
première scène et la deuxième." Vous retrouvez la même tranquille
assurance, docte assurément, dans l'introduction correspondante de la T.O.B..
Il se peut, à mon sens, que ces affirmations soient
justes. Il se peut aussi que non. Mais ce qui est certain, c'est que le livre
de Jonas que nous avons – non celui qui a pu exister ou non auparavant
–, celui que le lecteur découvre ou retrouve, se compose sans l'ombre d'un
doute de quatre scènes, de longueur et d'importance a priori égales ou à peu
près. Que de l'une à l'autre il y ait des différences, cela saute à l'oreille
de tout le monde. Mais après tout il en va de même dans Molière lorsqu'un
fâcheux vous déclame ses propres vers – lesquels sont pourtant eux aussi de
Molière...
Le savant commentateur ne vous laisse pas le loisir de
peser tout cela. Il vous donne la clé, sans se soucier des conséquences de son
affirmation. Plusieurs sont possibles, et fréquentes : ou bien le lecteur va
croire le spécialiste plutôt que ce qu'il voit et entend lui-même ("ils
ont des yeux et ils ne voient pas, des oreilles et ils n'entendent
pas"...), et dans ce cas tout le poids du chapitre 2 en est affaibli ; ou
bien il va se détourner sans autre de la science et des savants.
Ce sont là remarques d'expérience. On peut les
rassembler ainsi : une surévaluation du rôle de la critique dans la pratique
commune des Écritures aboutit, à l'usage, à la dévaluation qualitative de cette
même critique, mais aussi des deux partenaires de la lecture, le livre et son
lecteur.
La complexité des Écritures
La troisième des grandes causes qui font que le public
recule devant la possibilité de lire la Bible est que celle-ci lui apparaît de
prime abord comme véritablement trop complexe. Et ceci à juste titre. Trop
pleine, trop touffue. Elle semble être de ces forêts dans lesquelles on se
perd.
Pourtant cela n'est pas conforme à ce que les
Écritures, pour ainsi parler, aspirent à être. Mais la politique des milieux
qui les mettent sur le marché, grandes confessions et éditeurs, a composé
depuis des siècles cet objet monumental, à partir d'un ensemble très divers
d'écrits moins impressionnants. S'ils étaient publiés séparément et tels quels,
ces derniers ne dépasseraient pas en moyenne la taille d'une brochure. On
trouverait parmi eux cinq textes tenant en une seule page ; à l'opposé, Ésaïe
tiendrait dans une centaine de pages et les Psaumes culmineraient à cent
soixante environ.
De même, s'ils étaient publiés dans ces conditions, il
deviendrait évident que l'ordre dans lequel on se propose de les lire peut être aléatoire. Or on connaît le découragement qui
saisit le lecteur novice de la Bible lorsque, ayant commencé à Beréchîth, il se perd dans les sables législatifs de
l'Exode, ou du Lévitique pour les plus intrépides...
On sait que les grandes confessions n'ont jamais
proposé ce programme d'une lecture continue à leurs fidèles, à l'exception de
quelques dénominations puritaines de la mouvance calviniste. L'accès
confessionnel aux Écritures a presque toujours été limité à la Bible de la
Synagogue ou de l'Église. Je veux dire que les textes sont découpés, mis en
séries et redistribués – avec plus ou moins de reste suivant les traditions –
en fonction d'un calendrier liturgique ou de listes des lectures prévues pour
la piété familiale ou personnelle. D'ailleurs, même dans les Églises qui ne
connaissent pas ces pratiques, on est porté à revenir par prédilection à
certains livres, ou thèmes, au détriment des autres. C'est ainsi par exemple
qu'une Église pentecôtiste en train de se constituer privilégiera la lecture
des épîtres de Paul à Timothée et à Tite, ainsi que les épîtres de Pierre et de
Jude, comme j'ai pu le constater lors de mes voyages. En forçant le trait, on
peut dire que chaque famille confessionnelle judéo-chrétienne a sa bible à
elle.
C'est dire à quel point tout lecteur qui se situerait
hors de ces traditions pourrait se sentir dégagé de toute obligation en ce
domaine.
Pas de règle
Aussi, tout ce qu'on peut dire à cet égard, c'est
qu'il n'y a pas de règle. Ou plutôt : qu'il n'y en a qu'une seule, à savoir
qu'il faut suivre son propre itinéraire, en fonction de l'intérêt – ou des
intérêts – qu'on y trouve.
Certains sont happés par un récit biblique, sans trop
savoir d'où vient le charme qui les y retient. Ils aiment à y retourner et ils
y trouvent souvent de nouvelles raisons de s'y complaire. Il s'agit d'une
rencontre. Et comme toujours lorsque vous rencontrez quelqu'un qui vous plaît
ou vous intéresse, vous faites petit à petit la connaissance de ses proches.
Aussi, passant de ce récit à un autre, voisin du premier, on entame une sorte
de parcours de découverte, au travers des parties directement narratives des
Écritures. Il est surprenant de voir à quel point les personnages de ces récits
sont attachants, sous la simplicité apparente qu'affecte la narration. Il
arrive à nombre de personnes, voire à des groupes, de se reconnaître dans
l'aventure de certains d'entre eux, de se projeter, en quelque sorte, dans leur
histoire. C'est au plus haut point que les narrations bibliques, autrement dit,
incluent leurs lecteurs ou leurs auditeurs dans leurs propres démarches.
Il en va de même, bien souvent, des poèmes dans
lesquels chacun peut trouver et adopter un langage pour dire la peine ou la
joie, la colère, l'espoir, l'exultation, l'amour ou la haine, la sagesse et la
passion. Et la foi. Surtout lorsque celle-ci vacille au bord du gouffre,
puisque telle est la foi, le plus souvent, dans les Écritures bibliques.
Et l'on pourrait encore parler, dans le même sens, des
autres genres bibliques, même si leur aura peut se trouver moins éclatante :
textes législatifs, épîtres, apocalypses, dits de sagesse, etc., chaque époque,
chaque milieu, chaque culture trouve à vibrer avec l'un ou l'autre de ces
langages scripturaires. Chacun, là encore, se fait sa bible.
Si cela est possible c'est parce que, dans l'ensemble,
ce qui caractérise un écrit biblique, c'est qu'il place ses protagonistes comme
ses lecteurs dans la situation dramatique la plus extrême qui se puisse
concevoir : la confrontation avec celui qui est à la fois la figure de leur
origine et celle de leur destination, le Sujet transcendant par excellence tout
autant que la parole de leur plus intime et contrevenu désir.
C'est cette plongée quasi constante dans l'extrême,
cette façon d'épouser la limite, qui fait que la plus simple histoire d'un qui,
par exemple, s'en va de chez lui (ainsi dans Genèse 12), peut devenir la
parabole la plus exigeante de la vérité de tel individu perdu aujourd'hui dans
la foule d'une grande agglomération moderne ; peut représenter dans le même
temps le sens de l'aventure historique d'un groupe humain déterminé – peuple,
religion ou société – ; peut tout aussi bien dire le défi radical que rencontre
l'espèce humaine tout entière, signifier le choix devant lequel elle se trouve
ici et maintenant.
J'insiste sur le fait que le dieu biblique se présente
toujours comme figure littéraire, si bien que l'on peut ne pas croire que
"Dieu existe", comme on dit, et d'une certaine manière croire en
ce dieu, ce qui signifie dans le langage biblique "se fonder sur lui"
pour vivre. Comme je le dis ailleurs, il ne faut pas confondre le signifiant
biblique avec son référent, ni le dieu-verbe que nous rencontrons dans les
Écritures avec le divin Tout-Autre que "nul n'a jamais vu".
Les Écritures, cependant, sont la grande parabole dont
la visée est de signifier ce Dieu. "La largeur, la longueur, la profondeur
et la hauteur" (Éphésiens 8.18) de cette visée biblique est la cause par
laquelle il n'y a pas de règle dans l'approche des Écritures. Il n'y a que des
itinéraires situés, aléatoires, non-finis.
Itinéraires de lecture situés : car ils sont toujours
ceux d'une personne – ou d'un groupe, ou d'un peuple – historique.
Aléatoires : parce que des personnes situées
pareillement se trouveront suivre des itinéraires différents.
Non-finis, en ce sens que chaque verset peut induire à
lui seul plusieurs bifurcations possibles...
Itinéraires toujours empruntés au risque de se trouver
pris à partie par plus fort que soi.
Un chemin exemplaire ?
Mais le moment est sans doute venu de donner un
exemple. J'en propose un qui est réel, au sens où c'est vraiment ainsi que
certaines de mes connaissances ont entrepris de lire la Bible alors que rien ne
semblait les y prédisposer. C'est artificiellement que je rassemblerai leurs
itinéraires en un seul, autour du plus significatif d'entre eux.
Voilà donc quelqu'un qui n'avait jamais entendu parler
de la Bible. Concernant "ce genre de choses", il ne connaissait que
l'existence de bâtiments nommés églises et de croyances nommées religions : des
réalités qui ne l'avaient jamais intéressé au cours de son existence de
photographe de mode. Or il a eu un jour sous les yeux, à cause du hasard d'un
voisinage, le récit biblique du Jardin d'Éden. Ce dernier était isolé, se
présentant sous la forme de trois pages dactylographiées. Aussi bizarre que
cela puisse paraître sans doute à nombre de croyants patentés, cet homme se
prit d'amour pour cette histoire-là : « Il y a tout, là-dedans »,
disait-il.
Il s'est donc mis à y regarder de plus près. Une des
premières idées à lui venir était que l'homme de cette histoire occupe une
position royale à l'intérieur du Jardin. Il donne un nom aux animaux comme un
roi nomme ses ministres (on peut d'ailleurs observer effectivement le fait dans
Genèse 41.45, par exemple). Et à la fin de l'histoire, il a le droit de les
dépouiller pour se vêtir, mais non celui de les manger. Il y aurait là comme un
droit du roi, avec ses limites. Point.
Alors notre homme se demande si cette histoire a une
suite, et cette interrogation le conduit à découvrir qu'elle fait partie d'un
énorme bouquin. Le voilà qui apprend que cette Bible comprend un livre des Rois
(et même deux), lui-même précédé de l'histoire des premiers rois hébreux
racontée, il ne sait d'abord pourquoi, dans des livres dits de Samuel. Un coup
d'œil l'amène à lire I Samuel 8.6-9 :
"Et aux yeux de Samuel elle a fait du mal cette parole
qu'ils ont dite :
« Donne-nous un roi pour nous diriger. »
Et Samuel a prié mon Seigneur
et mon Seigneur a dit à Samuel :
« Écoute la voix du peuple
en tout ce qu’ils te diront
car ce n’est pas toi qu’ils ont refusé
car moi il ont refusé que je règne sur eux
c’est ainsi dans tous les actes qu’ils ont accomplis
depuis le jour où je les ai montés d’Égypte jusqu’à aujourd'hui
et ils m'ont abandonné
et ils ont servi d'autres dieux
ainsi font-ils aussi pour toi
et maintenant écoute leur voix
seulement
tu leur déclareras déclareras
et leur enseigneras
le droit du roi
qui règnera sur eux. »"
Je passe sur les étapes : à partir de là notre homme
est parti du côté de l'Exode pour voir ce que c'était que cette
"montée" d'Égypte. Il découvre Moïse, le Sinaï, l'Alliance et, comme
nombre de ses prédécesseurs, il arrête sa lecture avant la fin de l'Exode. Mais
il retourne un jour à Samuel, et reprend de l'autre côté pour suivre l'histoire
de ces fameux rois : Saül, David, Salomon, le Temple, le Schisme. Et le voilà
en présence des prophètes, qui le soufflent. En II Rois 19.2 il entend parler
d'ailleurs d'un certain Ésaïe, celui-là même dont il a repéré l'existence d'un
livre qui porte son nom. Un coup de chance le fait tomber sur l'un des chants
du Serviteur. Il confessait plus tard que, s'il s'était arrêté à l'un de ces
"oracles abscons" des chapitres précédents, il aurait perdu son
chemin. Mais pour lui tous les mots comptent, et c'est ainsi qu'il se souvient
que le roi David est appelé "serviteur" (II Samuel 7.5). Ce paradoxe,
"roi-serviteur", relié aux malheurs du juste persécuté, ont alors
orienté pour longtemps son parcours de citoyen politisé...
Une note en bas de page le dirige un jour vers les
Actes des Apôtres et l'eunuque éthiopien, d'où il remonte vers les évangiles.
Et c'est là que le nommé Jésus – il est dans Marc – lui cause une grosse
surprise : ni intellectuelle, ni spirituelle mais purement physique. Ce Jésus
de Marc surgit toujours là où l'on ne l'attend pas, c'est un effet de
perception. Rien à voir avec ce Jésus sulpicien dont il avait eu quelque
connaissance de par sa profession.
Et petit à petit, avec l'aide de son voisin bibliste,
à l'image de groupes plus institués, cet homme apprend à se servir des notes,
des parallèles et de tous ces petits outils qu'on trouve dans la plupart des
bibles et que l'on doit au labeur des savants et à l'ardeur des fidèles – dont
il admire la constance... Malgré tout, il a gardé cette habitude de feuilleter
au hasard, et c'est ainsi qu'il a rencontré les Psaumes, dont certains sont
pour lui aujourd'hui une source de plaisir toujours renouvelé, un langage
offert, comme je le disais plus haut, à sa joie, à son angoisse, à sa colère ou
à son désir. Paroles qui toujours l'ouvrent à un Autre. Langage de la prière –
tout déconsidéré que soit le mot pour lui –, langue dans laquelle l'Autre est
par construction premier, et le soi, le soi envahissant, par définition
accueillant et refluant.
L'itinéraire et la rencontre
Il y a pour moi deux grandes métaphores pour signifier
la saine pratique de la Bible. La première est celle de l'itinéraire, qui fait
d'elle un pays. La seconde, on a pu s'en apercevoir je pense, est celle de la
rencontre, qui pose la Bible en une personne. En tant que pays elle est à
découvrir ou à redécouvrir. Envisagée comme une personne elle reste toujours
inconnue ou méconnue. Dans l'un et l'autre cas, jamais elle n'est possédée.
Et ce qui me frappe dans l'exemple que je viens de
rapporter, c'est la liberté, la désinvolture avec laquelle cet homme a pu se
frayer un chemin bien à lui au travers de la multiplicité biblique. C'est aussi
l'attention et la modestie avec laquelle il a "négocié" ses
rencontres. C'est ce qui lui a permis de prendre en compte ce qu'il y a à la
fois de massif et de discontinu dans les Écritures. D'habiter ce paysage et de
visiter cet ami.
Nul doute pour moi que l'on ferait bien, en
conséquence, et dans le but d'aider au développement d'une culture biblique
plus ouverte, de démultiplier les modes de présentation et d'édition des
Écritures.
Je serais tenté de développer là encore une approche
paradoxale. Il me semble en effet que deux positions extrêmes se conditionnent
mutuellement : de même que c'est une fidélité absolue au texte reçu qui permet
la plus grande liberté d'interprétation, de même, c'est la fixation d'un ordre
canonique des livres bibliques, et l'insistance éditoriale sur le lien
organique qui les réunit, qui permettrait la promotion de morceaux choisis,
d'anas, de plaquettes, d'extraits de toute sorte, plus ou moins présentés, annotés
et resitués en vue d'une culture populaire. C'est d'ailleurs ce qu'on voit
parfaitement réalisé dans le domaine de la piété, précisément par les milieux
qui se réfèrent au fondamentalisme, c'est-à-dire, sur le plan du canon, à un
littéralisme !
[1] Thomas d'Aquin (1225–1274),
dominicain italien auteur de la "Somme théologique", est
l'inspirateur de l'ensemble de la pensée théologique catholique romaine. Karl
Barth (1886–1968), théologien suisse de tradition réformée, a inspiré très
largement le renouveau de la pensée théologique contemporaine.
[2] Le grec du Nouveau
Testament connaît deux termes qui se traduisent en français par
"service" : leitourgia (liturgie), culte ou service public ; diakonia
(diaconie), service du prochain.
[3] Carl-A. Keller,
"Commentaire de l'Ancien Testament", XIa, Neuchâtel, 1965, p. 266.