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Lettre à une militante ouvrière
sur la poésie*
Ma chère Évelyne,
Tu te souviens sans doute d'une conversation que
nous avons eue, au cours de l'Université d'été des Équipes Ouvrières
Protestantes de l'été 75. Notre ami Bottinelli m'avait présenté à vous comme
poète. Tu avais l'air suffoquée : quand on pense aux journées d'une
ouvrière en usine, quand on connaît la vie qui est faite à ceux qui sortent de
l'atelier pour être pris à la gorge par les conditions de la vie quotidienne
familiale, chez les ouvriers, quand on sait tout cela, comment peut-on écrire
des vers ?! Et cela te paraissait peut-être comme une monumentale inconséquence,
une légèreté qui me classait : un rigolo, un qui-ne-sait-pas-vraiment.
Ce que je vais te dire maintenant, ce n’est pas pour
me justifier, m'excuser, trouver des circonstances atténuantes. C'est juste pour
te répéter en plus détaillé ce que je t'ai dit alors : que nous vivons
dans un monde, celui du capitalisme "avancé", qui est tellement
mauvais qu'il à réussi à faire de la vie une absence complète, et qui est
tellement rusé qu'il à fini par persuader ceux qu'il opprime que sa logique à
lui était la seule. Et la poésie fait partie de la vie au plus haut point.
Mépriser la poésie c'est mépriser la vie.
Alors comment on s'y est pris pour que les exploités
et écrasés méprisent la poésie ? On a tout simplement fait de la poésie un
moyen pour s'échapper de la vie. On à transmis – par l'école, par la radio et
la télé, par les "grandes manifestations culurelles", etc – on à
transmis l'idée que la poésie parlait d'autre chose, qu'elle était le refuge
des sentiments, des émotions, des petits divertissements, de tout ce qui ne
peut pas entrer sérieusement dans le domaine de la vie sociale. La part du
rêve. La poésie est devenue un rêve, et en plus, pour plus de sûreté, on a
communiqué l'idée que le rêve n'était pas du tout une partie du réel. Mais dans
le même temps, inversement, on à fait des poètes des êtres à part, des gens
miraculeux, des génies qui maîtrisent complètement la langue. Et chacun pense
qu'il parle ou écrit mal sa langue, ou tout au moins qu'il la manie
médiocrement, mais qu'il y a des gens quelque part, dans une sorte de ciel, qui
tirent d'elle des bijoux éclatants. Ça donne à chacun le sentiment de son
incapacité, du peu de chose qu'il est. Tu vois, les poètes sont en même temps
des dingues inoffensifs et des surhommes. La poésie ne dit rien de sérieux et
elle est la plus grande chose qui soit. Des deux côtés, finalement, ce qui est
visé – et atteint – c’est retirer la poésie de la vie des gens. Et pourquoi
donc ? Parce que la poésie vraie est dangereuse pour cette société-là.
Dangereuse comme tout ce qui est vraiment vivant.
Pas plus, mais pas moins. Remarque qu'on fait la même chose pour l'amour.
L'amour ça va un temps, le temps de fonder une famille, car ça c'est utile.
Autrement c'est en-dehors de la vie courante, ça n'existe pas vraiment, on ne
lui laisse pas de place dans les plannings. Mais en même temps, on présente en
permanence l'idéal de l'amour, réservé à des personnages mythiques qui
parviennent au bonheur, et qui prouvent à la fois que le modèle est bon, et que
les gens ordinaires ne l'atteindront jamais parce qu'ils sont des cons. Toute
la soi-disant culture, chez nous, est faite comme ça. Et le résultat est que la
culture n'a rien à voir avec la vie, sauf pour la brimer encore un peu plus. Et
pourtant, le vrai sens du mot culture, c'est la recherche d’un accord entre le
langage d'une société et la réalité multiple et diverse des vrais gens qui la
composent.
Ce que je viens d'appeler le langage d'une société,
ce n'est pas seulement les mots, la langue qu'on parle, la façon de s'en
servir. C'est aussi tout ce qui sert à communiquer, y compris les institutions,
comme la famille ou l'État, ou l'usine, ou l'école, etc. Y compris tous les
arts et aussi toutes les techniques. Toutes les façons d'établir pratiquement
des rapports entre les uns et les autres, entre les gens et les choses, entre
les événements, entre l'histoire d'un groupe humain et l'histoire naturelle
d'un pays.
La poésie, ce n'est donc qu'un élément parmi bien
d'autres. Mais c'est un élément important, parce que, de tous les éléments dont
je viens de parler, le seul qu'on retrouve dans tous les autres, c'est la
parole. Sans la parole, il n'y a pas de culture. Et la poésie, ce n'est rien
d'autre que le travail de la parole.
La parole est comme le reste, elle demande un
travail. Imagine un muscle qui ne travaillerait jamais. Pense à un moteur qui
ne tourne pas : il se grippe. C'est pareil pour la parole. Bien sûr, la
question ne se pose pas dans les mêmes termes pour un moteur ou pour la parole,
car elle, elle travaille sans arrêt : tout le monde parle. Mais pourtant, dans
toutes les sociétés, il y a une pesanteur qui fait qu'elle se met à ronronner,
à tourner en rond. Et finalement elle ne permet plus d'adaptation au nouveau,
elle devient un corset qui force les choses à demeurer en place, suivant les
intérêts qui dominent dans la société en question.
Si bien que la parole est comme un muscle qui
travaille sans arrêt mais toujours de la même manière. À la fin il s'engourdit.
Il a besoin de faire de la gymnastique. Les animaux eux-mêmes en ressentent le
besoin. Au repos, souvent, ils se font plaisir en faisant travailler
gratuitement certains muscles : ils s'étirent, ils changent de posture ou de
place. Ils ne sont pas fous : ils savent que la machine a besoin
régulièrement de bouger pour rien. Mais pour rien vraiment ? Pas vraiment non :
pour rester souple.
Une société dont le langage perd sa souplesse est
une société tout près de mourir. C'est ce que les poètes surréalistes appelaient
le langage cuit. C'est ce que la Bible appelle des paroles vaines ou des
paroles de mort. Mais dans toutes les sociétés il y à des ouvriers du langage.
À eux seuls ils ne sont rien, mais sans eux on crève. Ils ne sont pas plus que
les autres, mais on ne peut pas se passer d'eux. Si on s'en passe, on entre
sous la loi de la machine, qui ressasse inlassablement la même mouture. Au
début d'une société, cette mouture-là pouvait être généreuse, comme aux
lendemains d’une révolution, mais au bout d'un certain temps, elle devient
oppressive, étouffante, malade.
Les ouvriers du langage sont les poètes. Ils font
travailler le langage, ils lui donnent de la souplesse. Ils lui font produire
de nouvelles possibilités, ils entretiennent le bon fonctionnement des anciennes.
Bien sûr, il faut bien qu'ils aient des capacités pour cela, comme dans tout.
Mais surtout, il faut qu'ils travaillent beaucoup. Et pour cela, Il faut qu'ils
en aient envie. Un poète, c'est d'abord quelqu'un qui a le désir de faire
travailler le langage. S'il a le désir, c'est l'essentiel, car le travail se
fera. Si en plus il à de grandes capacités, alors iI communique à tous ce
plaisir, analogue au plaisir qu'ont les chiens à s'étirer. S'il n'a que des
capacités honnêtes, il ne faut pas le mépriser, c'est un bon ouvrier. Et s’il
n'a pas de capacité, c'est qu'il s'est trompé de désir. On voit bien que notre
société est très malade, puisque tout cela lui est devenu complètement
étranger. Mais dans d'autres sociétés, cela reste évident. Soit qu'il s'agisse
de sociétés qui n'ont pas encore subi autant que nous l'attaque du capitalisme
moderne, soit pour d'autres raisons. Je voudrais te donner quelques exemples de
cela. Par exemple, quand la grande diseuse de poésie arabe Oum Khalsoun venait
au Caire pour faire son travail, trente mille personnes (des gens du peuple)
l'accompagnaient dans son dire. Il faut avoir entendu le soupir de plaisir de
ces trente-mille-là aux premiers mots d'un poème. Et le poète chilien Pablo
Neruda raconte dans ses souvenirs que lors d'un meeting ouvrier dans les mines,
après toutes les allocutions nécessaires, on lui a demandé de dire des poèmes.
Et quand il a commencé, la foule des mineurs chiliens s'est découverte :
des milliers de chapeaux et de casques ont été ôtés d'un seul geste. Voilà une
chose qui enseigne à la fois la grandeur de la poésie et l'humilité que doivent
avoir les poètes. Et quand Maïakovski, le grand poète révolutionnaire, a
compris que le peuple russe entrait dans une ère où il ne ferait plus bon venir
en foule écouter les vrais poètes, il s'est suicidé. Maïakovski était un
ouvrier du langage, il ne pouvait pas survivre à la mise à mort du langage.
Il ne faut pas mépriser les poètes. Mais il faut
leur demander de faire leur travail. Il faut ramener ceux d'entre eux qui se
pavanent dans les salons à la conscience du service qu'on attend d'eux. Il faut
ramener ceux d'entre eux qui se complaisent dans la tour d'ivoire de leurs
petites sensations personnelles à la conscience du plaisir qu'on attend d'eux.
Mais il ne faut pas mépriser les poètes. Il ne faut pas non plus obliger les
poètes à dire ce qu'on pense être le mieux. Par formation, ils connaissent
souvent mieux le langage que ceux qui leur donnent des leçons. C'est un point
important, parce qu'on pense généralement, à tort, que le peuple ne comprend
que les choses simples !
En réalité, le peuple parle un langage beaucoup plus
complexe que les gens dits cultivés. Et, dans toute l’histoire, la poésie que
les gens du peuple ont adoptée a été une poésie complexe, difficile, souvent
précieuse. C'est que le peuple aimait les choses bien faites, qui ont demandé
de l'art et du travail. Et si ce n'est plus le cas aujourd'hui, chez nous,
c'est peut-être parce qu'il n' y a plus vraiment de peuple, mais une addition
de gens atomisés.
Non seulement ce n'est pas la faute de la poésie,
mais encore : la poésie peut contribuer à la nouvelle création d'un vrai
peuple. Elle peut le faire en désirant la vérité. Mais justement la vérité est
complexe, difficile à dire, faite de choses qui ne vont pas bien ensemble pour
le moment. C'est pourquoi il ne faut pas demander aux poètes de s'en tenir aux
évidences, au plus utile immédiatement, à ce qui semble clair. Devenues poèmes,
ces choses-là ne seraient souvent que des banalités, sans impact créateur. Mais
entre la préciosité de salon et la banalité, il y a une grande marge, tout un
champ qu'on peut exploiter utilement, de telle manière que les sensations les
plus subtiles et les réalités sociales les plus dures, par exemple, soient comprises
ensemble dans ce seul but : dire sur notre monde, toute la vérité et rien
que la vérité.
Pour terminer, je voudrais te montrer, si je peux,
le lien qu'il y a entre "chercher à dire la vérité d'une société" et
"travailler le langage". J'ai bien conscience que notre société à
secrété une idéologie qui s'est répandue partout, et qui veut que ces deux
éléments-là soient séparés. Du coup, quand on dit "travailler le
langage", tout le monde pense à des jeux stériles, à des recherches
formelles ; et quand on dit "dire la vérité", chacun pense que le
mieux dans ce cas-là est d'y aller sans fioritures, de dire le fond des choses
carrément. D'un côté, pense-t-on, on ne s'occupe que de la forme, et de l'autre
du fond. Dans ce cas-là, évidemment, on n'a pas besoin de poètes : on a
soit des esthètes, soit des scientifiques. L'idéal alors, pour dire la vérité
d'une société, c'est de demander des faits à un sociologue, et de confier à un
publicitaire le soin de les présenter. C’est bien ce qui se passe, non ? Chez
nous, un homme politique raconte son cas à un magnétophone, et puis un rewriter
en fait un bouquin. Mais cela, cela même, est une des bases de l'oppression et
du malheur de vivre. Car cela, c'est l'art de mentir.
Si l’on pense à une chaise – toi qui travailles dans
une usine de chaises – on voit bien que le sens d’une chaise n’est pas séparé
de la forme de la chaise. Une chaise qui aurait la forme d'un balai, ça ne
conviendrait qu'aux sorcières. Il en va de même du langage. Sa forme – ce qu'on
appelle souvent son expression – n'est pas étrangère à son sens. Et celui qui
fait rajouter une jolie forme au contenu de ses idées, il ne se rend pas compte
qu'il change de contenu. Il dit autre chose que ce qu'il pense ! Au pied
de la lettre, il ment. Toute notre société est bâtie là-dessus, et personne ne
s'en rend compte. Nous sommes dans le domaine du faux-semblant, dans le monde
de l'apparence. L'avenir y appartient aux baratineurs.
En réalité, une parole vraie est une Parole qui est
née de la recherche d'un mariage entre ce qu'on voit et ce qu'on peut dire.
Elle fait avancer à la fois la connaissance et le langage. C’est-là ce travail
dont je te parlais. Celui qui fait cela est un bon ouvrier. Les autres sont des
menteurs, des rigolos.
Les exemples
que j'ai pris pour te dire cela te paraîtront peut-être vrais, mais pour autant
tu ne penseras pas que j'ai raison de les généraliser et de dire qu'ils sont
typiques de notre société ? Ce que je te demande, c'est d'y penser et de me
dire si l'une des grandes choses qui t'embêtent dans la vie, ce n'est pas de
constater que ce qui se passe réellement n'est pas dit, et que ce qui est dit
ne se passe pas réellement ?
Eh bien, la poésie essaye de rassembler les deux :
pour que le dit et le faire ne soient qu'un.
C'est pour cela qu'elle est toujours au bord de dire
l'inconnu, le pas encore dit. Et comme le mensonge a toujours des
bénéficiaires, il n'a pas intérêt a se voir dévoiler, mais tout au contraire à
ce que l’inconnu, le non-dit, demeure dans le néant. Un patron a-t-il intérêt à
ce que la condition réelle de ses ouvriers soit connue ? Un renard a-t-il
intérêt à étudier le sentiment des poules ? Une puce aimerait-elle que le
chien avance dans la découverte du réel au point d’inventer
l’insecticide ?
Le grand insecticide de l’esprit c’est la poésie.
* Paru dans la revue Dialogue (SJMCP), Paris, 1978, n°75, pp. 13-15
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