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Vos réactions : jean.alexandre2@orange.fr

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Femmes remarquables

 

ou quelques héroïnes bibliques

 

   

 

Il est question du parcours de l’une des femmes remarquables

dont on peut trouver la trace dans les récits des Écritures bibliques.

 

On s’en rendra compte, elles n’apparaîtront pas nécessairement

selon l’ordre canonique, et elles ne seront pas toutes célèbres :

mention sera faite d’Ève, bien sûr, mais aussi, entre autres,

d’Abigaïl ou de Lydie.

 

Insistons sur le fait qu’il est utile de lire d’abord le récit biblique

lui-même, tant ce que l’on va lire ici est très largement…

interprété.

 

 

 

Pour retrouver l’ensemble des récits : suite

 

Pour retrouver un récit particulier : table

 

 

 

 

Chapitre 1er

 

Marie-Madeleine, c’est-à-dire Marie ou Mariam de Magdala 

(Magdala était son lieu d’origine, en Galilée) apparaît à plusieurs endroits

dans les évangiles. On se fait d’elle l’image même de la grande pécheresse,

et à ce titre elle a beaucoup fait fantasmer…

On se bornera ici à conseiller au lecteur de se reporter par exemple

à l’évangile selon Marc, du chapitre 15, verset 21, au chapitre 16, verset 8.  

 

 

Marie de magdala

LA PREMIÈRE ENVOYÉE 

 

 

Des femmes, dans les évangiles. Bien sûr il y a la mère, Marie, de son vrai nom Mariam. Et celles qu’on a appelées plaisamment les grands-mères de Jésus parce que Matthieu les a citées dans la liste des ancêtres : Thamar, Rahab, Ruth, Bethsabée. D’autres femmes, aussi. Hanna la prophétesse, Martha l’active et sa Mariam de sœur (une autre Mariam), et toutes ces mères, sœurs, épouses de tel ou tel, et la belle-mère de Pierre, et les autres.

Et Mariam, dite de Magdala.

D’elle étaient sortis sept démons. Sept démons ce n’est pas rien, on se contenterait d’être délivré d’un seul. Un démon pour chacun des cieux qui surplombent la terre, quelle puissance, en elle ! Un démon pour chacun des jours de la semaine, quelle énergie… Mariam la terrible ! Ce n’est pas tout le monde qui supporterait tout cela dans l’attente exacerbée d’un messie que l’on puisse enfin aimer.

Mais il l’avait délivrée et elle l’aimait. Comme Martha dans sa cuisine, comme Mariam assise à ses pieds, comme toutes celles qui marchaient derrière lui sur les routes poudreuses de Galilée, de Phénicie, de Samarie, de Pérée, de Décapole, de Judée, jusqu’à la Ville sainte, jusqu’à la colline du Crâne. Marcheuses opiniâtres, et qui le servaient.

Des femmes, et première parmi elles, cette femme.

Car elle est la première que l’on nomme pour s’être munie d’aromates, en ce premier jour de la semaine, au lever de ce Jour. La première à surveiller ce que fait Joseph d’Arimathée, à repérer l’endroit, à s’inquiéter à propos de la pierre, puis, le jour venu, à chercher des yeux le corps, à se lamenter de sa disparition, à enquêter.

À prendre peur devant les messagers vêtus de blanc. Puis à courir, à détaler avec crainte et surtout grande joie. À faire la messagère. À parler ou à se taire, les témoignages ont divergé. 

 

Ils ont eu vite fait de la supplanter

 

Est-ce un hasard si c’est à elle qu’il apparaît ? À elle la première ? Si c’est à elle qu’il dit : « Ne me touche pas, ne me retiens pas. » Il était son maître, Rabbouni, et pourtant elle avait ce pouvoir de le maintenir sur terre. Mais il en était au moment de ses recommencements. Il y avait en lui déjà, qui s’effilait, ce lien de la terre et du ciel.

Elle est le premier témoin, la première envoyée, l’annonciatrice. Mariam la bienheureuse.

Jean l’évangéliste aura beau faire pour ramener les gars, un Pierre et un Jean, pour les mettre devant, avant elle : rien à faire, on sait qu’elle a tout vu d’abord, et que c’est à elle que le Maître a voulu confier le message.

Car il est ressuscité ! Il a surgi, d’entre les morts ! Le tombeau était vide, ou si l’on veut, peuplé des seuls messagers immaculés, vêtus de la couleur de l’outre-temps et de l’outre-espace. Venus d’un espace-temps que l’on nomme le Règne… Et devant cela, cette sainteté, elle, Mariam, elle et l’autre Mariam, et peut-être la Salomé, elles, les femmes, ont vu.

Plus tard, quand il s’agira de gérer les affaires, de dire le juste et le vrai, le permis et l’interdit, d’organiser, de distribuer les rôles, ils oublieront cela. Quand il s’agira d’élaborer des liturgies et des christologies ils seront là.

Oui, ils auront vite fait de prendre sa place : laisser ces choses-là aux femmes ? Pas sérieux. Les femmes sont faites pour être mères, servantes, ou… pécheresses. À la rigueur déesses, mais juifs on n’est pas de ce style-là.

Aussi leur a-t-il fallu, de plus, lui coller sur le dos cette image de la pécheresse. Délivrée certes de ses démons mais quand même, elle les a portés en elle ! Pauvre fille qui fut… quoi ? lubrique, luronne, tentatrice, dévergondée, folle de son corps, quoi d’autre ? De quels démons était-elle habitée ? Forcément de ceux-là, qui intéressent tant.

Elle qui, lors de la Cène, au dernier repas, sans nul doute, officiait.     

 

 

 

oOo

 

 

Chapitre 2

 

Jacob, le patriarche hébreu qui devait devenir le père des douze tribus d’Israël,

avait deux épouses et deux concubines. Rachel était son épouse préférée.

Elle était fille de Laban, un riche éleveur syrien (ou araméen, comme on disait).

On conseillera au lecteur de se reporter au livre de la Genèse, au chapitre 31.  

 

 

LA BREBIS REBELLE

RACHEL 

 

 

Mais pourquoi donc Rachel a-t-elle volé les petits bondieux de son père ? Il n’y avait qu’à faire comme son mari, comme Jacob, qui s’en va sans rien dire, qui s’en va avec le bien acquis, enfin, après des années de quasi-servitude. S’en aller à potron-minet sans faire procès.

Certes, elle aurait eu des raisons de le faire, ce procès, mais à quoi bon ? On s’en allait ! Il n’était plus temps pour elle de se plaindre de la violence subie autrefois, de demander justice à ce père qui lui avait volé sa nuit de noces, la tenant pour rien : interchangeable !

Une femme, fille ou épouse, voire mère, a-t-elle droit à la parole ? Pas dans le monde de Laban. L’ordre des choses est ainsi, pour lui, que le père est tout-puissant, que l’homme détient le droit, que l’ancien parle en dernier sans qu’on ait à répliquer.

Un monde dans lequel les temps et les gens sont liés à la sagesse de grands dieux garants de l’ordre des cieux et de la terre, aussi à la puissance de dieux nationaux attachés chacun au bien de sa cité, enfin au discernement de dieux familiers veillant sur les heurs et malheurs des maisonnées. Le monde et la vie tournent rond pour autant qu’on respecte tous ces dieux-là, qui sont le nom donné à tant d’intérêts bien protégés. Qu’on se borne à les régaler d’offrandes et de sacrifices à la mesure de leur importance.

Ce qu’on voit pourtant dans le geste de Rachel, c’est le désir de ne pas se séparer d’eux, au moment aventureux du départ vers l’inconnu qu’est pour elle le pays et le dieu de son mari. Rester sous la protection de ces petits bondieux qui ont tant compté pour son papa.

Et se dessine alors la figure d’une Rachel emplie de la crainte superstitieuse qu’implique sa condition de femme dominée et aliénée. Une "brebis" soumise, puisque c’est ce que signifie son nom.

 

Elle a peut-être bien franchi le gué

 

Puis on se dit que Rachel, face à cela, pourrait bien avoir fait acte de résistance, au contraire. Elle s’en va, que risque-t-elle à faire la nique à son père et à son monde si bien organisé ? Car s’assied-on sur ses dieux quand on les craint ? Est-ce qu’on le fait de cette façon impudique ? Non, il y a autre chose.

Car elle s’assied sur leur pouvoir, à ceux-là. Elle s’assied, non seulement sur le pouvoir paternel, mais aussi sur ce qui lui tient de raison. De fondement, c’est le cas de le dire…  

Et elle le fait d’elle-même, sans même en rien dire à son homme. Ne s’est-il pas justifié devant elle, ainsi que devant Léa, de sa décision de partir en secret ?

En secret ? Sans s’être d’abord expliqué une bonne fois ? Eh bien Rachel va faire en sorte que Laban le rattrape et que l’explication ait lieu. On dirait bien alors que le courage est du côté de la femme, dans cette histoire !

D’où lui vient cette audace ? C’est peut-être qu’elle a fait un choix. Placée devant un avenir incertain, il se peut qu’elle ait fait un pas, ait traversé un gué, comme on dit, elle la première. Plus tard, son homme devra le faire, traverser la ligne pour marcher enfin au devant d’une autre explication, celle qui le mettra face à son frère.  

Et peut-être a-t-elle pu mépriser les dieux qui aliènent parce qu’elle avait choisi le dieu qui libère. Car dans cette histoire, il y a cette parole qui précède, adressée à Jacob par son dieu de famille : « Retourne au pays de tes pères et je serai avec toi. »

« Je serai avec toi », a dit le dieu. Alors à quels dieux, à quel dieu se fier ? Aux dieux du père qui manipule les hommes et impose sa loi aux femmes, aux dieux des frères qui ne se soucient que de possessions ?

Plutôt au dieu qui autorise, même les femmes, à s’affranchir des règles de la sujétion. À celui qui a dit un jour à Abraham : « Quitte tout cela ! »… Non ?

 

 

oOo

 

 

Chapitre 3

 

La scène se passe au moment où les grands prêtres de Jérusalem amènent à Pilate,

le gouverneur romain, un certain Jésus de Nazareth, qu’ils accusent d’un blasphème

puni de mort par leur Loi. À lui de le condamner, pensent-ils, car la loi romaine, elle,

leur interdit d’exécuter un homme.

On conseillera au lecteur de se reporter à l’Évangile selon Matthieu,

au chapitre 27, aux versets 11 à 26.

 

 

LA femme de pilate

ou la malÉdiction 

 

 

Bien plus tard on la dira sainte, en Occident sous le nom de Procula, ou Procla, en Orient sous celui d’Abroqlâ. Mais les évangiles ne connaissent point ces titres de gloire divine, et pour ce qui la concerne, seul Matthieu évoque en passant son existence. Elle n’y a droit qu’à un verset.

On apprend là qu’elle se permet d’interrompre le déroulement d’une audience, qu’elle fait porter un message à son époux au risque de lui couper la parole. À cet instant, en effet, trônant sur l’estrade, en sa résidence, il venait de poser, en fin diplomate, une question à ce groupe de quelques religieux énervés qui lui réclamaient la mort d’un prisonnier. Banale affaire, à traiter cependant avec finesse. On devra attendre la réponse le temps que Pilate prenne connaissance des inquiétudes de son épouse. Émotion de femme, peut-il penser, dont on ne sait pas vraiment s’il en tiendra compte.

Car bien sûr, Pilate avait une épouse, cela se faisait. Mais enfin, la place de l’épouse est au gynécée, avec ses femmes. Elle paraîtra lors des banquets. On la verra, depuis Rome, suivre la carrière de son mari. Aujourd’hui en Judée, la malheureuse, et demain sur les marches du Rhin, dans les brumes. De quoi se mêle-t-elle, celle-ci ? Elle craint pour son mari, peut-être plus que pour le sort de l’homme que l’on juge. Et qu’elle appelle pourtant "ce juste".

En quel sens, on ne sait, le terme n’a sans doute pas la même valeur pour une dame romaine et pour le juif qui rédige l’évangile selon Matthieu. S’agit-il d’une innocence ou de cette justesse qui fait sentir, penser et agir en fonction d’une harmonie avec les vues divines ? 

Elle perçoit néanmoins, ou ressent, on peut le penser, qu’avec ce juste le temps s’est arrêté, que l’histoire va tourner, et que le choix qui s’offre à son seigneur et maître est cardinal. 

 

Le songe voyait plus loin

 

Elle sait, bien sûr, ce qu’il en est de la fonction de Pilate. Pour un procurateur, le poste de Jérusalem, ce ne sont que bisbilles, grondements souterrains, risques d’émeutes. À la moindre atteinte au moindre des préceptes de Moïse, au moindre signe d’irrespect à l’égard de la moindre des prescriptions de sainteté du temple, c’est l’échauffourée. Quand on n’a pas à faire face au tumulte suscité par le passage d’un supposé prophète, ou à la confusion provoquée par le séjour d’un soi-disant envoyé du Ciel.

Or Rome hait la confusion, le tumulte, le désordre. Sans parler de ces fréquentes révoltes ouvertes, sanglantes, menées par de zélés sectateurs d’un messie ou d’un autre. Pilate a pour fonction de haïr, de prévenir et de punir tout cela. D’assurer la paix romaine.

Eh bien son épouse ressent, inspirée par un songe, que cette fois-ci l’histoire montre plus de profondeur. Qu’il ne s’agit pas seulement de ne pas commettre un impair.

Et elle a raison. Certes, rien de mauvais ne sortira pour Pilate, ce jour-là, de l’exécution du énième roi des Juifs qu’il envoie à la mort. Rien, à court terme. Ce n’est pas de cela que parle le songe. Qui voit plus loin. Qui fait craindre de lointaines conséquences. Quelque chose de sombre et de malaisé à percevoir. Qui fait souffrir, en tout cas, qui touche à des profondeurs, aux linéaments des temps à venir, aux lieux secrets où se forgent le destin des êtres et des peuples. Et voilà qui annonce alors un lointain cauchemar promis à la raison romaine.

Est-ce cela que l’évangile laisse filtrer, dans ce simple verset : une malédiction ?

Car la mort de ce juste, c’est à coup sûr, signée à l’avance, la fin de Rome. C’est la pierre qui frappe au pied la statue glorieuse de l’Empire. Statue d’un bronze changé en terre.

Quand le Roi des rois accepte la mort sur la croix, qui se fierait, à long terme, à la gloire des empires ?       

 

 

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Chapitre 4

 

Dans l’histoire du Jardin d’Éden, Ève ne fait pas partie de la première époque.

Elle vient en second, en réponse à la demande que le roi des animaux,

l’être humain ("adam", en hébreu), fait à son divin suzerain.

C’est pourquoi on ne l’a pas mise au parfum. À tort.

On conseillera au lecteur de se reporter au livre de la Genèse,

du chapitre 2, verset 4, au chapitre 4, verset 1er.  

 

 

Ève mÈre

ou la vie qui va

 

 

Adam se tient dans une histoire de contrat, de domination, d’espace à gérer, de troupes à commander, de respect des paroles données. Il a un seigneur, il est lui-même seigneur, du moins l’était-il.

Dans la parabole biblique, Ève joue dans un autre registre. Elle n’a ni père ni mère, le Seigneur-Dieu ne lui a pas parlé, ne s’est engagé à rien vis-à-vis d’elle, elle ne sort pas de la terre-mère, elle n’est pas une terrienne. Tout ce qu’elle est, son homme l’a clairement dit, c’est « et chair, et os ». Ce que complètera le dieu de son homme : « tu seras désir ».

Dans tout cet Orient qui va de la Méditerranée à l’Inde, la femme est en effet désir, chair faite pour l’amour, appel de la perte de soi dans la chair de la femme, terrible tentation. C’est de là, non du Coran, que viennent burkas et tchadors. Car elle serait bien capable d’être cause de la perte de règnes et d’empires, il serait bien possible que par elle, Ève ou Hélène, la pomme de discorde ne fomente des guerres terribles, de celles qui feront mourir des héros pourtant invincibles. On la tiendra donc en sujétion.

De toute façon Ève est dans le noir, dans le déni, dans l’ignorance. Alors que perdrait-elle en partant, en causant la perte de son seigneur et maître, en bravant le maître des maîtres et ses oukases ? Elle le fait. Encore présente au sein du jardin merveilleux elle est déjà dehors, partie, dans cette vision d’un avenir où toutes choses seront enfin devenues claires pour elle. Elle est alors cette adolescente qui vous brave et vous tient tête et vous dit « Je m’en irai ». Et qui le fait.

Ève en son départ, en sa sortie d’Éden, joue sa vie en liberté. Ève, alors, est un garçon manqué. Belle innocence du second rôle qui veut devenir vedette – et qui y réussit. Combien de départs à l’aventure, de fugues, mises en œuvre ou rêvées, sont inscrites déjà dans le geste rebelle de la femme d’Adam ! De l’adam femme.

 

Ève passe au rouge

 

Mais ce n’est qu’une phase, un temps, une naissance à autre chose. L’être humain, en la personne d’Ève, s’engrosse et devient mère, et se nomme « Vie », Hawwa. 

Pour être mère il fallait partir. Pour devenir partenaire du dieu, pour faire des hommes « avec » son Seigneur (début du chapitre 4) il fallait d’abord s’en aller, quitter le bonheur du jardin aux mille et une fleurs, aux fruits très désirables. Il fallait passer de là aux douleurs. Concevoir, porter et donner jour à l’humain, dans le sang, quitter le rouge de la terre-mère pour le rouge de la vie qui coule en toutes les veines, laisser passer en soi la vie qui n’est pourtant qu’à Dieu, laisser la vie sortir et s’en aller, et grandir, et se perdre dans le lointain des âges à venir, et courir tous les risques, et disparaître un jour, qui sait ?

Ève s’en va, et au travers de toutes les histoires de biens à gagner et à gérer, de luttes à mener, de rivalités à braver, de terres à conquérir et garder, au travers de toute cette histoire qu’Adam ne pourra s’empêcher de mener, l’espèce humaine, en la personne d’Ève la mère de tous les humains, va continuer à se reproduire. Elle passera de matrices en matrices. Il y aura toujours des matins de naissance à la vie et des soirs de départs vers la terre.

Ève n’est pas, dans ce conte, la figure d’une femme en sa faute, elle n’est pas seulement, non plus, l’éternel féminin des imbéciles, ni la mère au foyer, ni la ménagère de moins de cinquante ans, elle est notre espèce vue sous l’aspect de sa confondante capacité à survivre à toutes les mortalités, toutes les catastrophes, toutes les guerres meurtrières, toutes les pandémies, tous les génocides – sinon à les surmonter. La vie. Tout aussi belle que terrible. La vie qui doit toujours sortir du cocon pour s’en aller, se déployer puis disparaître.

Ave Eva, gratia plena    

 

 

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Chapitre 5

 

Les Évangiles ne parlent pas tant de la Sainte Vierge.

Elle y semble un personnage, sinon de second plan, du moins relativement effacé.

Comme si l’on avait voulu se prémunir contre de prévisibles amplifications.

On conseillera au lecteur de se reporter aux Évangiles selon Matthieu (chapitres 1 et 2), selon Marc (chapitre 3, versets 31 à 35), selon Luc (les chapitres 1 et 2)

et selon Jean (chapitre 2, versets 1 à 12, puis chapitre 19, versets 25 à 27).   

 

 

MARIE DE NAZARETH

OU LA GRÂCE QUI COÛTE

 

 

De quelle Marie de Nazareth parle-t-on ? Quand les évangiles évoquent cette femme nommée Mariam, la mère de Jésus, on a le sentiment que, de l’un à l’autre, et parfois d’un récit à l’autre dans le même évangile, il ne s’agit pas de la même…

Est-elle cette femme de l’évangile selon Jean qui sait son fils capable de miracles… mais qu’il n’hésite pas à remettre à sa place ? Du genre « Femme, que me veux-tu ? » On le sent, il la trouve trop intrusive, même si finalement il va le faire, allez, ce qu’elle espère le voir faire !

Cette mère-là verra son fils miraculeux cloué des pieds et des mains sur une croix, nu, la tête ensanglantée, les membres tuméfiés. Elle le verra mourir ainsi et s’en ira vieillir au loin, dans la maison de l’ami du disparu.

Aucun mot ne sera dit sur ce qui, selon cet évangile, s’ensuivit pour elle de cette mort atroce. Rien sur le premier Jour de la semaine, quand d’autres femmes agissaient, quand Mariam de Magdala rencontrait vivant le fils mort, quand tant d’autres étaient visités par lui…

Ou bien Mariam est-elle cette femme de la campagne qui quitte son bourg, dans l’évangile selon Marc, pour venir interrompre, quand il parle aux gens, ce fils au parcours étrange. Elle est accompagnée de ses autres fils (ou beaux-fils, si vous y tenez…). Viennent-ils le chercher parce qu’à leurs yeux il délire ? Tentent-ils seulement de le faire apparaître pour ce qu’il est à leurs yeux, juste un gars de Nazareth ? Veulent-ils simplement, veut-elle lui faire visite, en mère, en frères attentionnés ? « Qui est ma mère ? » demande-t-il alors, et il répond en montrant tous les pékins qui sont là à l’écouter. Fin de la "rencontre".

Drôle de fils et drôle de mère… dont Marc ne dira rien de plus, lui qui s’attache bien plutôt à narrer la révélation de cette autre Mariam, toujours la même, celle de Magdala.

 

Indûment préférée

 

Peut-être est-elle, Mariam de Nazareth, simplement la jeune épouse de Joseph, un descendant des rois de Judée. C’est le point de vue de l’évangile selon Matthieu. Un homme de bien, ce Joseph, pour lequel la parole donnée et la Parole de Dieu ne font qu’un. La petite fiancée serait enceinte des œuvres d’un Souffle divin ? Il épouse. C’est ainsi que, du ventre de Mariam, naît à Bethléem un fils à la lignée du roi David. N’est-ce pas le rôle des femmes de donner des fils aux pères de leur mari ? Là, c’est l’homme qui importe, en l’occurrence un juste en Israël. Et surtout l’enfant, bien sûr, fils de son père, roi des Juifs fils de son Dieu, et sauveur de son peuple.

Ou elle est encore, dans son humilité, la préférée du Seigneur-Dieu. Indûment préférée puisque sans mérite. Celle qu’un messager, Gabriel, vient à ce titre visiter, dans l’évangile selon Luc. La vierge, image d’Israël, comme l’écrivaient les prophètes. Celle qui a trouvé grâce, et qui enfantera. Elle qui porte en son sein l’avenir de la vraie foi, celle des humbles. Qui porte le don de Dieu, aboutissement d’une longue espérance. Celle qui chante sa louange au Seigneur parce qu’il a jugé, et que désormais, nul puissant, nul orgueilleux ne pourra se prévaloir de Dieu, nul misérable, nul opprimé ne pourra se croire brisé par Dieu.

Mariam, celle qui garde tout cela en son cœur, ce pardon offert et cette gloire cachée, et qui les repasse en son esprit, et pour toujours. Mariam, alors icône de l’espèce humaine quand elle accueille le don de Dieu, accepte sa grâce et son pardon, jubile de sa présence.

Laquelle de ces Mariam-là ? La mère comblée puis détruite, la paysanne inquiète, la toute jeune épouse, l’humanité croyante ? Une autre encore ? Celle en tout cas qui n’a su, ou pu, que dire Oui. Dont le sort, pour ce qui est de la Bible, fut d’être l’objet d’un don gratuit avant de se perdre, devoir accompli, dans l’anonymat des communautés priantes. Comme il se doit.

Mariam, objet heureux d’une grâce qui ne peut que coûter à qui en est l’objet.  

 

 

oOo

 

 

Chapitre 6

 

Le Seigneur-Dieu ayant fait alliance avec le patriarche Abraham,

ce dernier ne pouvait marier son fils Isaac avec une fille de ces Cananéens idolâtres

parmi lesquels il avait émigré. Aussi a-t-il envoyé son fidèle serviteur lui chercher

une bru en Orient, au Pays des deux fleuves, dans son lieu d’origine.

On pourra se reporter au livre de la Genèse (chapitres 24 et 27).   

 

 

rÉbecca

vers la grande aventure

 

 

Pourquoi part-elle, la jeune fille, avec le messager ? La raison en est bien simple : elle s’en va parce qu’elle est demandée en mariage et que cette demande a été acceptée. Elle est liée, c’est le sens premier de son nom, Rivqa, Rébecca. C’est le lot des filles, du moins dans les sociétés patriarcales. Et les Écritures se situent dans l’aire d’une telle culture. Donc elle part, la charmante, pourquoi en faire toute une histoire ?

Il y a lieu de le faire. Abraham le dit à son serviteur : il ne faut pas qu’Isaac fasse la même bêtise qu’Ésaü, épouser une fille de Canaan, ce pays de petites cités-États toutes façonnées par ce désir de « civilisation » qu’Abram a quitté autrefois.

On sait ce que vaudraient ces filles de la ville et comme leurs dieux, et les désirs qu’ils font naître, continueraient à les dominer une fois mariées. Voici donc, pour cette simple raison, la belle amenée à quitter la ville renommée de Nahor, dans le Nord mésopotamien, pour les lointaines tentes de bergers de son parent.

Oui, les femmes de ces temps et de ces lieux sont appelées à s’en aller. Toutes. Elles vont habiter chez les autres, sous leur coupe, contribuant à leurs destinées, non à celles des gens de chez elles. La femme, l’épouse, est toujours étrangère. Bien sûr qu’on ne va pas épouser une fille de sa propre maison. Et dans le cas de Rébecca, on est à la limite, elle est tout de même cousine de son promis. Mais elle est venue de loin, et si elle servait là-bas, éventuellement, d’autres dieux que celui de son mari, ils ne pourront plus la dominer, ils sont trop loin ! On l’espère en tout cas, mais sans certitude, car plus tard, sa bru Rachel saura bien les ramener avec elle, les petits bondieux ! Voyez comme il faut s’en méfier ! Mais Rébecca, elle, saura se montrer fiable.

 

Tellement fidèle, quoique venue de loin

 

Donc la voilà partie. Et ce départ n’est pas seulement celui d’une jeune fille qu’on marie. Il est le pendant féminin de cet autre départ, celui d’Abram au temps où il quittait Harân. Et même plus, car la bénédiction prononcée sur Rébecca à ce moment-là est celle que le Seigneur Dieu a dite à Abraham après qu’il ait failli sacrifier son fils. Voilà une jeune femme qui se lance dans la grande aventure du peuple des croyants, celle qui n’a pas de finalité avérée, qui vous prive d’assurance hors la bénédiction dite au nom du Seigneur.

Elle remplace donc Sara, mais en mieux. Car la belle-mère avait le rire plutôt sarcastique, même devant Dieu. Rébecca est sérieuse. Elle obéit, elle va même au-devant de la demande, elle est pressée d’obéir.     

Du côté d’Isaac, le promis, ce sera une histoire d’amour. Il est d’une nature heureuse, son nom le dit, Yiç’haq, celui qui rit… et qui prend son plaisir. Quant à elle, à son plaisir ou à son amour, on ne sait pas. On sait qu’elle sera fidèle, et plus que lui. Fidèle à son mari, mais aussi fidèle au Seigneur de son mari, ce dieu étrange, au point de diriger toute l’histoire de leur famille du côté que ce dieu-là aura voulu. Au point de tromper et spolier ceux – vieux mari ou fils aîné – qu’elle devait honorer.

Si bien que, plus que son homme, c’est elle l’Hébreu nomade dont on parle tant (Mon père était un hébreu nomade.* On a souvent tendance à oublier les mères.

S’il est une image de la saga des anciens Hébreux, c’est bien celle-ci, cette file de chameaux qui traversent la steppe, emportant vers la Promesse, et vers les grands troupeaux, et vers les tentes aérées des pères de la foi, la jeune fille qu’un homme attend, debout devant sa tente… jusqu’au moment où elle se voile.

Il y a ainsi des temps où, par miracle, la servitude séculaire de la femme se retourne pour une bénédiction.

 

*Deutéronome 26,5.

 

 

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Chapitre 7

 

Il arrive à tel ou tel évangéliste de signaler rapidement, en passant,

la présence de femmes dans l’entourage de Jésus. Que faisaient-elles donc là ?

Le lecteur pourra se reporter pour démarrer à l’évangile selon Luc

(début du chapitre 8).   

 

 

FEMMES LIBRES

DE CELLES QUI L’AIMAIENT 

 

 

Quand Jésus passait à travers les villes et les villages de Galilée en proclamant l’heureuse nouvelle du Règne de Dieu, ses douze disciples étaient bien sûr avec lui, mais aussi quelques femmes, de celles qui avaient été guéries par lui d’esprits mauvais, comme on disait, on parlerait aujourd’hui de troubles psychiques ou psychosomatiques plus ou moins graves, ou tout simplement de maladies.

Parmi elles, Mariam, dite de Magdala, j’ai déjà parlé d’elle, mais aussi Johanna, par exemple. C’était la femme d’un nommé Khouza, intendant du roitelet Hérode Antipas, le fils d’Hérode le Grand, ami de Cléopâtre et constructeur du Temple de Jérusalem. Celle-là parmi d’autres. Elles n’étaient donc pas toutes, on le voit, des miséreuses. Peut-être aucune, après tout ? Luc précise qu’elles l’assistaient de leurs biens. Ou que certaines d’entre elles aidaient les autres de leurs biens, la traduction n’est pas évidente. Était-ce le cas de cette Sousanna citée comme première d’une longue liste possible ?

Les évangiles mentionnent aussi ces femmes qui étaient présentes, au lieu-dit le Golgotha, quand il a été crucifié. Elles l’avaient suivi jusque là. Une autre Mariam, mère d’un certain Josef et d’un nommé Jacob, dit le Petit. La mère de ces deux fameux frères, ceux de ses disciples qu’il appelait les Fils du Tonnerre, Jacob et Johannès fils de Zébédée. Elles étaient présentes, ces mères-là. Il y avait aussi une Salomé, que l’on retrouve au sépulcre, à l’aube du dimanche, avec les deux Mariam. 

Mais il y en avait d’autres. Toutes ne le suivaient pas sur les chemins, mais il trouvait facilement, semble-t-il, à se loger chez les unes ou les autres au cours de ses pérégrinations. Marthe et Marie, tenez, ou plutôt Martha et Mariam : leur maison semble bien avoir fait partie d’un ensemble de points de chute dans lesquels il pouvait s’arrêter, se reposer, profitant aussi d’être là bien à l’aise pour enseigner.

 

Elles le servaient

 

Il y avait donc ce milieu féminin, autour de lui, le suivant, l’attendant, le réconfortant, le nourrissant, finançant aussi à l’occasion sa mission, établissant une sorte de réseau dont l’évangéliste pointe la raison d’être en un mot : elles le servaient. Raison pour laquelle, au fond, on les relègue au second plan, ces nanas, par rapport aux bonshommes. Car c’est le rôle des femmes de servir, et le rôle des hommes de parler, d’enseigner, aussi de gérer, plus tard, la communauté.

Elles le servaient. Mais cela ne veut pas dire qu’elles étaient de moindre importance à ses yeux. Tout porte à croire qu’il les considérait, lui, pour ce qu’elles étaient : importantes. On le voit quand il parle avec des femmes de rencontre, comme avec la fameuse Samaritaine au puits de Jacob, ou à la Cananéenne qui le tanne. On oublie trop que c’était là, à l’époque et en ces lieux, un comportement totalement inusité, voire choquant. On ne se soucie pas de parler aux femmes de choses qui importent. Le rôle des femmes de ces sociétés était de servir ? Eh bien n’avait-il pas fait du service un idéal, justement, sous le Règne de Dieu ?

Ce sont donc toutes celles-là que l’on a appelées les saintes femmes, terme qui sent un peu le renfermé, je dirais… Parce qu’elles ne semblent pas s’être beaucoup soucié de cet enfermement séculaire imposé aux femmes ! Où sont leurs hommes ? Desquels, normalement, elles dépendent… Regardez la femme de Zébédée : elle l’a largué, le patron de pêche, elle a foutu le camp avec ses fils. Regardez Martha, avec sa sœur Mariam, elles reçoivent, elles organisent, elles discutent. Pas un mec sur place, dirait-on, elles sont les patronnes.

Ces femmes sont libres. Et prennent des risques. Et sans doute nombre d’entre elles lui doivent-elles d’avoir osé cela. Aussi est-ce librement qu’elles le servent, signe de leur amour. 

 

 

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Chapitre 8

 

C’est l’histoire de l’arrière-grand-mère du roi David.

Une ancêtre de Jésus. C’était une émigrée. Une païenne, aussi.

Elle a fini par épouser un homme du pays. Un riche, de plus.

Il s’appelait Booz et Victor Hugo a écrit sur lui un de ses plus beaux poèmes.

Dans la Bible, on pourra se reporter au livre de Ruth.   

 

 

POUR TENIR PAROLE

RUTH L’ÉMIGRÉE 

 

 

Certes, l’épouse est toujours étrangère, on ne va pas épouser une fille de sa propre maison, on le disait à propos de Rébecca. Mais Booz va bien plus loin. Lui qui a du bien et du poids en Israël prend pour épouse une étrangère, fille d’un peuple méprisé, même pas vierge, et païenne de surcroît. Du moins au départ. Sans compter que l’enfant qu’il aura d’elle ne sera pas le sien, mais celui d’un lointain cousin, Élimèlèk… C’est pousser loin la bonté.

Telles sont les réflexions que les gens de l’époque pouvaient nourrir, et l’on voit alors que le livre aurait dû s’appeler Booz plutôt que Ruth, puisque c’est lui, le personnage qui comptait à leurs yeux. Et puisque l’enjeu de tout cela est de savoir s’il acceptera de se montrer solidaire de sa cousine Noémi, qui n’a pas pu donner de descendance à son mari. Voilà une bonne question, pour la société qui est décrite là.

Mais ce qui se joue aux yeux des écrivains bibliques est tout autre, et le seul fait d’avoir mis la petite veuve moabite en avant le montre bien. C’est d’elle qu’on parle, mêlée à une histoire qui n’aurait pas dû la concerner.

Moabite habitant au pays de Moab, veuve, sans beau-frère qui la reprenne comme épouse, selon la coutume, pour donner un fils à son frère défunt, Ruth n’a vraiment plus qu’à faire comme sa belle-sœur, Orpa, qui, dans la même situation, s’en retourne dans son clan, même si c’est en pleurant. On pourra trouver pour celle-là un autre mari dans un clan voisin et ami.

Ruth choisit une autre voie. Non, comme ce pourrait être le cas chez nous, pour des raisons sentimentales, par amour pour la personne de sa belle-mère. On peut imaginer qu’elle ait eu ce sentiment, mais même alors, ce n’est pas lui qui l’aurait guidée.

 

On émigre parfois pour sauver son honneur

 

C’est une affaire de fidélité à ses engagements. L’épouse s’est engagée à donner des enfants à sa belle-famille. Quoi qu’il arrive. Et Ruth ne l’a pas fait. La question n’est pas de savoir si elle en est responsable, le fait est là. Elle a une dette envers sa belle-mère, elle lui doit cet enfant qu’elle n’a pas.

Et la même dette, inversée, se retrouve du côté de Noémi, qui doit un mari à ses belles-filles. C’est ce manquement à la parole qui lie les deux femmes. Les deux dettes pourraient certes s’annuler, mais Ruth préfère s’en tenir à ce qu’elle doit. Si elle ne peut pas honorer son serment d’épouse, elle se donnera elle-même. Maigre compensation, pour l’époque, par rapport au fils qu’elle ne peut donner.

Les deux femmes arrivent en Judée, et il leur reste à trouver le père de ce futur fils de deux autres pères restés sans descendance, Élimèlèk et Mahlôn. Qui voudrait écrire un roman à partir de cette histoire pourrait décrire une Noémi qui savait depuis le début ce qu’elle faisait, ayant déjà Booz dans sa ligne de mire. Ce qui est certain, c’est qu’elle fait tout pour que les choses aillent en ce sens, poussant sa belle-fille à des actes que la morale, la nôtre, réprouve. Car sur ses conseils, Ruth va vamper sans pudeur le brave type, jouant d’abord sur son bon cœur ! On l’a dit, l’Orient voit dans la femme une séductrice. 

La fin de l’histoire est heureuse. Booz épouse Ruth qui donne naissance à Ovéd. Il ne pouvait sortir d’une telle histoire que du positif, on s’en doute. C’est le cas, puisque sans elle, le roi David ne serait pas né. 

Mais ce qui importe avant tout, c’est que la toute première parole, la toute première alliance portant engagement – Ruth s’engageant à procréer pour le clan de son mari – ait été respectée. Car ce faisant, la jeune femme se pliait à l’essentiel, semblable en cela au Seigneur-Dieu lui-même, fidèle à sa Parole. 

On émigre parfois pour sauver son honneur, pour honorer sa foi.

 

 

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Chapitre 9

 

Au huitième jour après sa naissance, les parents de Jésus l’ont emmené au Temple,

à Jérusalem, pour y être présenté. Là se tenaient deux vieillards, qui l’ont vu,

un certain Siméon et une femme nommée Anne, ou Hanna.

C’est de cette dernière, une prophétesse, qu’il est question ci-dessous.

On pourra se reporter à l’évangile selon Luc,

au chapitre 2 (versets 36 à 38).   

 

 

anne la prophÉtesse

ou la prÉsence À venir 

 

 

Elle avait douze fois sept ans. Douze semaines d’années. C’est dire à quel point son temps était révolu et qu’elle était en âge de mourir. Et sur ces douze semaines, une seule avait suffi pour faire d’elle une veuve, et lui permettre ainsi d’habiter le saint temple de Dieu. Veuve qu’on imagine mariée comme beaucoup à quatorze ans, veuve à vingt-et-un d’un époux déjà âgé peut-être. Soixante-trois ans de jeûnes et de prières.

À cet âge et dans cette condition, au bout de cette ascèse, même en public elle peut enfin parler. On n’a plus à craindre chez elle la séduction fatale qui émane des femmes. Il suffit qu’elle reste voilée. Aussi venait-on l’écouter, elle prophétisait. Son œil traversait le secret des temps présents, son esprit perçait les ténèbres de l’avenir. Elle percevait les arcanes complexes, les racines mystérieuses, les raisons enchevêtrées par lesquelles les choses et les êtres étaient tels, et non autres, et devaient par là-même se changer de telle manière, non de telle autre.

Les prophètes ne sont que lucides. Les vrais, non les charlatans. Quand tout va bien, du moins à ce qu’il semble, ils pointent le petit défaut qui n’a l’air de rien mais qui, en fait, est gros de tempêtes à venir. Un manque d’équité, un vernis sur un mensonge, cela leur suffit parfois à voir les cassures qui s’annoncent. Mais quand tout va mal, quand la catastrophe est arrivée, qu’il ne reste plus aucun espoir, que tout est fichu, le prophète dit des paroles d’avenir, d’espérance et de courage…

Ainsi parlait la très vieille Hanna, dont le nom signifie Grâce, au vu d’un enfançon qu’un autre vieux venait de glorifier.

 

Que prenne chair enfin cette vérité

 

Or tout allait mal, pour le peuple. Il avait bien besoin que son dieu, le dieu de ce temple, lui fasse… grâce. Qu’était-il, ce temple, sinon le dernier lieu saint de la terre sainte donnée au peuple saint ? Une Présence encerclée. Une Présence nue assiégée par les puissances.     

Les dieux de tant de peuples avaient été avalés, digérés et recrachés en simulacres par les dieux de l’empereur que l’on se demandait bien pourquoi cette Présence-là aurait valu plus que les autres. Les dieux ne sont-ils pas les garants célestes de pouvoirs et d’intérêts bien terrestres ? Pouvoirs et intérêts dont César et Mammon sont les noms. Ennemis de la justice et de la justesse. Germes de la violence.

Eh bien, face à ces mensonges, le dernier reste de divin, dans le monde, le dernier lieu de cette Présence, ce lieu que la vieille Hanna s’obstinait à appeler Jérusalem, se voulait garant de la justice et de la justesse. Le dernier éclat d’une grâce ordonnatrice du monde tel qu’on pouvait l’espérer. Et sous le langage de la prophétie se tenait l’ardent désir de voir se réveiller le volcan. Voir la délivrance de Jérusalem, comme le disait Hanna, signifiait voir la chute de César, et des césars, la déroute de Mammon, et de tous les mammons, dans un terrible et splendide ébranlement de l’univers.

Que prenne chair enfin cette vérité selon laquelle le vrai monde, celui qu’a voulu le dieu qui a fait les cieux et la terre, est juste.      

Car les prophètes s’occupent avant tout de la justice et de la justesse. Leur combat consiste à désigner la violence à chacune de ses occurrences, qu’il s’agisse de celle d’un peuple, des peuples, des simples gens ou de celle des humains tous autant qu’ils sont. La violence au sens où elle est instituée, devenue naturelle, au fond, habitant l’être même.

Ainsi parlait la vieille Hanna, la bouche de grâce, annonçant la venue de cette vérité-là, sa présence encore obscure, cachée, clandestine – pensez, un petit enfant tout juste consacré – mais assurée, à toucher, imminente.

Paroles à faire bouger les lignes de force, à faire lever des espérances. 

 

 

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Chapitre 10

 

Vers l’an mil avant notre ère, les tribus d’Israël sont en butte à l’agressivité

des Philistins, sans doute manipulés par le Pharaon d’Égypte. Il s’agit de soumettre

ces Hébreux qui refusent toute hiérarchie royale et ne se soumettent qu’à leur dieu.

Il faudra bien, pourtant, qu’ils aient un roi. Mais quel genre de roi ?  

On pourra se reporter au Premier livre de Samuel, au chapitre 25.   

 

 

AbigaÏl

ou la femme avisÉe 

 

 

Celle qui s’appelle « Mon divin père est cause d’allégresse » est mariée à un fou, un insensé, comme le dit son nom : Naval. Pas de chance. Surtout lorsqu’on se trouve, avec tout le pays, dans une situation dangereuse. Tendue. Peut-être bien qu’elle devra faire des choix délicats, cette jeune femme que l’on devine belle.

C’est une époque où le roi lui-même est fou. Lui aussi, serait-ce par intermittence. Il a ses crises. Ses idées fixes, ses sinistres violences. Ne voit-on pas à cela que le roi véritable, qui est un dieu, le divin Père cause d’allégresse, n’étend plus la main qui bénit sur ce roi censé néanmoins le servir ?

Ce roi, pourtant nommé Désiré – Chaoul, Saül – au temps où il était un héros libérateur, par la suite s’est voulu roi pour de bon. Il a oublié qu’Israël n’a d’autre roi véritable que ce dieu qu’on appelle Mon Seigneur. Un dieu qui n’aime pas trop les rois. Qui renverse les puissants qui se prennent pour des dieux, eux qui se croient les maîtres des autres mortels.

Bien souvent, ceux qui prennent les armes, et tous les risques, pour libérer tel peuple de sa servitude ou de son indignité, ayant remporté la victoire, ayant accédé au pouvoir, se font à leur tour tyranniques. Parfois plus lourdement que leurs prédécesseurs. 

Certes, il fallait un roi aux tribus dispersées incapables de résister aux nations guerrières, bien organisées, qui les terrorisaient. Le temps où chacun faisait ce qu’il voulait en Israël était passé. Les chefs populaires qui menaient la guérilla contre les incursions ennemies ne suffisaient plus. Le sage serviteur de Mon Seigneur, Samuel, avait compris cela, quoique à regret. D’où Saül. Un roi, hélas…

 

Il fallait être fou pour ne pas voir

 

Un roi qu’à la fin on ne désirait plus. Un autre devenait le Bien-aimé, le Dawid, et le roi le pourchassait. On se disait que Mon Seigneur l’avait choisi, qu’il serait, lui, le roi, parce que la grâce était sur lui. Mais pour le moment il fuyait, harcelé par le roi qui voulait sa mort. Un roi fou, habité par la violence, que pourtant il avait refusé de tuer alors qu’il le pouvait.

On voyait bien que la main du dieu qui rachète et libère était sur lui, on le voyait à sa grâce, à la légèreté, à l’aisance de ses mouvements, à son insolente réussite, à lui le pourchassé qui fait grâce à son chasseur et qui se rit de lui.

Néanmoins – autre son de cloche, celui du fou Naval – qu’était ce David, sinon un chef de bande félon, un intrigant qui se veut roi à la place du roi, un fuyard en quête de soutien ? 

Eh bien il fallait être fou pour ne pas voir qui servir, de Saül ou de David. Qui ravitailler, de l’armée royale ou du maquis. Et il n’est pas question d’opportunisme, s’est dite Abigaïl, mais d’un choix qui porte sur le fond ! Lequel des deux est à même d’en finir pour de bon avec l’ennemi, puis d’établir sur le pays ainsi libéré un pouvoir qui garantisse la justice au nom du dieu juste ? David.

Or qui est-elle, cette femme ? Une épouse. Une servante de son époux. Une fille donnée au clan de cet homme par le clan de son père. Affaires d’hommes, décisions sérieuses pour lesquelles les femmes n’ont point leur mot à dire. Elle est celle qui, dans la maisonnée, est chargée de gérer l’intérieur. Reine de la cuisine et du poulailler. Et elle est là pour faire des enfants au bénéfice des ancêtres de son mari. Afin que perdure leur lignée. Point.

Alors de quoi se mêle-t-elle ?

Elle se mêle de garantir un avenir. À sa maisonnée d’abord, à son peuple ensuite. Ou l’inverse, tant ces deux réalités vont de pair. Et puis ce n’est pas tous les jours que l’on peut, étant femme, joindre en un seul homme, et le héros de son peuple, et son amant à soi… Bien des écrivains auraient aimé offrir pareille réussite à leur héroïne !              

 

 

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Chapitre 11

 

Jésus en était à ses débuts, il venait de quitter Jean, le Baptiste, qui officiait en Judée,

au bord du Jourdain. Il retournait dans son pays, en Galilée, au Nord,

et cela l’obligeait à traverser la Samarie impure et renégate…

On pourra se reporter à l’évangile selon Jean,

au chapitre 4, versets 1 à 42.   

 

 

la question de l’identitÉ

ou la samaritaine 

 

 

Que fait donc cette femme près de ce puits à midi tapant ? C’est trop tôt ou trop tard ! Mais on ne saura pas pourquoi. Certes, c’est le lot des femmes d’aller chercher l’eau. Normal : elles servent à boire, elles cuisinent, elles lavent. Qui d’autre ? En voilà donc une qui descend au puits, sa jarre sur la tête. Les villages sont en hauteur et les puits sont en bas, il lui faudra remonter en portant sa pleine charge. Alors oui : pourquoi celle-là en est-elle à se coltiner ce fardeau en pleine chaleur ! Est-elle bien sérieuse ?

On sait qu’elle n’est pas toute jeunette, qu’elle a déjà eu le temps de servir cinq maris, que l’on suppose successifs, avant de se lier à celui du moment. Elle doit bien avoir eu quelques enfants, à ce rythme-là. Des filles, même, capables d’aller à l’eau. Ou bien serait-elle stérile ? On se le demande. On n’en serait pas étonné. L’évangéliste non plus.

Et l’on s’aperçoit qu’on en sait fort peu sur elle. Ce n’est pas elle qui l’intéresse, cet évangéliste, sauf à lui faire jouer le rôle de la simplette. Il est vrai qu’il est juif alors qu’elle est samaritaine, qu’il est homme alors qu’elle est femme, qu’il est pur alors qu’elle est impure. Et toc ! Non, lui, c’est l’eau qui l’intéresse, les différentes sortes d’eau.

L’eau dans laquelle on se plonge, on se baptise, comme chez Jean, pour être purifié, une eau semblable, d’ailleurs, à celle que le Maître avait transformé en vin de fête, l’air de dire qu’elle n’est pas insurpassable ; l’eau immobile des puits, aussi, l’eau des ménages qui ne désaltère que pour un temps ; et l’eau vive, enfin, l’eau vivante, l’eau de la vie véritable, de la source de vie qui surgit au cœur de ceux qui sont en Dieu… L’eau du Règne de Dieu dans lequel vous baignerez dès aujourd’hui si vous partagez dès ici-même la vie du Messie…

 

Juste une question dépassée

 

Mais elle, elle voit cet homme assis au bord du puits. Il a soif. Un Judéen. C’est ainsi qu’elle l’appelle. Elle le voit bien, on les reconnaît, ils ne s’habillent pas comme les gens ordinaires, ils ont une façon bien à eux de se comporter. Pas nécessairement un habitant de Judée, mais un sectateur du temple de Jérusalem. De ceux, elle se dit, qui ont ajouté de soi-disant écritures saintes aux Cinq véritables Écritures, celles de Moïse.

Quoique pour elle, ces choses-là... Elle n’y connaît rien. Ou peu de choses. Elle sait seulement qu’ils ont aussi remplacé le véritable lieu saint par un haut-lieu moins vénérable. Ils se trompent. Comment adorer Dieu si l’on n’est pas au bon endroit ? Là où il n’est pas accessible !

Et puisque cet homme parle d’eau, elle saura lui faire remarquer au passage que Jacob, le Père des Hébreux véritables, s’était fixé à cet endroit, là où il avait creusé ce puits. En un temps où cette Jérusalem n’existait même pas. Mais de tout cela ce Judéen ne s’inquiètera pas. Il ne fera que demander à boire. Et il faut qu’il ait eu très soif, elle se dit encore, pour adresser la parole à une femme de Samarie !

On ne saura jamais, pourtant, si finalement elle lui a donné à boire. Au début, en tout cas, elle n’en a pas eu le temps, car dès le premier mot il a prétendu détenir une meilleure eau que celle de Jacob. Jacob, l’ancêtre des Juifs comme des Samaritains ! Façon de dire que ni Jérusalem ni Garizim ne sont finalement les bons endroits, les vrais lieux saints. Juste des pierres d’attente. Et que vient le temps où la rencontre avec le divin n’est plus une question de lieu, de camp, de patrie, voire de religion. D’identités, bonnes ou mauvaises.

Qu’il s’agisse alors de servir ses cinq maris ou de vénérer ses cinq Livres saints, la question n’était plus là, c’était du passé. Le présent, c’était dans quel esprit tu sers maintenant. 

Elle le dira à ses voisins.

 

 

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Chapitre 12

 

Fils de David, le roi Salomon, au IXe siècle avant notre ère,

régnait sur un État prestigieux. Il était connu pour la splendeur de son règne,

sa grande sagesse… et son amour des femmes. Est-ce pour cela que la reine de Saba

(le Yémen actuel), elle aussi fort sage, a voulu le rencontrer ?

On peut se reporter au Premier livre des Rois, au chapitre dix, versets 1 à 10.   

 

 

la reine de saba

À la recherche de la vÉritÉ 

 

 

Jusqu’à en perdre le souffle, jusqu’à en perdre l’esprit, la reine connaît et reconnaît la splendeur du grand roi. Elle le constate : lui en qui réside la paix, comme le dit son nom, il surpasse en tout point la sagesse des nations, sagesse que pourtant elle maîtrise.

Elle l’a défié, elle venait pour une joute, elle s’y était préparée, avait accumulé les énigmes, sûre de le mettre en défaut. Elle y a mis toute son intelligence, tout son discernement, ce que cet Orient-là appelle le cœur. Elle était un maître, elle s’est voulue sphinx : mis en défaut le roi serait perdu, son renom s’éteindrait.  

Il l’a anéantie, elle est battue, elle ne peut plus que donner, donner, donner encore. N’est-il pas son maître ? Un maître en vérités.

Des énigmes. Les humains sont bien ces rois et ces reines de la Terre qui veulent comprendre, savoir plus, toujours, et connaître… Aucun être vivant ne les vaut sur ce point. Le monde n’est-il pas une énigme pour eux ? C’est à qui saura dire un jour « Je sais, je comprends. » Et plus encore : « Je connais »… Connaître toute chose, du meilleur jusqu’au pire. Sagesse plus large, plus haute et plus profonde que celle même dont Ève eut le désir. Devenir maître de toute question, jusqu’à la seule et fondamentale question, si toutefois cela se pouvait.

Qui connaît, fut-ce en partie, se montre à même d’acquérir. Richesses, royaumes, savoirs qui procurent pouvoir et gloire. Renom par toute la Terre. Ou plus simple, apparemment plus simple, et surtout plus désirable : bonheur. Splendeur du bonheur.

On dit, et même on chante en des poèmes d’amour, qu’à Salomon est la splendeur. On peut décider d’aller loin pour trouver cela, qui donne tant de valeur à la vie. Combien de gens qui ne sont ni roi ni reine sont partis ainsi, à la recherche de la vérité !

 

La réponse viendra

 

Partir. Se charger de tout son avoir pour aller le poser au pied de qui détient la connaissance. Maître de sagesse. Risquer le pèlerinage sans être certain que le but valait la peine encourue et le prix concédé. Se perdre, parfois. Et combattre, tel Jacob à la nuit du gué, se mesurer à qui se targue de détenir la clé des énigmes.

La reine veut savoir. Et puis elle sait, et c’est alors qu’elle voit et comprend ce que signifiait la grandeur du royaume d’Israël, et son temple, et, oui, son dieu. Elle en perdra tout. Le souffle. L’esprit. « Il n’y eut plus de souffle en elle », est-il écrit.

Et là on sort du conte oriental, riche en reines et en rois, en énigmes, en trésors et en merveilles, pour entrer dans le message biblique.

Bien sûr, la reine a entendu parler de ce mystère, « le nom du Seigneur ». Elle sait qu’Israël et son roi ont pour dieu un « nom » inconnu, imprononçable. Mais là, elle voit. Heureuse est-elle !

On comprend bien que nos écrivains bibliques inscrivent ici benoîtement toute leur fierté d’être membres du peuple que le dieu d’Israël a choisi. Le faisant, ils confessent aussi leur foi en ce dieu. Celui que chacun d’entre eux nomme « Mon Seigneur », Adonaï, et confesse comme tel. Celui devant lequel il n’est aucun dieu qui tienne, aucun seigneur encore moins. Celui qui seul détient toutes les clés. Le seul, quand tous les dieux de toutes les nations, les seigneurs de tous les peuples, disaient « C’est moi. » 

Mais un dieu inconnu, autre. À venir. Le conte, ainsi, devient prophétie, la sagesse de Salomon est trop belle pour être dite, pour être vécue, elle le sera un jour. Le Fils de David paraîtra alors, dans cet avenir où « le nom » se révèlera. Et l’on dira « Quel est ton nom ? », et la réponse viendra.      

 

 

Chapitre 13

 

On est en 58 de notre ère, dans l’Empire romain,

dans ce qui est aujourd’hui la province grecque de Macédoine.

Paul, l’apôtre des païens, en est à son troisième voyage missionnaire.

Il est accompagné de Silas et de Luc. C’est ce dernier qui raconte son histoire.

On peut se reporter au livre des Actes des Apôtres, dans le Nouveau Testament,

au chapitre 16, aux versets 11 à 15.

 

 

lydie

ou la conversion des dames 

 

 

Son nom le dit, elle était lydienne, d’une région d’Asie Mineure (aujourd’hui c’est la Turquie) située sur les grandes voies de communication terrestre. Routes de conquête, de guerre et de commerce. Routes, aussi, par où circulent les idées et les croyances. Elle était commerçante, patronne d’un comptoir spécialisé dans le luxe. Installée en Macédoine dans une ville romaine, Philippes, elle venait de Thyatire, grand centre de production de la pourpre, un colorant très recherché à l’époque.

Grosse maisonnée, on peut l’imaginer. Associés, parents, serviteurs, servantes, ouvriers, vendeuses, débardeurs, clients, que sais-je ? Enfants, aussi. Peut-être gendres et brus, petits-enfants ? Et pas de mari ?

Comment se représenter Lydie, sinon comme une femme d’autorité ? Compétente, tant sur le plan commercial que sur celui des techniques et des qualités. Avec de l’entregent, des relations, une certaine surface sociale dans une ville policée.

Ces sociétés-là ne s’imaginent pas sans religion. Au pluriel, cependant, car l’Empire est multiple. Chacun participera aux cérémonies liées au culte de l’Empereur, lui-même assimilé à l’un des dieux du panthéon gréco-romain. Cela signifie force sacrifices de belles bêtes dont on vendra ensuite la viande consacrée sur les marchés. On ne saurait en rabattre sur la divinité de l’Empereur, à laquelle communie ainsi l’ensemble de la société (sauf, bien sûr, les Juifs).

Mais ceci accepté, on doute de plus en plus de la réalité salvatrice des anciens dieux. Qu’ils veillent sur l’Empire, soit, mais leur présence et leur efficace plus directe, dans la multiplicité des groupes qui composent la foule des grandes cités commerçantes ou militaires… cela devient moins pertinent. On commence à penser de façon moins impersonnelle. Et les cultes venus de l’Orient – de la Perse, de l’Égypte ou de la Judée –, s’ils sont fort divers, présentent désormais l’avantage de se soucier du salut des vrais gens et de leurs familles.

 

Pourquoi les femmes ?

 

Lydie s’est rapprochée de ceux que les Juifs appellent les craignant Dieu, qui tendent l’oreille à l’enseignement des docteurs de la Loi, avant peut-être d’adhérer à la foi de Moïse et de devenir prosélytes. On peut penser néanmoins qu’elle n’ira pas jusque là, puisque, le jour du sabbat, elle se rend, non à la synagogue, mais au bord de la rivière, là où des femmes se réunissent pour prier Dieu. Un dieu qu’elle présume unique et attentif sans toutefois, on peut le penser, se vouloir juive.

Pourquoi des femmes ? Où sont les hommes ? À la synagogue, lieu masculin, ou bien à la pêche, à la chasse, au bistrot, serait-on tenté de dire… Non, ce n’est pas un détail, la foi du Christ Jésus va souvent passer par les femmes, par les paroles d’un nommé Paul, qui circulait il y a peu sur l’autre bord de la mer Égée et qui vient de débarquer en Macédoine, appelé là par une vision venue d’en-haut. Non seulement les femmes, mais les dames, plutôt.

Comment une femme comme Lydie, métèque de surcroît, ne serait-elle pas séduite par une doctrine qui clame qu’il n’y aurait devant Dieu ni femme ni homme, ni juif ni grec… ni lydien. Et même ni esclave ni homme libre, dans sa maisonnée où tous cohabitent et collaborent ? Mon Dieu, comme ces distinctions imposées depuis toujours sont des freins à la croissance – spirituelle comme matérielle !

Voilà Paul, justement, avec ses disciples, il rejoint ce groupe de dames en prières et il leur affirme que c’est en Christ qu’un tournant est possible, dans le lien de l’amour fraternel. Voilà donc un Sauveur véritable, qui vient habiter votre cœur. Dont l’esprit vous inspire une voie de justesse. Pour tous. Croit-elle. C’est ainsi que Lydie se décide pour le Christ, l’homme-dieu mort et ressuscité, vivant au sein de la maisonnée.

De toute la maisonnée, baptisée dans le nom de celui-là. Et qui deviendra Église.   

 

 

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Chapitre 14

 

Selon le livre de la Genèse, lorsque le Seigneur Dieu conçoit

que l’espèce humaine est radicalement perverse, au lieu de la détruire

il tente une expérience : repartir à zéro et créer un peuple saint

à partir de la lignée d’un seul homme, Abraham. Celui-ci et les premiers

de ses descendants sont appelés patriarches. Juda fils de Jacob est l’un d’eux.

On peut se reporter au livre de la Genèse, au chapitre 38.

 

 

tamar

ou les fruits de la justesse 

 

 

Dans l’histoire de Tamar, il s’agit apparemment de donner une descendance à un homme. Pour qu’une lignée ne s’arrête pas. L’une des choses les plus sacrées, dans ces sociétés traditionnelles, est la généalogie, la liste des ascendants et des descendants. La lignée, dans laquelle vous trouvez votre place, et par laquelle votre mémoire sera préservée dans les âges à venir.

Là, il s’agit de la lignée du premier fils de Juda, un nommé Er. Et ce n’est pas sans importance car ce fils-là est l’aîné de trois frères. C’est toujours mieux quand une lignée passe par les aînés, pense-t-on alors.

Ce n’est donc pas une histoire immorale, même si elle pourrait en avoir l’air. Ce que fait cette femme, Tamar, est louable, surtout pour une païenne, et aboutit par conséquent au meilleur des résultats. Comme il se doit. Aussi s’appelle-t-elle Palmier, du nom de l’arbre qui porte de si bons fruits, sucrés et nourrissants.

Cela n’est pas sans portée puisque le fruit véritable en sera l’existence ultérieure de la tribu de Juda, l’une des douze tribus d’Israël, celle des descendants de ce Juda fils de Jacob, dont les plus célèbres sont les rois David et Salomon, et plus tard Jésus de Nazareth. 

L’histoire de Tamar est donc faste, aussi est-elle l’une des cinq femmes dont l’évangile selon Matthieu rappellera le nom dans la liste des ascendants de Jésus. Une liste qui court pourtant sur près de deux mille ans. Elle est la première des cinq, et Marie la dernière. Le point commun à leurs histoires à toutes est qu’elles ont connu des difficultés, de nature certes fort diverse, à enfanter dans les règles, ce qui confère une aura particulière à leurs enfants.

 

Plus juste que ses hommes

 

Tamar enfante par ruse. On l’a mariée à Er fils de Juda pour qu’elle lui fasse des enfants, il est mort avant. D’ailleurs c’était un sale type. Selon la règle du lévirat, on la donne alors au frère du mort pour qu’il engendre par elle un fils à ce dernier.  

Mais, tout aussi peu sympathique que son aîné, le nouveau mari, Onan, n’a pas envie de faire un tel enfant. Que son frère ne laisse aucune descendance le laisse froid. Il se débrouille pour ne pas engrosser sa belle-sœur. Coïtus interruptus (non masturbation comme on l’a cru longtemps au point de nommer la chose onanisme). Il attend sans doute de pouvoir faire ses propres enfants avec une autre femme, mais sa mauvaise action ne peut engendrer que du mal : il en meurt.

Reste un frère, Chéla. Troisième et dernier. Trop jeune pour être marié, dit son père, un peu effrayé, il ne faudrait pas que cette fille ait le mauvais œil. Juda envoie donc la jeune veuve au loin, soi disant en attendant de voir, en réalité la répudiant de fait. Cela aussi est une mauvaise action. Elle a droit à un mari, c’était dans le contrat. Elle a droit à enfanter, c’est sa dignité. Au moins ça.

Or Juda est tombé sur une combattante. Il se croyait le maître, elle va lui faire voir qui, de lui et d’elle, agit avec justesse, est digne de louange. Elle le piège. Elle lui donnera un fils, et même deux. Il l’aura, sa lignée, il suffit qu’il couche avec elle, ce qu’il fait sans le savoir, en allant aux putes comme un vulgaire sagouin.

C’est une histoire à faire rire tout le pays de Canaan : le fier patriarche faisant le beau-père outragé, jurant son grand Dieu de faire mourir la fille perdue, la femme souillée, alors que c’est lui qui l’a engrossée, elle sa bru, celle qu’il avait lésée !      

Mais il le reconnaît. « Tu es plus juste que moi », lui dit-il. Ainsi naîtra Pérèç, au bénéfice de cette justesse, comme par une bienheureuse brèche ménagée dans le mur des conventions sociales les plus strictes. Pérèç signifie brèche, en effet.

Il fallait bien cela pour que soit perçue la constance du dieu de ce Juda fils d’Israël. Un dieu qui suit son plan quoi qu’il arrive. Lui aussi veut un fils.

 

 

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Chapitre 15

 

Selon les Évangiles, Élisabeth était la mère de Jean-Baptiste, un prophète judéen

à l’existence ascétique. Il appelait son peuple à un changement de sens dont

le baptême dans le Jourdain était le signe. Il se serait effacé devant Jésus.

On peut se reporter au chapitre premier de l’Évangile selon Luc.

 

 

Élisabeth

ou le passage de tÉmoin

 

 

Elle est là dès le début, toute première. À peine l’évangéliste commence-t-il sa narration que la voilà. À peine a-t-il évoqué son mari – c’est lui que ce premier récit concerne – qu’il devient urgent de parler d’elle, qui va, la première, voir et dire ce qui se passe. On précisera donc qu’elle est fille de prêtre, descendante d’Aaron, le frère de Moïse… C’est bien cela : fille d’Aaron, le porte-parole…

… de son mari. Et le mari, on insiste : membre d’une haute classe de ces prêtres chargés d’assurer le culte sacrificiel, jour après jour, dans le temple du Dieu très-saint. Autorisé à officier seul, à l’abri des regards, dans le lieu saint. Honneur fort rare.

Toute une machinerie sacro-sainte, à la vétilleuse précision, tournée vers le besoin quotidien que le dieu exprimerait de voir sacrifier de nombreuses bêtes, toutes sans tache. Sang, bêlements, beuglements, chairs déchirées et grillées, viscères, imaginez l’odeur.

Malgré cet affairement, le dieu semble absent, oublieux. Son peuple, humilié, est privé d’avenir et cette épouse est stérile. Comment comprendre cela ?

Et ce jour-là, le peuple attend dehors. Ignorant qu’à l’intérieur, les temps futurs font irruption.

Mon-seigneur-se-souvient (zakhar , Zacharie) faisait pourtant son boulot comme d’habitude. Arrive ce qui n’arrivait plus depuis des siècles : un envoyé du dieu… Annonce de la naissance d’un prophète pour le peuple, d’un fils pour le prêtre. On comprend qu’il panique, le fonctionnaire ! Qu’il doute… La Présence de son dieu en ce lieu, Mon-seigneur-se-souvient l’avait oubliée… C’est une faute.  

Heureuse faute, en tout cas, qui, punie, va permettre le silence sur ces mystères. Le moment n’est pas venu de leur dévoilement. Mutisme obligé du prêtre.

Mon-dieu-accorde-un-repos (éli chabbéth, Élisabeth) vaquait sans doute à ses tâches de maîtresse de maison. Stérile, inutile. Et son ventre frémit. Va-t-elle crier de joie ? Non, elle le comprend, il lui faut se taire. L’histoire n’avance vraiment que dans le secret. On croit que rien ne bouge, et voilà, un jour le vrai se révèle.

 

Un nouveau temps se prépare

 

Mais il est temps de rappeler que Lui-le-Très-haut (Marie*) et Mon-Dieu-accorde-un-repos sont cousines. Leurs histoires aussi, qui s’entremêlent quoique inversées. Histoires miraculeuses. Jeune vierge et femme ménopausée, néanmoins futures mères. La plus vieille porte le dernier des anciens prophètes, la plus jeune le premier des humains à venir.

Un nouveau temps se prépare, il est là, bien caché, méfiez-vous, vous ne vous doutez de rien et tout-à-coup le monde a changé. Mon-seigneur-se-souvient n’est plus qu’un souvenir à ranimer, on est dans la promesse. Le temps stérile de Mon-dieu-accorde-un-repos se change en sabbat, qui est le temps de Dieu. Lui-le-Très-haut couve un bébé. Heureux les pauvres qui l’accueilleront !

C’est ainsi qu’un homme de Dieu a pour mission de naître. Tel son antique prédécesseur, Dieu-est-entendu (chmou él, Samuel), il lui a fallu pour survenir un signe d’en-haut qui passe par les femmes, car dans les Écritures, à femme stérile, fils prophète.

Mon-Seigneur-a-fait-grâce ( hanan, Jean) est donc né. Quelques mois avant son cousin Il-a-sauvé (yéchou, Jésus). Le temps de le reconnaître et de l’annoncer. Cinq mois, temps hiatus, passage : quand les cinq Livres de Moïse, les "Cinq Cinquièmes" de la Thora, changent d’amplitude. Retournement, non revirement. Comme naît un enfant.

Et sa mère a tout compris. Mon-dieu-accorde-un-repos a su ce que cachait le silence contraint de son mari : la fin de son office. Elle a dit alors de son fils : « Il sera appelé Jean » car le Seigneur a fait grâce, et surviennent les temps nouveaux.

À fils prophète, mère prophétesse à demie. Ainsi sont souvent les femmes, dans ces histoires. Elles sont à côté, bonne position pour voir.

 

 

* Le sens du nom de Marie, Mariam, est inconnu. Tel quel, il signifierait Mer amère, ce qui est peu compréhensible, mais il pourrait provenir du nom de Miriam, la prophétesse sœur d’Aaron (Exode 15,20), et d’une expression très ancienne signifiant Qui est le Très-haut ? (sous-entendu, Dieu).   

 

 

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Chapitre 16

 

Le livre des Juges a pour enjeu de retracer les aventures de quelques héros

libérateurs supposés vivre à l’époque où les tribus israélites se sont installées

dans le pays de Canaan sans avoir encore voulu se doter d’un État. 

Pour suivre la geste de Débora, on peut donc se reporter à ce livre

des Juges, aux chapitres 4 et 5.

 

 

dÉbora

ou la guerre des dieux

 

 

Femme prophète, Débora, l’Abeille. Celle qui vous procure le miel de sa parole, et celle qui vous pique si vous vous attaquez à elle. Et si l’on vous apprend qu’elle est l’épouse d’un nommé Fulgurances (Lappidoth), cela vient de l’humour des écrivains bibliques, d’autant que le chef militaire hésitant qui l’accompagne s’appelle Éclair (Baraq).

J’ai écrit « la femme de Dieu », et pourquoi pas ? On dit bien « un homme de Dieu » lorsqu’on parle de quelqu’un qui s’est mis au service de la divinité, et l’on ne pense pas alors, immédiatement, au mariage pour tous…

Débora était pleinement femme de Dieu. C’est en tant que telle qu’elle « jugeait » les tribus. Celles du Nord, car son histoire se situe dans le Nord de Canaan, cet espace un peu confus, politiquement, entre les XIIe et Xe siècles avant notre ère. À cette époque, les tribus israélites se sont peu à peu installées au milieu des petites cités cananéennes. Celles-ci sont plus ou moins dépendantes des grandes puissances de l’époque, empires égyptien ou hittite, ou de royaumes voisins plus modestes. Entre Hébreux et Cananéens, c’est parfois la guerre, parfois une sorte de cohabitation ou d’entente armées.

Les tribus des Hébreux étaient indépendantes les unes des autres, elles ne composaient pas un État. Pas d’armée, pas de palais, pas de roi. Seul, « un pacte de frères » les unissait, dû à une même dépendance à l’égard du Dieu qui avait autrefois, disait-on, libéré les leurs de la servitude en Égypte et leur avait dispensé sa Loi. Elles vivaient libres sur la terre du bon dieu. Lorsqu’une difficulté apparaissait, les gens s’en remettaient à une personne reconnue comme parlant ou agissant au nom du Seigneur Dieu. On appelle « juges » ces chefs charismatiques.

 

On est dans l’épopée

 

Tel est le contexte dans lequel Débora doit réagir à l’agression du roi de Hatsor, l’une de ces villes cananéennes qui n’acceptent pas la présence des Hébreux, ces gens sans attaches. Selon la coutume, le roi dispose d’une armée de métier – lourds chars de guerre et fantassins cuirassés. Elle est commandée par un général hittite, Sisera.   

Il ne faut pas se fier aux chiffres que l’on trouve dans ce récit, ils sont grossis, qu’il s’agisse des chars ou des combattants. On est dans l’épopée, il s’agit de donner de l’éclat à un enjeu, cette histoire est emblématique : lorsque la femme-prophète convoque son chef de guerre, ce n’est pas pour elle qu’il va combattre, c’est pour le Seigneur Dieu.

Ce dieu est hors norme, il refuse que des humains imposent leur loi aux humains, que des rois se fassent dieux, qu’ils disposent de la terre, qui n’appartient qu’à lui, et des gens, qui n’ont d’autre loi à suivre que celle de ce dieu… libérateur.

Non, Baraq ne va pas combattre seul, il faut avec lui la femme-de-Dieu, c’est une guerre entre les dieux qui commence. Les dieux des rois-despotes contre le dieu des libres tribus. Et ce dieu choisit toujours le plus faible pour vaincre le plus fort. De deux frères il choisira le cadet. Qu’un enfant affronte un géant, c’est à l’enfant qu’il donne la victoire. Face à la fulgurance et à l’éclair revendiqués par les bonshommes, il préférera la femme au nom de miel… et rendra meurtrier le dard de sa parole. Devant les chars, il soutient le peuple assemblé.

Le roi Yavîn (il-comprend) va-t-il comprendre où se trouve le vrai pouvoir ? Il y sera contraint : ses mercenaires ne font pas le poids face aux hommes des tribus qui se regroupent. Son fameux général hittite va fuir comme un lapin et mourra comme un pleutre. Ses hommes de guerre périront à la guerre.        

Et Débora va se mettre à chanter. Elle devient poète, aède. Ainsi font les prophètes, inspirés par la gloire du Seigneur Dieu, lui le champion de ceux qui, alors, transgressent (les ivrîm : les Hébreux) la loi de fer des puissants.

 

 

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Chapitre  17

 

À quoi sert la sainteté pour un peuple dominé par l’empire de la corruption ?

Ceci jusqu’à l’os. Courbé devant ses maîtres, par force, par ruse ou par profond désir

de collaboration. N’est-ce pas cela qu’illustre l’image d’une femme courbée ?

On pourra se reporter à l’Évangile selon Luc, au chapitre 13 et aux versets 10 à 17.

 

 

LA FEMME COURBÉE

ou la faiblesse du peuple

 

 

Une femme. Juste une femme. Jeune, vieille, mariée, veuve, mère ou grand-mère, avec ou sans enfants, riche ou pauvre, sage ou légère, qu’importe ? Pas même celle que les prophètes appellent la vierge d’Israël, image de la vocation de son peuple à la sainteté. Non. Juste une femme de ce peuple, une fille d’Abraham, tout comme un Zachée ou un Lazare, le riche ou le pauvre, sont fils d’Abraham. Une femme du peuple, que valent toutes les femmes de ce peuple et qui les vaut toutes.

Jésus entre dans la synagogue, la maison commune, et déjà, au sein du peuple, cette femme courbée.

Il la voit. Il la voit en vérité : une force, en elle, l’oblige à s’incliner, à s’abaisser.

Elle le fait par faiblesse, depuis le temps d’une longue oppression, dix-huit années, telle celles que le peuple d’Israël a connues par deux fois au temps lointain des Juges, quand les enfants d’Israël s’étaient pervertis en servant, soumis, les dieux des païens. Dix-huit ans d’abaissement. De servitude.

Et elle n’est pas seulement courbée, la langue du récit en dit plus, elle est obligée de le faire. Elle a été obligée de s’incliner, de s’abaisser. Elle est assujettie. Jésus le verra et le dira.

L’esprit, le souffle qui la force ainsi, serait donc une puissance devant laquelle elle ne peut répondre que pas une asthénie. C’est le mot grec qu’emploie Luc, le médecin. Quand l’esprit et le corps vont ensemble.

Cette puissance, supérieure, la domine. L’esprit de ce maître l’emporte sur le sien, sur son esprit de fille d’Abraham. Plus : c’est en elle, que l’esprit de ce maître courbe, déforme, incline devant lui l’esprit des enfants d’Abraham.

Voudrait-elle se dresser là-contre, elle ne le peut pas. Elle n’en a pas la force, la puissance lui manque. Elle accepte, bien obligée. Soumise.

 

Ce peuple est lui-même courbé

 

La voyant alors, qui plus est dans la synagogue, tout Israélite de ce temps et de ce lieu, tout juif honnête qui se retournerait sur lui-même et sur la condition qui lui est faite en ce temps-là, ne peut que se reconnaître en elle. Seul l’en empêche le déni prôné par ceux qui gagnent un petit pouvoir grâce à cette domination qu’ils font mine de détester.

Car ce peuple est lui-même courbé sous le joug. Tout comme nos peuples d’aujourd’hui sont soumis. Il a dû s’incliner devant une puissance dont il ne reconnaît pas la légitimité mais qui ne lui laisse pas le choix. Et il ne s’agit pas seulement d’une quelconque occupation étrangère, mais d’un esprit totalitaire, qui conjugue à la fois le pouvoir, la finance, la culture, et finalement le spirituel puisque tout ici est spirituel.

Car si le peuple de Dieu est soumis, c’est aussi que toute la sainteté qui provient du saint temple qui se tient au sein de la ville sainte, est soumise, se soumet, courbée, assujettie à la puissance de ce monde dont la figure est celle du Séparateur. Quand Dieu et son Temple se séparent…

Alors que l’on ne parle plus de ce sabbat dont il faudrait préférer le respect à la vie d’une femme, à la vie de tout un peuple ! Si le monde et ses dieux ont pénétré et envahi de force la terre et l’âme de ce peuple affaibli, le sabbat lui-même a perdu son sens.

Aussi, puisque la femme n’est plus cette dame forte et avisée dont parlaient les sages en Israël, ce pilier de son peuple, installé en paix sur la terre reçue, Jésus lui rend, et la force de vie, et le sabbat véritable, et la sainteté, cette libération.

On rêve alors de ce que pourra devenir, en sa vie, une femme libérée de sa peur et de sa honte. Lui serait-il dangereux de vivre droite.

Où l’on voit que Luc, l’évangéliste, fait ici de la théologie. La théologie du peuple.

 

 

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Chapitre  18

 

Les Hébreux se tenaient au bord du Jourdain, pressés de le traverser

pour envahir Canaan sous la conduit de Josué, successeur de Moïse.

De l’autre côté se tenait un verrou, Jéricho, la ville aux puissantes murailles.

Et dans la ville, une prostituée.

On pourra se reporter au livre de Josué, aux chapitres 1 à 6.

 

 

le fil rouge

ou rahab la prostituÉe

 

 

Voyez comme les Écritures sont moins bégueules que les Églises ! L’histoire de Tamar l’avait déjà montré. Là, c’est l’histoire d'une prostituée, une vraie. Son nom vient d’ailleurs d’un verbe qui signifie mettre à l'aise, et évoque aussi une place publique... Rahab – en hébreu, Rahav – la bien nommée.

Une prostituée, donc, et qui se comportera jusqu’au bout comme telle, privilégiant ses intérêts à toute autre cause.

On peut imaginer alors que sa demeure est une de ces grandes maisonnées où loge toute une famille accompagnée de ses serviteurs, avec toutes les aises connues de l’époque. Et que l'on se la coule douce lorsque on vient demander les douceurs et les faveurs de la célèbre courtisane ou de ses servantes. On apprendra que le roi lui-même la connaît…

Alors quand les deux Hébreux, envoyés en avance par le grand chef Josué pour espionner le pays que le Seigneur-Dieu a promis à son peuple, entrent dans la ville aux célèbres murailles, se croyant naïvement indétectables, bien sûr qu’ils vont s'installer benoîtement dans le lieu le plus accueillant. Accueillant par nature.

Or tout le monde, alors, a reconnu en eux des Hébreux. De ces gens incontrôlables qui se donnent pour mission de s’emparer, entre autres, de la ville. Des ennemis.

Rahav aussi l’a compris. Et loin de les dénoncer, elle les installe pour la nuit. Plus tard, elle dira ce qu’elle a pensé de la situation. Ce qui l’a décidée. C’est tout simple : elle a compris que l’arrivée de ces deux visiteurs annonçait la venue toute proche et la victoire assurée de leur peuple.

Et elle sait ce que cela signifie pour le sien. Car les arrivants et leur chef ne font pas mystère de leur volonté de s’installer là, à la place des habitants actuels. Et cela veut dire massacre.

 

Parole donnée et tenue

 

Certes, la ville est puissante, elle est, dans tous les sens, une ville forte, pas seulement protégée par ses murailles. Elle commande l’une des entrées possibles qui s’ouvrent sur le pays de Canaan, et cela lui a donné au long des siècles la possibilité de commercer et de s’enrichir avec tous ceux qui passent, venant de l’Orient.

Elle a donc, raisonnablement, les moyens d’écraser cette masse de va-nu-pieds qui arrive de nulle part, ces fanatiques agglutinés autour de chefs soi-disant élus par un dieu inconnu. Un dieu sans terre ni royaume.

Raisonnablement, mais… Mais plus raisonnablement encore, pense Rahav, on a tout lieu d’imaginer en revanche ce que cela peut donner que la violente intrusion de ces gens-là dans la ville. Pillage, viols, incendie, destruction. Carnage.

Alors qui est le plus fort ? C’est une question qui met les dieux en lice. Le dieu étrange des Hébreux ou les dieux habituels du monde sémitique de l’époque, dont le dieu Lune que Jéricho vénère plus particulièrement. Or ceux-ci n’ont pas eu même assez de force pour se défendre des dieux de l’Égypte… que le dieu-seigneur de Moïse a ridiculisés.

Le calcul de Rahav est vite fait, elle n’est pas sentimentale : choisir les dieux du lieu et mourir, ou choisir d’aider les fidèles de ce dieu hors norme et se donner ainsi une chance de sauver sa vie, celle des siens, et son commerce.

Rahav n’est pas non plus une héroïne. Ni une croyante fidèle. Elle sauve son bien, corps et âmes, sans toutefois s’engager avec quiconque. Elle prend cependant un risque : une seule parole de ses hôtes lui suffira pour qu'elle cache, conseille, protège et sauve les deux Hébreux.

Or elle a fait le bon choix, car de tout Jéricho, elle seule et les siens vont sortir vivants et libres de la fournaise.

Cela n’a tenu qu’à ce cordon de fil cramoisi pendu à sa fenêtre, à l’extérieur du mur. Un fil de vie qui s’apparente à ces linteaux rouges de sang, signaux pour le Porteur de la mort au moment de l’Exode hors d’Égypte : ne pas tuer ceux-là !* Le fil de la parole donnée et tenue.

 

 

* Voir au livre de l’Exode, au chapitre 12, versets 21 à 29.

 

 

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Chapitre  19

 

Les trois premiers Évangiles rapportent que Jésus,

résidant pour quelques temps à Capernaüm chez Simon-Pierre,

a guéri la belle-mère de ce dernier. Mais qui était cette personne ?

On n’en saura guère plus en se reportant à l’Évangile selon Marc,

au premier chapitre et aux versets 29 à 31…

 

 

cette vieille inutile

LA BELLE-MÈRE DE PIERRE

 

 

À quoi servent les vieilles, dans la Palestine de l’époque ? Elles servent, justement. Du moins celles qui vivent au sein d’une maisonnée. Ni assez riches pour avoir des servantes, ni assez pauvres pour n’avoir aucun abri.

Mais est-elle vieille, la belle-mère de Pierre ? Disons que oui, quoique après tout on n’en sache rien. On sait seulement que Pierre, son beau-fils, est un homme fait puisqu’il est marié et qu’il habite dans sa propre maison, non dans celle de son père.

On voit qu’il faut tout imaginer ! De cette femme on ne nous dit que ceci : une forte fièvre l’a contrainte à rester couchée. On aimerait en savoir plus. Les évangiles apocryphes sont nés ainsi, bouchant les trous laissés par les textes canoniques, fort peu prolixes. L’enfance de Jésus, tenez, on n’en sait presque rien : on inventera.

J’inventerai moi aussi. Cette femme, on ne connaît même pas son nom ! Je lui en invente un, elle s’appellera Naomi, dans la Bible c’est un nom de belle-mère.

Allons plus loin : Naomi est veuve, sinon elle habiterait chez son mari. On peut penser que si elle a été recueillie par le mari de sa fille, c’est parce qu’elle n’a pas eu, ou n’a plus, de fils appelés à se charger d’elle. Habiter chez sa fille signifie avoir connu la honte, selon le point de vue qui règne alors sur ces situations-là.

Je l’imagine donc reconnaissante de pouvoir servir les gens de la maisonnée comme le font les femmes chanceuses, matrones pourvues d’une grande famille. Mais j’aurais pu la concevoir aigrie et envieuse…

 

À même de remplir son office

 

La voilà dans la maison de Simon. Quelle sorte de maison ? Le modeste cabanon de pierre du petit artisan pêcheur ? En bord de lac, une pièce à tout faire et une chambre à l’étage. La cuisine et le cellier en appentis. Elle, la belle-mère, dort en bas. Ou dans le cellier. Dès l’aube, elle est sur le quai à raccommoder les filets, trier et vider le poisson, puis le vendre.

À l’opposé, ce serait la propriété d’une dynastie de petits industriels de la pêche. Plusieurs maisons autour d’une cour. Celle de Yona, le patriarche ; celle d’André, le frère cadet ; celle de Simon. Chacune avec ce qu’il faut pour abriter parents, enfants, domestiques, voire esclaves. Et puis les hangars à bateaux et les ateliers… Le rôle de Naomi est alors de s’occuper du foyer pendant que sa fille vaque à ses obligations d’épouse de patron.

S’entend-elle avec son beau-fils ? On sait que c’est un bon gars. Un peu vif parfois mais sans méchanceté. On le dit un peu fruste mais on se trompe si l’on en croit Jean l’évangéliste. On sait alors qu’il porte un vif intérêt aux questions spirituelles. Ou plutôt politico-spirituelles, les domaines que nous séparons ne font qu’un dans son monde. L’attente du messie, c’est l’espérance de voir régénéré le monde pourri dans lequel on survit, l’Empire régnant.

D’ailleurs il héberge un homme de Dieu. Une sorte de rabbi marginal qui l’entraîne parfois dans de curieuses randonnées. Qui attire les foules et leur délivre un enseignement plein d’autorité. Parfois, dit-on, il guérit des gens. Sans se soucier de qui ils sont, est-ce bien raisonnable ? Séducteur, agitateur ou véritable maître spirituel ? Je suis sûr qu’elle s’interroge, Naomi. Où cela va-t-il mener la famille ? Sa fille et ses petits-enfants ? Elle-même ?

En attendant elle le sert, lui aussi, quand il est là. Il a beau être un rabbi, il se tient bien à table. Rien à redire. Sauf qu’il attire la foule autour de la maison, est-ce qu’ils n’ont rien d’autre à faire, ces gens-là ? Tous les paumés de la terre, on dirait. Rien de bon n’en sortira, elle en est sûre.

Et la voilà malade. Vieille et inutile. L’homme de Dieu s’approche, la prend par la main. La voilà debout, à même de remplir son office. Digne à nouveau.

Laconique, on ne dit rien de plus : l’évangile met debout.   

 

 

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Chapitre  20

 

Le livre des Proverbes, dans la Bible hébraïque, contient nombre

de préceptes, dits, dictons, mais aussi apologues, portraits ou poèmes,

le tout issu de l’antique sagesse du peuple d’Israël.

On y trouve retracée la figure d’une femme que l’on dit forte.

Au chapitre 31, lire les versets 10 à 35.

 

 

GuevÉreth

Ou la femme forte des Écritures

 

 

Dans le poème biblique, cette femme-là n’a pas de nom, elle n’est pas une vraie personne, elle est un modèle, elle est théorique. Mais elle est aussi l’héroïne d’une écriture qu’ailleurs on appellerait épique, et qui obéit à un genre recherché de la poésie hébraïque.

Ce genre littéraire-là, on le met en œuvre pour la déploration de malheurs innommables comme pour célébrer les dons venant d’un Seigneur-Dieu bienaimé.

Je vais l’appeler Guevéreth, cette femme, elle deviendra pour un temps l’héroïne d’un petit roman. C’est un nom que l’on pourrait traduire par femme forte, mais c’est surtout un nom de Dame. Car cette femme est puissante. Elle n’est pas seulement une maîtresse femme, mais une patronne.

Elle dirige une large maisonnée au nom de son mari. Il lui délègue tout ce qui concerne les choses de la maison. C’est normal, on est dans une société pour laquelle existe une séparation des tâches : la conduite des affaires extérieures, celles de la politique, de la justice, de l’économie ou de la guerre pour l’époux, celles de l’intérieur du foyer pour l’épouse.

Mais elle ne s’en tient pas au rôle de cette aide que le livre de la Genèse offre à Adam. La maîtrise de cette femme englobe et dépasse ce statut ordinaire d’épouse. Sa maison, en effet, a toute la surface d’une entreprise, elle qui fournit les commerçants locaux de ses propres produits, elle dont les activités commerciales s’étendent au loin, jusqu’au delà des mers.

Elle ressemble aux Mamas Bentz africaines d’aujourd’hui, qui fournissent tout le continent de boubous dont le tissu est importé d’Europe et les modèles créés et réalisés sur place dans leurs ateliers ou par leurs sous-traitants. Des femmes fortes.

 

La femme forte, ou l’Israël dont on rêve ?

 

L’idée toute de sujétion que l’on se fait d’une femme de l’époque biblique est loin de suffire. Guevéreth  ne s’est pas contentée d’ajouter des fils à la lignée de son mari, de lui cuire son fricot, de le nourrir des fruits de son potager, d’assumer toutes ces choses du ménage.

Et son mari est heureux de se prévaloir d’avoir épousé la poule aux d’œufs d’or… Adossé à une telle réussite, il peut étendre lui-même son autorité dans la cité.

Ce n’est pas d’abord pour l’enrichir, ce notable installé, j’en suis sûr, qu’elle passe ses nuits comme ses jours à travailler, la Patronne, c’est parce qu’elle a du boulot. Que ce n’est pas en dormant que l’on fait réussir une entreprise. Qu’il y a la production à assurer, les livraisons à respecter, la comptabilité à tenir, les employés à rétribuer, les clients à cajoler, les opportunités à saisir… Produire, acheter, vendre. Prévoir. Si l’on n’avance pas on recule.

En échange de s’être démenée ainsi, elle gagne le respect et l’admiration des siens, qui la disent bienheureuse, elle qui entra naguère dans leur maisonnée comme l’étrangère à leur clan, la fille d’un autre. Tout comme le seront ses filles, dont il n’y a pas lieu de parler ici puisqu’elles partiront servir un homme d’ailleurs.

Alors après tout cela, bien sûr qu’elle consolidera sa renommée en portant secours aux malheureux. N’est-ce pas la vocation des riches ? Ils chanteront eux aussi en son honneur à la Porte de la ville.

Bon. Mais pourquoi se trouve-t-elle dans ce livre consacré à l’antique sagesse de son peuple ? N’est-elle pas bien peu représentative du sort commun ? Ou bien s’agit-il de mettre en valeur la figure d’une dame opposée à celle de ces opulentes profiteuses de la misère des pauvres auxquelles un Amos promet la perdition ?

Ou bien est-elle l’image, comme certains ont cru le discerner, d’un Israël enfin accompli, maître de son destin au sein des Nations, assez plaisant et respecté pour leur indiquer où se tient la voie du bonheur : se tenir vaillamment et utilement devant le Seigneur et Maître véritable ? Car alors elle est debout, la femme Israël, elle que l’on croyait tombée !

 

 

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Chapitre  21

 

La fin de Jean le Baptiste est restée célèbre à cause de cette tête sanglante

offerte au roi sur un plat. Un coup d’éclat d’Hérodiade, ou Hérodias, la reine.

 Mais que lui avait-il fait ? On peut lire d’abord l’histoire dans l’évangile selon Luc

(chapitre 3, versets 1 à 19), puis dans ceux de Marc (chapitre 6, versets 14 à 29)

ou de Matthieu (chapitre 14, versets 1 à 12).

 

 

hÉrodiade

Ou les atrides en palestine

 

 

C’est la méchante de la série. La sanguinaire qui ne craint pas de voir la tête sanglante de son ennemi offerte sur un plat lors d’un banquet. Il faut croire que cela se faisait... Car elle est aussi la fidèle représentante de son milieu, les "grands" de la Palestine romaine.

C’est une histoire de famille. De celles que l’on appellerait aujourd’hui fins de race.  Hérodiade descend du roi Hérode le Grand. Celui de la visite des mages et du massacre des Innocents. C’était son grand-père. On voit le genre. Ces gens sont juifs de fraîche date, cet Hérode était d’origine iduméenne, ou édomite, peuple conquis et converti de force par les rois hasmonéens.

En Palestine, en effet, les empereurs grecs avaient été chassés par les Macchabées, de terribles zélateurs juifs qui avaient restauré la royauté à Jérusalem en 142 AC et fondé la dynastie hasmonéenne. Beaucoup de sang répandu. Puis les Hasmonéens avaient un peu élargi leur royaume, d’où les Iduméens judaïsés.

Mais en 63 AC, les Romains étaient arrivés, et le gars Hérode était devenu leur homme lige. Ils l’avaient nommé roi de Judée (je résume). C’était un fidèle serviteur de l’empereur et un ami de la reine d’Égypte, bien connue à cause de son nez. Tous ces gens régnaient sur des peuples défigurés, eux. Démoralisés jusqu’à l’âme.

Hérode n’est pas un rigolo, il fait assassiner à peu près toute sa famille. Presque tous les ascendants ou proches d’Hérodiade y passent. Elle est épargnée et se voit épouser, pense-t-on, son tonton Hérode (surnommé Philippe), qui règne sur une région de la Palestine romaine, la Tétrarchie de Philippe. Ils ont une fille, Salomé, dont on ne sait presque rien. Mais comme cet Hérode-là meurt jeune, Hérodiade se marie avec son autre tonton, Hérode (surnommé Antipas).

 

On est dans un péplum hollywoodien

 

Elle doit alors avoir la quarantaine et s’il l’épouse, c’est sans doute pour son origine royale car elle renforce sa situation. Mais ce mariage ne passe pas parce que, pour l’épouser, il divorce de la fille du roi nabatéen de Pétra, ce qui entraîne une guerre, qu’il perd. D’où sa mauvaise réputation chez les Israélites…

Pour le Baptiste, c’en est trop, il y a là une accumulation d’outrages à la Loi de Moïse qui est censée conduire le comportement du peuple juif… Or il est prêtre, on l’oublie souvent, et très populaire dans les milieux autorisés de Jérusalem. Tellement, qu’il a l’oreille du Tétrarque lui-même.

On se demande bien pourquoi, d’ailleurs, car le mode de vie de ce type semble plutôt l’opposé de celui du famélique homme de Dieu ! Sans doute a-t-il ses moments de stériles retours sur lui-même ?

Danger pour Hérodiade ! Son mariage pourrait être considéré comme nul et son avenir compromis. Or on comprend bien que, pour des gens comme elle, l’exécution d’un saint homme un peu trop zélé ne fera pas difficulté. Et, comme on l’apprend par les évangiles de Marc et de Matthieu, elle trouve l’occasion de le faire exécuter, le prophète !

Certes, pour cela, elle va jusqu’à risquer de prostituer sa fille au royal tonton. Une fille qui, outre qu’elle danse bien et doit être belle à croquer, est dévouée à maman. Ou a trop peur d’elle ? C’est qu’on tue facilement les siens, dans la famille…

Comme on voit, on est dans un péplum hollywoodien, on imagine Liz Taylor dans le rôle. Palais de marbre, orgies, esclaves toute tâche à disposition, coups tordus et arsenic dans le vin de Thrace.

Et tout autour, innombrables paysans sans terre dépouillés et corvéables, percepteurs corrompus, notables hypocrites, maquisards égorgeurs, légionnaires romains… et petit peuple industrieux chercheur de Dieu.

Elle a fini en Gaule, Hérodiade. Dans le Sud aquitain, quelques années plus tard, son mari banni par l’empereur. Et l’on ne sait quand ni comment elle est morte.

 

 

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Chapitre  22

 

L’histoire de Bethsabée permet de se rendre compte de la difficulté qu’a représenté l’instauration de la royauté dans un Israël attaché à l’autonomie de ses tribus.

Elles devaient leur liberté à leur refus de l’idéologie royale qui dominait partout.

On peut lire à ce sujet le Deuxième livre de Samuel,

et au moins les chapitres 11 et 12. 

  

 

bethsabÉe

elle qui n’a rien demandÉ

  

 

David est l’un des très rares souverains de l’Antiquité dont on connaisse des récits de la vie privée. Cela ne se faisait pas, on s’en tenait à la personne sacrée du roi. Mais la royauté de David ne devait le sacraliser en rien.

Sa relation avec Bethsabée – en hébreu Bath-Chèvaâ – n’est en rien son histoire à elle, parfois appelée rapidement "la femme", mais de David le roi, d’Urie le général, et de Nathan le prophète. Et du Seigneur-Dieu.

Au fond, ce récit n’est que le début de l’histoire difficile de l’accession du futur Salomon au trône… et l’on retrouvera plus tard Bethsabée très impliquée, et cette fois-ci sujette de l’histoire, au moment de l’intronisation très disputée de son fils Salomon.

Où l’on voit que mon intérêt pour la jeune femme est totalement anachronique ! Pour le moment, Bethsabée, elle, n’est là que comme objet d’un désir royal auquel il va de soi que l’on se plie quoi qu’il en soit de sa propre situation.

Elle y perdra un mari et un enfant et l’on ne saura rien de sa douleur. Ni de son désir, ni de sa peur, ni de sa fin. D’elle on ne sait qu’une chose : elle était très belle. C’est à partir de là que l’on a parfois fait d’elle une gourgandine. Histoire connue…

Elle deviendra pourtant la mère du roi Salomon, ce qui n’est pas rien, et plus tard, l’une des ancêtres du Christ.

Les noms de cinq femmes, Marie comprise, paraissent au tout début de l’évangile selon Matthieu. Son nom est l’un des cinq. Cinq femmes qui, de façon fort diverse, ont été en délicatesse avec l’enfantement ou la sexualité. Manière de dire que seule l’intervention de Dieu a permis la naissance incongrue de leur enfant, et que celui de Marie n’échappe pas à la règle.

 

L’objet d’un désir royal

 

Mais elle, Bethsabée ? Une inconnue. Même son nom pourrait n’être en fait qu’un surnom au sens d’ailleurs incertain : Celle de Chèvaâ (une ville du territoire de Benjamin), ou Fille d’un nommé Chèvaâ, ou plutôt Fille d’un serment ou d’un contrat.

Nous voilà bien renseignés… sauf s’il s’agit de souligner qu’elle était mariée ! Mais pourquoi à un militaire hittite ? Un étranger, de ceux dont David aimait s’entourer, attirant à lui depuis les pays voisins, pour organiser l’État qu’il a inventé après la prise de Jérusalem, les meilleurs experts en leur domaine. Et celui-là, Urie, était vraiment quelqu’un de bien.

Mariée, avait-elle déjà eu des enfants ? On ne sait pas, mais dans le cas contraire elle devait être très jeune. Les filles, on les mariait à treize ans.

Donc, un beau soir de printemps, presque à la nuit, la voici, la jeune femme, qui se baigne. Mais où ? Depuis la terrasse du palais, à la brune, David peut-il la distinguer se baignant à la source du Guihôn, à quelques centaines de mètres ? Et sans lunettes…

Il est plus probable qu’elle se soit installée dans son patio, tout bonnement. Son mari, un officier proche du roi, devait être logé près du palais, juste au pied de la muraille…

Elle se baigne pour se purifier innocemment de ses règles, on saura tout sur ce point car cela signifie que David est bien le père du petit.

Il est inquiet, le roi, il pense à la guerre qu’il a déclenchée, il attend des nouvelles, il dort mal. Voilà donc de quoi le détendre…

J’invente, mais ce genre d’histoire, celle du tyran qui fait enlever une pure jeune femme est un classique dans l’Antiquité asiatique. La recycler ici a pour but de montrer comment David se met à ressembler, hélas comme prévu, à ces potentats toujours portés à user de leur position pour satisfaire leurs passions. Les Hébreux de l’époque, il faut s’en souvenir, n’ont pas encore digéré le principe de la royauté.

Voilà à quoi elle sert, Bethsabée, et son mari avec elle : à permettre au lecteur de comprendre à quel point il faut se méfier des puissants, se nommeraient-ils David, quand on est un fidèle du Seigneur-Dieu.

 

 

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Chapitre  23

 

 

marthe et marie

ou la justesse du geste

  

 

Les évangiles selon Luc et selon Jean présentent la double figure

de ces sœurs amies de Jésus. Il aimait passer du temps chez elles.

Elles avaient aussi un frère, Lazare, au destin très particulier !

On peut les rencontrer chez Luc, au chapitre 10 (versets 38 à 42),

et chez Jean, du chapitre 11 (verset 1) au chapitre 12 (verset 19).

 

Deux sœurs, Marthe et Marie, ou plutôt Martha et Mariam. Selon Luc, elles vivent probablement en Galilée, mais pour Jean, qui parle plus longuement d’elles et de leur frère Lazare, elles sont judéennes et vivent à Béthanie, à une demi-heure de Jérusalem.

Avec Luc on est dans les commencements de l’action et de l’enseignement de Jésus, mais avec Jean, ce sont ses derniers jours, et c’est là que se noue le drame, là qu’il se révèle au plus clair, et là qu’en conséquence il est condamné. 

Mais qu’il s’agisse de Luc ou de Jean, des deux sœurs, c’est Mariam la préférée, celle dont le geste est le plus juste.

Il y a chez Mariam quelque chose que Martha n’a pas. Un je ne sais quoi qui fait, par exemple, que c’est elle, non sa sœur, que les gens viennent entourer à la mort de leur frère. Que c’est elle qu’ils suivent lorsqu’elle rejoint le Maître.

Il y a cela. Aussi ce geste, donc, qui lui est propre, et qui consiste à se jeter aux pieds de son Maître. Ou encore à les couvrir de parfum, à les embrasser, à dénouer sa chevelure pour les essuyer, à se tenir à ses pieds, en disciple consommée, car c’est le geste du disciple.

Mariam aux pieds du Seigneur. Sa servante, son aimante et sa disciple. J’invente ce mot, la disciple. Car tout en elle, dans sa gestuelle, dit qu’elle se délivre de la servitude millénaire des femmes pour se faire femme libre.

Aussi libre qu’un homme assis au pied du rabbi. Car tout fils d’Israël est appelé à l’étude. Fils, non fille. Alors la femme libre est celle qui se fait disciple aussi bien qu’un homme.

La femme libre, c’est celle, aussi, qu’on méprisera et nommera pécheresse, celle dont les cheveux se montrent sans honte, sans souci du désir qu’elle éveillera chez les mâles. Aimant sans honte.

 

Celle dont le geste est le plus juste

 

On voit comme Jésus déchaîne, en bien des sens, celles et ceux qui l’approchent. Comme sa thora redevient la thora qui libère. Ce qu’elle était aux temps anciens, créant une nouvelle façon de vivre en liberté face aux seigneuries qui enchaînent.

À voir Mariam se comporter, on n’a pas besoin de comprendre le mot à mot de ce qu’il lui enseigne. On a l’essentiel sous le nez. Il l’élève (son nom pourrait d’ailleurs évoquer l’élévation) à la dignité de l’émancipation, ce désirable danger. Là où se tient la porte de l’amour.

Alors Martha ? Eh bien c’est elle qui trace à Jésus son programme. Du moins le voudrait-elle. Elle qui est toujours la première, la rapide, la maîtresse des lieux et des temps. Celle qui fait, qui agit, qui se meut. Que l’on tient au courant plutôt que sa sœur.

C’est son atout, elle bouge. Martha se tient au temps où tout bascule, où l’on cite les articles de foi qui ont fait leurs preuves, où on les cite parce qu’on y croit vraiment. Parce que cela ne peut pas ne pas être vérité.

Que les autres les citent sans y croire, les citent en faisant le contraire de ce qu’ils disent, elle n’y pense pas, elle agit. Elle court. Au-devant de celui qui les accomplit, qui les représente et les met en œuvre.

Et qui s’entend dire, par lui, ces mêmes paroles, les mêmes mots, selon un autre sens… qu’elle prend en compte mais pas toujours. Car elle oscille. Elle fait confiance, elle croit, elle a vu les actes qui font preuve, mais il lui en faudra plus pour se taire.

Je la vois comme un Nathanaël au féminin. Comme une Israélite en qui il n’y a pas de fraude et que le Maître aura plaisir, bonheur, à mettre devant elle plus grand que ce qu’elle croyait.

Car Lazare, le frère, sortira du tombeau devant elle, ce qui ne se peut. Et il vivra, raison pour laquelle il leur faudra d’ailleurs l’assassiner.

Ce qui est beau chez Martha, je trouve, c’est cette honnêteté de qui se tient au milieu du gué dans l’idée d’atteindre l’autre rive, sans toutefois cesser d’aimer celle dont elle vient. Combien de prosélytes n’auront pas cette loyauté-là !

 

 

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Chapitre  24

 

 

la sulamite

ou le poÈme de l’amour en gloire

  

 

Dans les Écritures, le livre que l’on appelle à tort Cantique des Cantiques

est le poème de l’amour de deux êtres qui se cherchent et se trouvent,

se perdent et se retrouvent, et qui s’aiment. Il est attribué au roi Salomon

et on l’a dit poème de l’amour de Dieu pour son peuple bien-aimé.

L’amoureuse y est appelée la Sulamite.

 

Elle se tient, cette femme, en ses tout premiers mots : qu’il étanche ma soif des baisers de sa bouche

Ce n’est pas qu’elle est amoureuse, c’est que l’amour l’accomplit toute. Ce n’est pas qu’elle est belle, mais que sa beauté est toute amour. Elle n’est pas une femme, mais la femme du poème, poème-femme enlacée à un homme-poème, raison pour laquelle il est roi. Ou Dieu, c’est tout un dans le poème. Amant.

On ne peut la sortir du poème, on en ferait une statue, et du poème une récitation. À la rigueur une prière convenue. Elle est une femme comme ce poème est un chant, porté au comble du poème comme elle-même est portée au comble d’une jeune femme qui serait belle et amoureuse.

Elle n’est pas une image, pas une icône, elle bouge, elle court, elle court, elle part, elle revient, elle cherche, elle cherche son amour. Elle n’est pas l’image de l’amoureuse mais l’amour en femme qui aime, qui désire, qui halète de désir car il est beau son homme, et fort, et tendre. Comme, à l’aube, un berger adolescent aux boucles noires environné de son troupeau, comme un seigneur environné de ses hommes d’arme ou de la foule de ses concubines.

Ce poème ne s’appelle pas cantique, comme ont fait de lui les hommes pieux, mais chant, comme des poètes aimeraient faire. Et chant des chants, car il est chant d’amour, et c’est l’amour qui toujours fait le chant. 

Alors la jeune-femme-poème – qui aime, de sa bouche jusqu’à son ventre, de son ventre jusqu’à sa bouche – fait le poème, enlacée à son jeune-homme-poème qui aime de même. Ils se le chantent les yeux dans les yeux, en appelant à tout ce qui est beau en eux comme à tout ce qui est beau tout autour d’eux.

Ce qui est beau, c’est une ville, c’est une chambre, ce sont des rues la nuit, c’est un pays, ce sont des montagnes, des forêts. Et le plus beau des jardins. Le plus odorant, le plus frais, le plus fleuri. Fruits désirables au palais, et milliers de roses parfumées.

 

L’amour dans sa pleine liberté

 

C’est une toute jeune femme, elle use de tous ses sens, dans l’amour. Elle regarde, elle écoute, elle sent, elle goûte, elle touche. Une femme qui a des mains, une bouche, un ventre dans l’amour.

Mais comme toujours, des gens l’entourent, étrangers à l’amour. Des gardes du guet qui s’étonnent de la voir courir la nuit dans les rues, d’autres filles qui posent mille questions, qui se moquent. Rien de pire que les flics pour les amoureuses errantes, ou que les autres filles qui regardent ton amoureux…  

Passons là-dessus car cette fille-là est poème, donc princesse tout autant que sauvageonne remontant du désert, aussi brune que les terres perdues, suivie de ses chevrettes, ou encore toute jeunette amoureuse couvée par sa mère.

Et comme elle est libérale, cette mère que l’on quitte pour l’amour et que l’on vient librement retrouver ! C’est fort étonnant. Mais voici le secret : il n’y a pas de père. Il y aurait un père, imaginez… Car cette fille est celle que tout père se hâterait d’enfermer, de cacher, de voiler. Sinon il serait mort de honte, qui le respecterait ?

Mais heureusement il n’y a pas de père, pas de loi car le poème est celui de l’amour dans sa pleine liberté, et seuls s’y opposent à l’amour les errements de l’amour lui-même, riche toujours d’allers et de retours, de pertes et de retrouvailles, de pleurs et d’allégresse dans le retour, dans le revoir. À jouer de cela sert aussi le voile de l’aimée.

Elle n’a pas de père et elle n’a pas de nom, la Sulamite. Car choulamith dirait plutôt qu’en elle, qui est amour, s’accomplit la paix, le chalom, qu’elle est, en d’autres termes, la bienheureuse. En paix, la bienheureuse de Salomon, dira-t-on : ba-chalom, ha-choulamith chel chelomo !

Les mots porteurs de ces sons deviennent porteurs de sens, on est dans un poème, et quel ! « Le chant des chants qui est à Salomon », chir ha-chirim achèr lichlomo

 

 

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Chapitre  25

 

 

la femme sans visage

ou le peuple adultÈre

  

 

L’Évangile selon Jean présente l’histoire d’une femme prise

en flagrant délit d’adultère, crime alors puni de mort par lapidation.

Il s’agit en fait d’un piège tendu à Jésus pour qu’il prenne position

contre cette loi, se mettant ainsi lui-même en danger.

On peut lire ce récit au chapitre 8, des versets 2 à 11.

 

Jésus prêchait dans le temple, à Jérusalem. Les prêtres, maîtres du lieu, et leurs adversaires, les chefs du parti pharisien, s’entendaient au moins pour comploter : comment le coincer sur une parole valant la mort au regard de la loi de Moïse ?

Il savait, selon la logique de l’évangile de Jean, que sa chute finirait par arriver, mais il considérait sans doute que c’était à eux de la provoquer.

La Loi, l’enseignement attribué à Moïse, ne servait pas seulement à ordonner la vie de tout un peuple, elle servait aussi à exclure et, au besoin, à occire ceux que condamnait l’interprétation que l’on imposait d’elle…

Mais je ne pense pas que l’on tuait vraiment toutes les femmes prises en flagrant délit d’adultère. En attraper une, la menacer de lapidation la prochaine fois, cela me paraît plus conforme à ce qui se ferait dans le cadre de toute vie sociale ordinaire. Et c’est ce que fera l’homme de Dieu.

Tout le monde sait bien que les femmes adultères, sauf scandale public, on n’est pas contre, du moment que ce n’est pas la sienne.

Cela pour souligner ce fait que la femme du récit ne présente aucun intérêt particulier. Elle est une femme comme beaucoup d’autres. Elle risque surtout les griffes de la femme trompée ou les coups du mari trahi. Au pire d’être répudiée.

Mais aurait-elle un mari pour porter plainte ? On ne le saura pas, ce mari est inexistant, il ne joue aucun rôle dans l’histoire.

Il se peut qu’elle ait un mari, il se peut que non. Elle est peut-être veuve et couche avec son voisin marié. Ou gourgandine qui aguiche les pépères. Qu’en sait-on ? Rien, justement. Elle est une femme sans visage, et que personne ne protègera.

En fait elle sert juste de piège, aussi Jean ne cite-t-il ni son nom, ni son origine, ni son milieu social, rien. Seulement ceci : elle ne peut nier son adultère. 

 

À toi d’agir

 

Et voilà qui rappelle ces femmes sans visage qui croisent l’homme de Dieu, en Galilée ou en Judée. Des femmes qui ne demandent rien, qui se bornent à souffrir, d’une manière ou d’une autre, ou qui osent à peine se signaler. Mais des femmes qui toujours portent en elles, ou sur elles, le poids des misères, des malheurs ou des fautes de leur peuple.

Cette femme est l’une d’elles. Adultère comme l’est son peuple, aux dires des anciens prophètes. Fille de Jérusalem souillée comme Jérusalem. Elle est une femme-ville, une femme-peuple. Dominée rusant avec celui qui la domine, voire profitant de lui.

Car c’est ainsi que fait ce peuple, ses grands surtout, prêtres et chefs qui, justement, n’attendent qu’un faux pas de l’homme de Dieu parce qu’ils se savent sales, salis par leur comportement d’hypocrites et d’imposteurs, comme il le dira, lui, au nom de Dieu.

Une femme prise comme otage de leur peur et de leur haine. Un peuple, de même, enjeu de tous les jeux de pouvoir dérisoires dont l’ordonnateur est à Rome. Un peuple-femme putain obligée de César, soumise à Mammon.

Elle n’a rien à dire et ne dit rien. Comme le peuple lui-même, qui attend. Là, au centre. Elle dont tout le monde se fiche. Même Jésus, qui la joue aux dés : vont-ils, ses ennemis, choisir la vie de cette femme, ou sa mort ? S’en trouvera-t-il un qui appuiera sur la détente et tirera ? Ou bien se reconnaîtront-ils adultères, eux les premiers ?

Et l’on comprend que cette histoire ne peut avoir eu lieu, qu’elle est une parabole et cette femme un masque. Car dans la réalité, comme on connaît les passions humaines, il s’en serait trouvé un pour envoyer la première pierre, suivie de tant d’autres.

Aussi écrit-il sur le sol du temple des paroles qu’il n’aura pas à dire. Paroles de silence amenant chacun à réfléchir sur soi. Paroles de pierre sans écho. À toi de parler, disent-elles, à toi d’agir.

Au point où l’on en est, la femme-peuple infidèle en reste là, ni condamnée ni pardonnée, juste libérée. À toi d’agir. 

 

 

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Chapitre  26

 

 

la princesse sara

ou un rire bien ambigu !

  

 

Selon le livre de la Genèse, Sara, ou Saraï,

était l’épouse d’Abram, ou Abraham, la mère d’Isaac

et la grand-mère de Jacob : à ce titre la mère des croyants.

On trouvera son histoire, parallèlement à celle de son mari,

aux chapitres 11 à 23 du livre.

 

Il est remarquable que, dans le livre de la Genèse, du tout début aux premiers patriarches, les personnages les plus importants portent deux noms. À commencer par Adonaï-Èlohim (Mon-seigneur/Dieu). Et pour les humains, comme un nom de naissance et un nom d’élection. L’humain (haadam)/Adam, Abram/Abraham, Jacob/Israël. Et Sara/Saraï, seule femme à mériter cette particularité. C’est dire l’importance de la dame. Élue.

Or, le chroniqueur doit l’avouer, il ne la trouve pas sympathique. Trop à ricaner, à attirer le regard des hommes titrés, à faire le malheur d’une servante et à chasser un enfant… Il lui faut donc tenter de la réhabiliter à ses propres yeux…

C’est vrai, personne n’a demandé à la princesse (sara, en hébreu) si elle avait envie de quitter son pays ou sa patrie, comme elle doit le faire pour suivre son mari. Déjà âgée de soixante-quinze ans, on peut supposer qu’elle se soit trouvée trop vieille pour faire la bédouine, elle la sédentaire. Mais elle n’a pas eu le choix. 

Cette famille porte d’ailleurs en elle une génétique particulière puisqu’on y trouve beaucoup de multi-centenaires. Or Sara est l’épouse, mais aussi la cousine germaine de son homme (il peut donc l’appeler sa sœur, selon la coutume). Elle est une vieille jeunette, et c’est ainsi qu’elle attire le regard des hommes même à cet âge. Elle est belle, en effet. Très belle.

Et qu’on l’épouse ou qu’on l’enlève, elle n’a pas le choix, on ne lui demande pas son avis, après tout elle n’est qu’une femme… Alors elle se tait.

Mais quels que soient le moment ou le cas, on peut se demander – ce n’est pas dit mais reste plausible – si elle ne cultive pas secrètement le sentiment que le Seigneur de son mari serait un dieu pas bien sérieux… Souvenons-nous qu’elle rira en l’entendant promettre des choses… loufoques.

Une promesse qui touche en elle le point le plus sensible, l’enfant. Qui n’est pas là parce qu’elle est stérile.

 

Attendre en pleine confiance

 

Alors on est fondé à se demander pourquoi elle l’est. Question moins stupide qu’il ne paraît car c’est quasiment une constante dans les Écritures bibliques que l’histoire des femmes qui y comptent se trouve souvent marquée par une difficulté à enfanter de façon ordinaire. On pourrait en citer un bon nombre, et non des moindres, à commencer par Marie.

Elle est donc importante ? Oui, car elle sera mère de l’enfant de la promesse. Avec un grand P. Elle se tient toute dans l’aire de cette promesse. À elle échoit le redoutable honneur d’avoir à devenir la mère de cet enfant-là. On n’est pas sans encombre l’épouse du Père des croyants.

Donc elle est stérile parce que le récit a besoin qu’elle le soit. Mais on voit bien que cela ne lui convient pas !

Autre chose : le chroniqueur ose à peine l’écrire, mais Sara est du côté des plaisirs de l’amour. Les traducteurs ont de tout temps masqué ce double sens du verbe qu’ils traduisent par "rire". Et qui veut dire aussi "prendre plaisir à faire l’amour". Le rire de Sara est tout lié à cela, qu’elle semble apprécier. Au moins avec son mari. C’est d’ailleurs en faisant bien qu’elle et lui se découvrent, non plus comme frères et sœurs, mais comme époux aux yeux des voyeurs égyptiens.

Femme faite pour l’amour, pourquoi le pharaon ne l’aurait-il pas intimement connue ? Il y a ce doute : d’où vient qu’Isaac naît alors ? Ce garçon qui porte un nom de souriant bonheur… Mais là, on extrapole.

Quoi qu’il en soit, elle désire sa venue, à cet enfant, et son homme aussi. Patriarche, il lui faut un enfant ! Et le dieu, lui le premier, le veut : il naîtra.

Mais à prétendre faire le boulot soi-même lorsqu’il s’agit d’une œuvre de Dieu, on se perd, on cause violence et malheur, on porte une ombre sur la tête d’un peuple à venir. Agar, Ismaël, victimes du vouloir bien faire de Sara. Quand il fallait attendre en pleine confiance.

 

 

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Chapitre  27 et dernier

 

 

douze annÉes

ou la malade et la morte

  

 

Dans les Évangile selon Marc et selon Luc,

on trouve l’histoire d’une double guérison, celle de deux femmes.

Jésus y guérit ne femme adulte malade depuis douze ans

et une jeune fille âgée de douze ans.

On peut lire cela chez Marc au chapitre 5, aux versets 21 à 43.

 

Deux femmes au destin lié par l’évangéliste. Il les réunit et les lie au moyen d’une figure de style, l’enchâssement, plus fréquente qu’on ne croit dans les évangiles. À partir de deux récits, il en fait un seul, dans lequel on peut lire une histoire unique dont il fait une parabole. Bref, ces deux femmes se répondent, en un sens il s’agit de la même, mais vue sous deux points de vue distincts commandés par un même souci. Une même maladie que Jésus guérit.

Une seule histoire parce qu’une seule unité de temps, ces douze ans qui commencent, chez l’une, par le début de sa maladie, et chez l’autre par sa naissance. L’une tombe malade au moment où l’autre entre dans le monde. Douze ans de maladie et d’enfance puis de nubilité : affaire de sang. Où l’on voit ce que l’on oublie trop souvent, à savoir que les évangélistes étaient de véritables et excellents écrivains.

Le sort de ces deux femmes est lié par ce nombre douze, marque du peuple d’Israël, lui que les Écritures aiment présenter, à l’inverse, comme une mère féconde ou une vierge aimée de Dieu.

L’histoire de la guérison de la femme malade est donc enchâssée dans celle de la jeune fille. Aussi est-ce l’histoire de celle-ci qui importe, mais on n’en comprendra le sens, on n’en appréhendera le souci qu’en méditant sur le sort de la femme malade. Et ce souci est crucial : il est celui de l’enfantement lorsqu’il manque. La stérilité.

Car une femme sujette à des pertes continuelles de sang n’enfantera pas. Et encore moins la fille qui, devenant comme il se doit nubile à ses douze ans, meurt illico. 

Histoire tellement fréquente, sous diverses figures, dans les Écritures, cette stérilité. Comme si l’on voulait vous faire bien comprendre que, pour ce qui est de l’accomplissement de ses vues, il n’est de naissance que la volonté expresse du Seigneur-Dieu.

 

Un petit peuple sans avenir

 

Cette femme est malade, elle n’enfantera pas. Surtout, la Loi la dit impure, quel homme l’approcherait ? Il faut donc au moins la soigner, au mieux la guérir. Or ceux qui seraient en charge de cela, non seulement sont des imposteurs mais aussi des voleurs. Ils la ruinent et la rendent malade.   

On profite des maux de ce peuple pour le saigner, on accepte sa mort. À l’inverse, les évangiles aiment à présenter Jésus comme ému jusqu’aux entrailles au sein de foules fatiguées et chargées. Car l’époque est terrible. Simple exemple : les terres qui, selon la Loi de Moïse, devraient être exploitées au profit de tous, famille par famille, sont converties en grandes exploitations dont les propriétaires s’enrichissent au loin pendant que des paysans sans terre mendient du travail à la journée.    

Un petit peuple sans avenir. Elle est tombée la vierge d’Israël, personne pour la relever (Amos 5). À moins que Dieu n’envoie un sauveur. Ce double récit affirme que Jésus est ce sauveur, qu’il faut reconnaître malgré son secret…

Et il est vrai que les moyens employés par lui pour donner un avenir sont discrets : la femme n’a qu’à porter la main sur l’homme de Dieu, la jeune fille n’a qu’à se lever et manger. Sans compter cette parole qui libère : Ta foi t’a sauvée, va et sois guérie, pour l’une, ou Lève-toi ! pour l’autre, et cette injonction de nourrir enfin celle qui aura un avenir.

À qui il faut donner à manger… car elle avait douze ans, mot de la fin qui donne la clé de toute l’histoire car, comme l’écrivait Cohélet, l’important d’un dire est dans sa fin. On la croit malade, on la dit morte, elle est vivante ! Elle peut marcher, avancer.

On retrouve alors cette même incompréhension de ce qui se passe, cette même dureté, ce même dédain, dans les paroles de l’entourage de la petite malade, que l’on croit, et même peut-être veut morte, que chez les médecins de la femme malade. Ils se moquaient de celui qui annonçait la vie… 

Ce peuple tenu pour caduc, méprisé et spolié, a donc un avenir, au nom d’une parole qui le remette en selle… pour peu qu’elle soit recherchée et appelée.

 

 

 

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  1. Marie de Magdala, la première envoyée

  2. La brebis rebelle – Rachel

  3. La femme de Pilate, ou la malédiction

  4. Ève mère, ou la vie qui va

  5. Marie de Nazareth, ou la grâce qui coûte

  6. Rébecca, vers la grande aventure

  7. Femmes libres, de celles qui l’aimaient

  8. Pour tenir parole – Ruth l’émigrée

  9. Anne la prophétesse, ou la Présence à venir

10. Abigaïl, ou la femme avisée

11. La question de l’identité, ou la Samaritaine

12. La reine de Saba à la recherche de la vérité

13. Lydie, ou la conversion des dames

14.Tamar, ou les fruits de la justesse

15. Élisabeth, ou le passage de témoin

16. Débora, ou la guerre des dieux

17. La femme courbée, ou la faiblesse du peuple

18. Le fil rouge, ou Rahab la prostituée

19. Cette vieille inutile, la belle-mère de Pierre

20. Guevéreth, ou la femme forte des Écritures  

  21. Hérodiade, ou les Atrides en Palestine

22. Bethsabée, elle qui n’a rien demandé

23. Marthe et Marie, ou la justesse du geste

24. La Sulamite, ou le poème de l’amour en gloire

25. La femme sans visage, ou le peuple adultère

26. La princesse Sara, ou un rire bien ambigu !

27. Douze années, ou la malade et la morte

 

 

 

* Je précise que certains des textes proposés ici proviennent d’un livre publié en 2007

sous le titre « Retournements » (Olivétan)

 

 

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