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Il s’agit d’un
feuilleton hebdomadaire qui s’est déroulé d’abord
du lundi 11
février au lundi 16 décembre 2013.
Les récits qui
suivent se rapportent à une période de la vie d’Élie située entre 1991 et 1997.
À cette époque, ce
livreur parisien vient de sortir de prison
où l’avait amené
un meurtre involontaire.
Il exerce la
profession de vigile, et loge dans un Foyer pour anciens détenus.
J’insiste sur le
fait que tout est inventé dans ces récits :
les personnages,
les scènes, les situations,
ainsi que le
comportement des entreprises et des institutions évoquées.
Pour lire des chapitres
précédents : Suite
Pour aller à la
fin : FIN
–oOo–
Élie Carquois, vigile
7
Quand on discute
amicalement
Je
discutais avec Younous et un autre collègue, Désiré, qui
est natif du Congo Kinshasa. C’est l’ancien Congo belge. On était début août
94, et ça bardait dans toute l’Afrique, surtout au Rouanda, bien sûr, mais
aussi dans d’autres pays, Gambie, Nigeria...
C’était
notre pause de onze heures, on était assis peinard dans un coin du snack du
niveau 1, à l’hyper de la Porte-de-Bagnolet, toujours lui. Il faisait plus
frais que dehors mais on se buvait quand même une bière. Même Younous.
On
discutait vaguement, par à-coups, en regardant passer les gens, surtout les
femmes, forcément. À un moment j’ai entrepris Younous
:
« Un de
ces jours, mon pote, à boire de la bière tu vas te faire remonter les bretelles
par tes frères, là, les barbus. Je te l’ai déjà dit, tu devrais faire gaffe. Y
en a qui n’ont pas l’air content, au passage, quand ils te voient en train de
picoler.
–
T’inquiète. Je sais me défendre.
–
N’empêche que d’après moi, y a comme une tension, côté religion, qui n’existait
pas avant. Surtout chez vous, je trouve, sans vouloir te vexer.
– Ouais
mais c’est rapport au chômage, tu vois. Quand les types tournent en rond parce
qu’ils trouvent pas de boulot, je vais te dire, ils cherchent à s’occuper
l’esprit autrement. En plus ils sont pas contents de la France, ils mettent ça
sur le dos des coutumes d’ici, pas religieuses, même pas morales, si on veut.
D’après eux, je parle, hein ?
–
D’accord, mais ça explique pas pourquoi c’est pareil dans vos pays de là-bas.
Tu vas pas me dire que ça se passe bien ! »
À ce
moment-là, Désiré est intervenu :
« Ben
regarde, en Afrique du Sud ça se passe bien. Même très bien, avec Mandela
qu’est élu président, tu te rends compte ? Un Noir ! Paraît qu’ils ont même
changé le drapeau du pays, maintenant, avec toutes les couleurs, tout ça...
C’est la liberté, mon pote ! Alors parle pas mal de l’Afrique.
– Parle
pas mal de l’Afrique ? Et le Rouanda ? T’appelles ça comment ? À coup de
machette, ils s’exterminent ! »
Younous s’est
marré :
« À coup de
machette, hein ? Ben je vais te dire : mon grand-père, il a fait
quatorze-dix-huit, eh ben les Blancs, avec quoi ils s’entretuaient ? Hein ?
C’était pas des machettes, c’était des baïonnettes ! Alors hein ! Si tu vas par
là on est tous pareil. »
Là, je
dois dire qu’il m’avait cloué le bec. « En plus de ça, il a ajouté,
au Rouanda ils sont pas musulmans, ils sont tous chrétiens, c’est comme les
Français et les Boches, pareil ! »
Désiré il
était pas d’accord :
« Ah
non c’est pas pareil, parce que je vais te dire : au Rouanda ils sont peut-être
tous chrétiens mais ils sont pas pareils, ils sont différents. Y a les Tutsi et
les Hutu. Excuse-moi mais j’en connais plus que toi sur la question parce que
j’ai des parents dans le coin, à la frontière. Ils ont foutu le camp de chez
eux et ils sont venus dans l’Ouest parce que ça bardait. Eh ben je vais te
dire… »
Je l’ai
interrompu, fallait pas me la faire, je suis tout le temps en train de lire ou
d’écouter la radio, alors forcément je suis au courant :
«
Qu’est-ce que tu racontes, qu’ils sont pas pareils ? Raconte pas n’importe
quoi, ils sont du même pays, ils ont la même religion et même, eh, je l’ai lu
dans un journal pas plus tard que la semaine dernière, ils ont la même langue !
Alors je te demande un peu pourquoi ils seraient pas pareils ? »
Le pauvre
gars, il a pas su quoi répondre, il a juste fait la tronche.
Là-dessus
on s’est calmé, on n’est pas des accros de la discussion politique. Younous m’a tapé une sèche et moi j’ai laissé traîner mon
regard du côté de l’allée. Désiré disait rien.
Et puis
tout à coup je me suis dressé sur ma chaise, je venais de voir passer Maïa.
Maïa, un
jour je vous raconterai, c’est quelqu’un qui m’intéresse, vous pouvez pas
savoir comme ! Sa petite frimousse de gamine ! Quand je la vois, j’ai mon cœur
qui fait un bond. C’est de la tendresse. Je l’ai déjà dit, j’ai pas eu
d’enfants, alors cette gamine-là, j’aurais aimé en avoir une comme elle.
Elle est
passée, elle m’a pas vu, elle était avec une copine, une petite Beurette à
l’air bien gentil, elles riaient ça faisait plaisir à voir. La petite brune et
ma blondinette. Elle avait grandi, mais c’est qu’elle allait sur ses quoi,
maintenant ? Dix-onze ans ?
« Tu vois,
a repris Younous, tous ces Africains-là, ils sont pas
comme moi. D’abord ils sont pas musulmans, ils ont été amenés à abandonner la
religion pour aller derrière les Blancs, ils ont cru que ça leur rapporterait
mais tu parles ! Les Blancs ils sont pas fous, ils en ont profité. Normal. Tout
le monde en profite quand il peut, hein ? »
Je
comprenais pas de quoi il parlait, Younous. J’ai vu
que Désiré non plus.
«
Qu’est-ce que tu dégoises ? Que des Noirs ont changé de religion ? Quels Noirs
? »
Il m’a
regardé comme si j’étais une andouille et il a posé sa clope sur le bord du
cendrier.
« T’es
pas au courant ? Toi qui sais tout parce que tu le vois dans tes livres. Je te
parle des Noirs qui sont chrétiens.
– Eh ben
quoi, ils sont chrétiens, et alors ?
– Et alors
? Ils ont pas toujours été chrétiens ! C’est les Blancs qui les ont convertis,
d’accord ?
– Ben oui,
et alors ? Et ceux qui sont musulmans, c’est les Arabes qui les ont convertis,
c’est pareil.
– Ah ben
non, c’est pas pareil. Parce que bon, avant ils étaient des… Comment tu dis ?
Des païens, c’est ça ? Et après ils avaient trouvé la religion. Mais après, ils
sont retombés, les autres, ils ont changé, ils sont devenus chrétiens. Tu
parles ! Crétins, plutôt ! »
Là, Désiré
s’est levé et il est parti sans un mot. Juste un petit salut, la main à la
casquette, l’air pas content du tout. Déjà que je l’avais vexé, ce coup-là il
préférait se tirer, il voulait pas s’engueuler avec Younous.
Il me l’a expliqué quelques jours après, il m’a dit que Younous
il avait exagéré.
Mais sur
le moment, j’ai essayé de bien comprendre ce que Younous
voulait dire. J’avais cru le suivre, mais ça m’avait l’air complètement débile.
« Attends
Younous, t’es en train de me dire que les Africains
chrétiens, avant ils étaient musulmans ?
– Ben !
Bien sûr ! Ils pouvaient pas être chrétiens avant l’arrivée des Blancs. »
En disant
ça, il me regardait comme si j’avais cinq ans et qu’il fallait tout
m’apprendre.
« Alors
écoute, Younous : ce que je vais te dire maintenant,
tu pourras demander à un imam si c’est vrai, mais moi je l’ai lu, quand j’étais
en taule, dans un livre d’histoire.
– Dis
toujours, tu m’intéresses. »
Mais je
voyais bien qu’il avait déjà des doutes.
« Un
jour, Younous, le prophète Mohammed a eu des ennuis avec
les gens de la Mecque. C’était à ses débuts, il était pas encore le prophète
reconnu qu’il a été plus tard, et quelques-uns de ses disciples ont dû
s’enfuir. Il les a envoyés en Afrique noire, en Éthiopie.
– Ouais ?
Et alors ?
– Alors il
ont été accueillis par le roi d’Éthiopie, à Addis-Abeba. Et il était quoi, le
roi, d’après toi ? Il était chrétien. C’est lui qui a protégé les envoyés du
prophète de l’islam, Younous. Parce que tu vois, des
chrétiens, y en avait déjà plein en Afrique noire, même avant l’islam. Pigé
? »
Il a rien
dit, il secouait la tête, pas pour me contredire, mais l’air de dire que ça
dépassait tout. Le pauvre gars, je lui cassais sa baraque.
Plus tard
j’ai réfléchi. J’ai compris un truc, c’est que pour le musulman moyen, sa
religion c’est la seule. Les gens qui n’y croient pas sont juste pas informés.
Alors j’espère que les imams sont pas tous comme ça !
Et je me
suis rappelé un passage d’un bouquin qui s’appelle Kim. C’est un
Anglais qui l’a écrit. Ça se passe aux Indes et y a un moine bouddhiste qui
parle d’un prêtre d’une autre religion. Il dit « Ses dieux ne sont pas les
Dieux mais ses pieds foulent la Voie. » Ça m’a plu.
–oOo–
La suite
des chapitres prédéfents
1
Quand on se parle un peu
Younous et moi on
débauchait ce soir-là vers vingt et une heures. Younous
c’est un collègue, on est souvent ensemble. M. Bernard, le patron de la boite
où on travaille, a vu qu’on s’entendait bien et qu’on faisait le boulot.
Vigile, ça a l’air de rien, les gens croient qu’il suffit d’être là juste pour
impressionner à cause de nos muscles, mais c’est pas ça, faut être concentré en
permanence sur ce qui se passe. Ce lundi-là, le boss nous avait donc confié un
boulot de surveillance intérieure dans une grande surface à la Porte-de-Bagnolet,
côté banlieue.
On est
sorti de l’hypermarché ensemble, on allait tous les deux vers la Porte. J’ai une
chambre à Pantin dans un foyer pour anciens taulards, d’habitude je prends le
PC puis le métro jusqu’à Église-de-Pantin. Younous,
lui, il loge à Montreuil avec des cousins, près des Puces. Montreuil, c’est la
deuxième ville du Mali, c’est bien connu, mais lui c’est pas un Malien, il est
Burkinabé, c’est un Mossi. Il prend aussi le PC mais dans l’autre sens. Bref,
d’habitude on se sépare sur la Place de la Porte-de-Bagnolet.
Ce soir-là
il a proposé une halte, il faisait doux, c’était fin avril, on s’est bu une
bière au comptoir. On était là tous les deux, côte à côte, costard et cravate
noirs, chemise blanche un peu moite, un mètre quatre-vingt
dix, quatre-vingt-dix kilos chacun, lui tout noir et moi blondasse.
C’était
plus la presse, l’heure de l’apéro était passée, on a pu causer. De temps en
temps ça fait du bien. Les types du foyer sont pas intéressants, des pauvres
types. Moi aussi, si on veut, mais j’ai fait des efforts pour me tenir, pas
eux. Et Younous c’est un type bien, on peut parler.
Oh pas grand chose, on est pas des bavards, ni des
mecs du genre à s’étaler, mais de temps en temps on aime bien discuter tous les
deux. Lui il me parle de son pays, il a laissé là-bas sa femme et ses gosses.
Il en a que trois, c’est leur choix. Il parle aussi des matches, il aime le
foot. Moi je lui rappelle une chose ou une autre qui s’est passée dans la
journée. Ma passion c’est étudier les gens, leur allure, leurs façons de se
comporter, leurs tics, leurs habits, enfin
leur manière d’être. En taule ça m’a beaucoup servi.
Au cours
d’une journée comme celle-là il arrive toujours quelque chose d’intéressant à
un moment ou un autre. Ce jour-là j’avais été touché par un petit vieux. Il me
rappelait un truc que j’avais lu, une pièce de théâtre avec deux clodos qui
attendent quelqu’un. J’allais en parler à Younous
mais il m’a pris de vitesse :
– Pourquoi
que t’as pas accepté le boulot qu’il proposait, ce matin ? Moi j’étais pas
libre, j’avais autre chose, mais toi ? Je me suis demandé.
J’ai pas
répondu tout de suite. Après tout c’était mes affaires. J’ai allumé une clope.
Mais il avait l’air de vouloir me comprendre, c’était sympa de sa part.
– C’est
pas pour moi, ces trucs-là. J’ai déjà fait ça une fois, défendre l’entrée d’une
usine devant les ouvriers en grève. Ça m’a pas plu. On était une vingtaine,
habillés en combinaison grise, casque de chantier, matraque à la main, les gars
nous gueulaient dessus, ils crachaient sur nous, y en a même qui nous
envoyaient des cailloux ou même une ou deux fois une canette. Le pire, c’était
les regards des femmes. ça aurait pu mal tourner, c’était que le début, mais
heureusement les flics sont arrivés, c’est eux qui ont fait le boulot. Un sale
boulot, je trouve. Non c’est pas pour moi. Tu vois, dans mon idée y a des
choses qui se font pas.
– Ben si
t’avais des enfants au pays, peut-être que tu l’aurais fait quand même. Moi je
sais pas. Parce que ça paye. Et ces gars-là, tu vois, tes ouvriers, si tu les
rencontrais en personne, ils te mépriseraient. Surtout moi.
– ça se
peut, je dis pas, mais c’est quand même des gens de chez moi, si tu veux bien
regarder. C’est des prolos, et nous qu’est-ce qu’on est ?
– Ben
c’est pas avec des croyances comme ça que tu vas sortir de la mouise, mon
frère !
J’ai
haussé le ton :
–
Oui ? Alors je vais te dire, Younous : j’ai
jamais pensé sortir un jour de la mouise… Et toi pareil.
– J’ai dit
quelque chose qui fâche ?
Et c’est
vrai que j’étais mal à l’aise. Je me suis dit qu’il faudrait que j’y repense,
que c’était une question. J’avais réfléchi à pas mal de trucs dans le genre, au
ballon, fallait sûrement que je reprenne ces habitudes-là. J’ai secoué la
tête :
– Non non ! C’est juste qu’on a pas les mêmes idées. Toi tu
t’en fous de taper sur des Blancs, qu’ils soient d’un côté ou de l’autre. T’es
là pour faire des sous pour envoyer chez toi.
–
Eh ! Attention ! Ces mecs-là, des fois, c’est des Noirs ou des
Arabes. C’est pas le problème. Le problème, c’est qu’ils ont du boulot et pas
moi. Ils aiment pas qu’on les tape, je comprends ça. Mais que nous, on soit
chômeurs à vie, ils s’en foutent. Alors t’as raison, moi ce qui m’intéresse,
c’est de faire des sous. Et si moi je mange que des raviolis toute l’année,
c’est pas pour pleurer sur des gens qui se battent que pour leur pomme.
– Younous, tu dérapes ! T’es pas au chômage, t’es
vigile, tu bosses, même si c’est un CDD.
Il m’a
regardé l’air sidéré. J’ai toujours admiré comment Younous,
arrivé tout droit de son désert, il a pu prendre les façons de chez nous.
– Je
bosse ? T’appelles ça bosser ? Quelques heures ici ou là payées au
SMIC ? Je t’assure, si j’avais pas les suppléments, comme tes boulots de
casseur, eh ben j’aurais pas grand chose à envoyer au
pays.
– ça se
peut, mais c’est pas une raison pour faire le boulot des patrons. Ceux-là, ils
pensent pas non plus à tes gosses, crois-moi !
–
Peut-être, mais eux, au moins, ils payent.
– Ils
payent et le jour où ils ont plus besoin de toi, ils te jettent à la poubelle,
mon frère ! C’est pas vrai ?
Il a
écarté les bras et il a tourné sur lui-même.
– En
attendant j’ai les sous. Écoute, Élie, me dis pas que tu vas rester toute ta
vie dans ton foyer. Le jour où tu vas en sortir ça sera pour un logement à toi,
pas vrai ? Ben ce jour-là tu seras comme moi, t’auras besoin de te faire
du fric, tu pourras pas continuer vigile, ou alors tu feras des suppléments. Tu
seras comme moi.
– Laisse
tomber, Younous, parlons d’autre chose.
J’ai
regardé le patron, derrière son comptoir, il nous a remis la même chose.
Younous a pris sa
bière et il a commencé à la siroter. À l’autre bout du comptoir, y avait un
barbu en calotte rouge qui le regardait l’air pas content. Mon copain a levé
son verre dans sa direction et il l’a salué de la tête. L’autre s’est retourné
et il est sorti.
– Un de
ces jours, j’ai dit, ils vont te prendre à plusieurs dans un coin sombre et ils
vont te faire comprendre ta religion…
– ça se
peut, il a fait.
Là-dessus
il a posé son verre et il m’a donné une tape sur l’épaule.
On est sorti
ensemble et on est allé prendre chacun son bus.
Je l’aime
bien, Younous.
–oOo–
2
Quand on y réfléchit
Ce qu’il
m’a dit, Younous, que je pouvais pas rester comme ça
dans un foyer toute ma vie, ça m’a fait réfléchir. Ça faisait presque un an que
j’étais sorti de taule, un an que je vivais comme ça, tout seul, juste le
boulot et de temps en temps une bière au bistrot avec un collègue. J’avais
cinquante-huit ans, je pouvais me dire qu’il me restait quelques années
peinard.
Le foyer
où j’étais, c’était un ancien presbytère protestant. Tranquille. Ces gens-là,
les pasteurs qui s’en occupaient, ils étaient sympa, ils étaient proches sans
être envahissants. Côté religion ils demandaient rien, même pas par
sous-entendus. Ils voulaient juste que les choses se passent correctement dans
le foyer, et que les pensionnaires arrivent à se tirer plus ou moins d’affaire.
Pourquoi ils s’intéressaient au genre de types qui étaient là, j’en sais rien.
Ils avaient pas l’air de voir que la plupart valaient pas un clou. Ou alors
s’ils le voyaient ils le cachaient bien.
J’ai donc
réfléchi. Il m’avait fallu un peu de temps pour m’y mettre, le temps de
réadaptation, comme ils disent, mais le moment était venu. J’allais faire quoi
?
J’étais
seul. Pas de famille, pas de petite amie, pas d’enfants, pas d’amis. J’avais
aucune qualification pour un vrai boulot. Bon, j’avais été chauffeur-livreur
pendant une vingtaine d’années avant mes douze ans de prison, mais je voyais
pas quel patron allait embaucher pour de bon un mec de plus de cinquante piges
avec un tel palmarès.
Mais après
tout, vigile ça m’allait bien. J’étais bon, dans ce boulot-là. J’avais toutes
les compétences voulues. Patience, concentration, calme, qualités physiques. En
prison j'avais travaillé tout ça. C’était ça ou crever. Bien sûr j’aurais pu
faire aussi videur, dans les boîtes de nuit, mais j’aimais pas. Ni l’ambiance
ni le milieu.
On se rend
pas compte, mais un vigile, c’est quelqu’un qui peut aider les gens. C’est
comme ça que je le vois. Bien sûr c’est pas ce qui nous est demandé, mais moi,
ça me plaît de le faire quand je peux. Je veux pas être qu’un rebut de la
société, j’ai autre chose à fournir.
En
calculant bien, j’avais encore plusieurs années devant moi avant de prendre ma
retraite. Et je toucherais pas beaucoup à ce moment-là. Alors autant m’habituer
à vivre de peu. Et là, ce que me rapportaient mes quelques heures de travail
par jour feraient très bien l’affaire ! Autant m’y habituer, je serai toujours
du genre fauché ! Tout ce qu’il me fallait, c’était de quoi payer un loyer. Un
coin à moi pour faire mes exercices, question forme. Et pour lire.
La
lecture, j’avais pris cette habitude en prison. Avant je lisais que des
illustrés, mais au bout de quelques mois de taule j’ai compris qu’il me fallait
autre chose. Je m’y suis mis, et petit à petit c’est devenu comme une drogue.
Autant les journaux m’intéressent pas, autant j’aime lire des livres. J’ai lu
de tout, mais alors de tout ! Et je continue. Ce qui fait que je suis ce qu’on
appelle un autodidacte, j’ai vérifié.
Conclusion
: j’allais garder autant que possible ce boulot de vigile, et j’allais me
chercher un petit coin pour m’installer.
J’ai
expliqué tout ça à mon conseiller, il me restait deux ans de contrôle
judiciaire, et surtout à Jean, le responsable du foyer. Un ancien artisan de
mon quartier devenu pasteur. On se comprenait. J’ai bien fait de lui en parler,
c’est lui qui m’a trouvé la combine. Je suis devenu responsable du foyer pour
la nuit. Un boulot de concierge au pair, logé gratos pour m’occuper des petites
choses, et surtout pour faire respecter les règles. Ca
ne me coûte pas beaucoup d‘efforts, juste quelques courses ou bricolages, et
aussi, faut bien dire, une ou deux baffes à distribuer à l’occasion.
Du coup
j’ai mon studio, avec mes bouquins, mes haltères, ma petite radio… et ma
tranquillité.
Mais pas
de femme. C’est pas qu’elles m’intèressent pas, mais
faut bien dire que je suis devenu un sauvage. J’ai pas envie d’une femme pour
me souffler dans les bronches. Célibataire, ça me va. Sauf bien sûr pour le
côté baise. On a tous ce problème-là. Mon pote Younous,
lui, il va voir les putes, mais moi je préfère lever de temps en temps une
vendeuse ou une cliente, dans les magasins. Quelques coups d’œil appuyés, c’est
facile de voir celles qui seraient partantes, et à la sortie, hop, dans un
hypermarché y a des coins pour ça dans les réserves. Il m’est même arrivé de
tomber sur quelqu’un qui demandait pas mieux que de passer un petit week-end
dans mon palace, mais jamais pour longtemps.
Une fois,
ça s’est passé bizarrement. C’était justement au supermarché de la
Porte-de-Bagnolet, dans l’hyper. J’étais là à surveiller, A deux trois mètres
de la ligne des caisses. Il devait être dans les cinq heures du soir. Jusque là, c’était tranquille, pas de gros pépins, juste un
môme qui avait planqué des Carambar sous sa casquette. Un petit malin. Et puis
la presse a commencé, les files s’allongeaient aux caisses, et il s’est trouvé
que deux femmes se suivent à la caisse numéro 9. Elles se ressemblaient assez,
dans la cinquantaine, très marquées, plutôt enveloppées, et manifestement
méditerranéennes. Elles ont commencé à s’embrouiller, le ton est monté, une
histoire d’achats qui s’étaient mélangés. C’était rien, mais les deux femmes
étaient énervées, elles s’engueulaient de plus en plus fort, en plus ça
bloquait la file et les autres clients commençaient à plus plaisanter. La
petite caissière sahélienne était terrorisée. Fallait intervenir, d’ailleurs un
responsable du magasin se pointait.
Ce qui a
compliqué les choses, c’est que l’une des deux femmes portait au cou une Main
de Fatma, et l’autre une Etoile de David, ce qui a fait que les gens ont
commencé à prendre parti. Vu le type de population, on allait droit à la
castagne généralisée.
Dès que
j’ai vu que ça sentait mauvais, j’ai bipé les flics, bien sûr, et ma foi ils
sont arrivés assez vite, juste le temps, pour moi et le gars du magasin, de
séparer plus ou moins ceux qui tentaient de se foutre vraiment sur la gueule.
ça m’a valu un ou deux gnons mais je suis resté calme.
Bref, les
flics sont venus, et parmi eux une Beurette qui m’a plu tout de suite. Ils ont
calmé le jeu en embarquant les deux dadames un peu dépeignées, et en faisant
juste les gros yeux aux plus excités. Quand ils sont partis, j’avais eu le
temps de demander son phone à la fliquette, qui me l’a donné en souriant. On
s’était mutuellement tapé dans l'œil. C’est comme ça qu’on s’est retrouvé,
qu’on a fait affaire, et qu’on s’est revu de temps en temps. Elle a la
quarantaine bien sonnée, séparée, deux jeunes adultes à la maison, la vie pas
trop marrante.
On
s’entendait bien, Djémila et moi, mais nos genres de
vie sont pas compatibles, on a vite arrêté. Dommage, c’est sûr, mais d’un autre
côté, c’est un avantage, pour un gars comme moi, d’avoir un contact au
commissariat !
C’est donc
comme ça que j’ai décidé de m’organiser. Un peu comme un moine, les femmes à
part. Je dirais pas que la vie est belle, mais j’ai fait comme j’ai pu. J’en
vois de pires tous les jours.
–oOo–
3
Quand on a affaire à un sale type
Cette
fois-là, j’étais rue de Rennes, chargé de la surveillance dans un magasin
célèbre de « produits culturels », comme ils disent. J’étais en
binôme avec Boris, un Russe. J’ai rien contre les Popofs
en général, mais Boris je l’aime pas. Ancien de Tchétchénie, para dans les
troupes spéciales, on voit le genre…
M.
Bernard, notre patron, n’arrête pas de lui rappeler que dans notre boulot,
c’est respect, sens du service, que les gens sont pas des ennemis, qu’on est là
pour aider, avec notre force et notre professionnalisme. Tout ce topo.
Et
pourtant, M. Bernard, c’est pas un mou. Je vous donnerais son nom de famille,
vous le retrouveriez facilement dans les pages des magazines d’il y a quelques
années. A la page des coups d’Etat en Afrique, si vous voyez. Un baroudeur.
Bon, maintenant il a pris du bedon, mais il reste une référence pour ceux qui
aiment ce genre. C’est pas trop mon cas, mais c’est lui le patron !
Il a beau
parler, M. Bernard, faire entrer son discours dans la tête à Boris, il peut
toujours s’aligner, ça passe pas. Le Boris, il dit oui avec la tête, mais il
dit non avec le cœur. S’il a un cœur.
Bon
d’accord, l’allusion à un poème de Jacques Prévert qui parle d’un enfant à
propos d’un sale type comme Boris, c’est pas sympa, mais j’ai pas pu m’en
empêcher, c’est ça la culture, surtout pour quelqu’un qui n’en a pas eu
beaucoup au départ, on aime bien l’étaler. Faut que ça serve !
Enfin je
l’aime pas, Boris, c’est tout. Et c’est réciproque. C’est un méchant, pas une
andouille, il a bien vu que je lui battais froid. Expression recherchée, je le
reconnais, et que j’ai donc recherchée dans le dico pour être sûr.
N’empêche
que ce jour-là on était ensemble, Boris et moi, chargés de surveiller que ça se
passe bien à l’entrée quand, rapport aux attentats possibles, les gens doivent
montrer le contenu de leur sac aux petits étudiants que le magasin emploie pour
ça – d’ailleurs j’aimerais voir ce qui est marqué sur leur contrat d’embauche,
aux pauvres mômes !
Arrive un
type, la quarantaine, mince dans le genre athlétique, lunettes sans monture,
cheveux noirs très courts, yeux gris, regard froid. Il ouvre son attaché-case,
le jeunot regarde, hésite un peu, mais laisse passer.
On s’était
regardé, Boris et moi, on était d’accord. Au moment où le type passe devant
moi, je l’arrête d’un geste et je lui dis : Excusez-nous, Monsieur, vous
nous permettez une petite inspection ? » Il me regarde, il regarde Boris,
on l’encadrait et entre nous deux il faisait malingre. Il faut dire que Boris,
c’est du presque deux mètres sur cent-dix kilos de muscle. Alors il dit «
Faites. » Avec si peu de mots on pouvait pas savoir s’il avait un accent
ou non. Bien, alors Boris, très professionnel, le palpe et me fait signe que
non. Donc il dit au type « Montrrez votrre sac jié vous prrie. » (l’accent russe, forcément). « Pas
question, répond sèchement le gars, je l’ai déjà ouvert, votre collègue l’a
déjà inspecté à l’entrée, maintenant laissez-moi passer ! » Et il essaie
d’y aller en force mais là, il me rencontre, j’ai la main sur sa poitrine et je
lui parle comme on nous l’a appris pour un cas comme celui-là
: « Monsieur, je vous en prie, je me demande si le jeune homme qui a
inspecté le contenu de votre mallette a bien fait son travail. Un peu
d’inattention ça arrive. Veuillez nous la montrer à nouveau, ça ne vous engage
à rien, et nous, nous aurons accompli notre tâche. » Il ne répond rien et
Boris lui arrache l’objet et l’ouvre. Dedans il y a des dossiers, une trousse
de toilette, mais aussi une petite sacoche de grosse toile dont le contenu ne
fait aucun doute pour des gens comme nous. Un flingue.
Je regarde
le type et je lui dis :
« C’est
ennuyeux, ça, Monsieur, je doute que vous puissiez entrer dans le magasin avec
cet objet.
– D’accord,
il me répond très calmement, indiquez-moi alors où laisser ma mallette en
sécurité avant d’entrer.
– J’ai
peur que ça ne soit pas aussi simple. Voyez-vous, dans un cas comme celui-là,
je suis tenu d’en référer à d’autres. Rien ne dit que vous ayez le droit de
porter cette arme, et rien ne m’autorise, moi, à vous demander une
justification. »
Jusque là, le type
était resté très calme, ce qui fait que les gens qui passaient ne faisaient que
nous jeter un regard intrigué sans s’arrêter. Mais il s’est mis à crier que ça
ne me regardait pas, que je devais faire attention à moi, qu’il était de taille
à obtenir mon renvoi, ce genre de choses.
Du coup un
attroupement s’est constitué. Pendant qu’il s’époumonait, on était de plus en
plus enserré par une petite foule qui grossissait. Chacun voulait en savoir
plus et poussait les autres.
Ça a
déstabilisé Boris. Il était toujours derrière le bonhomme, il l’a attrapé par
le cou et il l’a tiré, dans l’idée de le ramener dans la rue. Le type s’est
écroulé en arrière en râlant et Boris, effrayé, l’a lâché. Mais l’homme, pour
se dégager, a fait une sorte de roulé-boulé et il a chopé les chevilles de
Boris et les a attirées à lui. Du coup, le Russe est tombé lui aussi.
Ils
étaient là tous les deux par terre et la foule, au-dessus d’eux, les étouffait
presque. Moi j’étais resté à deux pas, debout, la mallette à la main, séparé
des combattants par quatre ou cinq personnes. Certains essayaient d’aider les
deux hommes à se relever, et d’autres en profitaient au contraire pour leur
foutre des coups de pied.
Il n’y
avait plus qu’une chose à faire, j’ai foncé dans le tas en renversant deux ou
trois personnes, et arrivé jusqu’aux deux zigotos, j’ai chopé le gus par le col
et je l’ai tiré jusqu’au dehors, dans la rue. Mais Boris était dans une rage
noire, il s’est relevé en jurant et il nous a rejoints. Il a attrapé le type
par l’épaule et il a commencé à le démolir. Côté professionnalisme, on était
dans la panade la plus complète. Quand j’ai vu ça, je me suis dit qu’il fallait
arrêter le massacre mais je n’avais qu’un moyen pour y réussir, immobiliser
Boris. Vaste entreprise.
« Vaste
entreprise », c’est une expression qu’on prète
au Général de Gaulle. Il paraît qu’il avait répondu ça à un mec qui lui disait
« A bas les cons, mon général ! » Cétait
vraiment le cas.
Il y avait
un moyen et un seul, je me suis approché de Boris et je lui ai foutu un super
coup de pied dans les parties nobles. Il s’est effondré. J’ai regardé l’autre
type, il était salement amoché mais il tenait le coup. Il m’a rendu mon regard,
il s’est relevé et il a pas pipé, il m’a repris sa mallette. Après il est allé
s’appuyer contre le mur pour souffler. Boris était toujours écroulé sur le
trottoir, je l’ai laissé et je suis allé retrouver son souffre-douleur. Je lui
ai dit « Excusez juste une minute » et j’ai appelé le boss. Je lui ai
annoncé la catastrophe et qu’il fallait envoyer quelqu’un chercher Boris avant
que les poulets n’arrivent. Il a pas dit un mot, juste OK.
Le type a
repris son souffle et il m’a dit « Je vous remercie, vous au moins vous
avez été correct. Efficace. Je m’en souviendrai. Tout est de ma faute, je
n’aurais jamais dû entrer dans ce magasin avec une arme, c’est une faute
professionnelle. Alors si vous voulez me rendre un service, on ne parle plus de
rien. Je retourne me soigner et vous ne m’avez jamais vu. »
En
partant, il m’a tendu une carte avec son nom, Gilbert Authier, un numéro de
téléphone et en dessous, Ministère de la Défense nationale. Il m’a dit
« Si vous avez besoin, vous pourrez toujours m’appeler à ce numéro, mais
si vous appelez le Ministère, on vous dira qu’il n’existe pas de fonctionnaire
à ce nom. « Il m’a souri en grimaçant un peu et il est parti.
J’ai
jamais revu Boris, du moins jusqu’à maintenant, mais je serais pas étonné qu’il
me réserve des crosses.
–oOo–
4
Quand on roule en
corbillard
Je me rase
toujours au rasoir jetable, le rasoir électrique m’empêcherait d’écouter la
radio. Pendant ce temps-là je me regarde dans la glace. Je vois un blond aux
yeux gris qui a été beau gosse il y a longtemps. Sauf les oreilles, elles sont
un peu décollées, on le voit bien parce que je garde les cheveux très courts.
J’écoute
donc les infos sur France-Inter et comme tous les matins j’ai un moment
d’étonnement. Pas de mécontentement, non, seulement d’étonnement. Pourquoi les
chansons sont en anglais, je me demande ? Personne comprend les paroles, on est
un pays francophone pas porté sur les langues étrangères, alors pourquoi ? Si
c’est pour pas comprendre les paroles, autant mettre de la musique sans
paroles, non ? Du classique ou du jazz. C’est pas que c’est moche, souvent ça
sonne plutôt bien, même, et j’ai rien contre l’anglais, la question c’est le
côté systématique. Et aussi, pourquoi pas l’espagnol ou le russe ?
Et
pourquoi pas le français ? Y a des bons chanteurs français, non ? Des fois, je
me dis que les Français ne s’aiment plus. C’est une pensée trop profonde,
d’accord, pour un mec comme moi, ils diraient peut-être sur France-Culture,
mais je l’ai quand même. Allez vous faire voir !
La plupart
du temps, quand j’ai fini de me raser je pense à autre chose, mais là non, pas
aujourd’hui. Je reste planté devant ma glace en me disant que c’est pire sur
les radios commerciales, en plus de l’anglais il faut se farcir les
plaisanteries du présentateur. Et puis je me rends compte que j’ai du mal à me
concentrer sur la journée qui suit. Y a pourtant de quoi penser.
Aujourd’hui
je fais pas vigile, je fais garde du corps en binôme avec Younous.
C’est une offre exceptionnelle, Élie, il me dit le boss. Ben c’est sûr que
j’allais pas rater une occasion pareille, la journée à 2000 francs plus le
taxi, tout ça payé au noir.
Garde du corps,
c’est plus flatteur que vigile, c’est sûr, ça fait rêver, on imagine qu’on va
serrer de près un mannequin sublime ou une chanteuse américaine en fourreau, ou
alors, à la rigueur, accompagner les femmes d’un émir du pétrole jusqu’à la
Place Vendôme. Mais là, sûrement pas, parce que c’est un métier, Ça suppose du
savoir-faire, des armes, des téléphones haut de gamme, tout ça. C’est pas notre
cas. Alors quand on embauche juste deux malabars pas vraiment formés pour
protéger quelqu’un, c’est que ce quelqu’un n’est pas vraiment un gros bonnet.
Ni une belle blonde de la haute.
Donc me
voilà dans le taxi. Le gars me demande si ça m’embête qu’il écoute la radio, je
lui dis « Pas de problème. » Et là c’est une chanson en français,
bonne chose, en théorie, maiss ce que ça raconte est
tellement nunuche que des fois, je me dis, l’anglais c’est mieux, on comprend
pas les paroles. Rester en ordre dans sa tête, franchement, c’est pas toujours
facile, avec tout ce qu’on nous y colle !
On se
retrouve, Younous et moi, dans le hall du Crillon. On
a à peine eu le temps de s’en serrer cinq que voilà notre gars. Le portier, un
loufiat en uniforme de général mexicain, nous glisse qu’on a affaire à un
magnat du pétrole libyen. Enfin, magnat, c’est lui qui le dit, si c’était
vraiment un magnat il aurait ses gorilles à lui. Là c’est qu’un sous-magnat, je
trouve, mais prétentieux, un petit gros à moustache accompagné de son
secrétaire, un grand maigre, l’air d’avoir deux airs, qui lui tient sa serviette
et qui lui ouvre les portes. Le genre croque-mort servile. C’est lui qui nous
repère, le gros nous voit même pas.
Un signe
nous fait comprendre qu’on n’a qu’à passer devant et sortir. Ce qu’on fait. Une
voiture de maître attend devant l’entrée, une berline de chez M. Otto Benz,
vitres fumées et chauffeur en casquette noire. Ça fait corbillard. Nous on sait
pas trop quoi faire alors on inspecte le trottoir des deux côtés avant que le
grossium ne sorte. Du coup il nous pousse, l’air énervé, et il va s’installer à
l’arrière de la bagnole. Le croque-mort nous fait signe de nous installer de
part et d’autre de son patron. Lui, il s’assied à l’avant, à côté du
conducteur.
Et on
démarre. Jusque là, pas un mot n’a été échangé. Ça
roule bien et on est à l’aise, même à trois gros à l’arrière. Au bout d’un
moment, je comprends qu’on se dirige vers Roissy. Pas de problème, pourquoi pas
? Et puis tout à coup je pige ce que je fais là, et Younous
aussi : on est juste postés pour servir de protection au mec en cas de tir…
Supposez que des méchants (ou des gentils si c’est lui le méchant) veuillent
faire un carton sur lui, c’est l’un de nous deux, mon pote et moi, qui morfle,
le moustachu est sauf. Pas bête.
En plus ça
explique pourquoi ils ont pas besoin de professionnels, ça serait un
investissement inutile, il leur faut seulement de la chair à canon.
Un truc
comme ça, ça vous fait comprendre ce que vous êtes pour la société. En tout cas
pour ces gens-là, les pourvus du compte en banque. Vous faites partie des
pertes autorisées, rien de plus. Vous êtes juste une cheville à planter dans un
trou ! Ça fait réfléchir : je suis rien, ou je suis quelqu’un ? Ma vie à
moi, elle coûte combien ? Mais j’ai la réponse, c’est dans une pensée que j’ai
lue, je l’ai notée dans un carnet pour m’en souvenir : « La vie n’est
rien, mais rien ne vaut une vie. » Je crois que c’est d’un nommé Malraux,
un type connu.
Je me dis
donc que si la voiture a l’air d’un corbillard c’est pas pour rien. Ça pourrait
réellement en devenir un pour nous si l’un des fameux méchants (ou gentils)
choisissait justement ce moment pour s’exercer au tir.
En
attendant, le secrétaire me surveille par le miroir de courtoisie, pour savoir
si je me tiens correctement, je pense. Je lui réponds par un sourire de mépris,
du coup il détourne le regard et il se tasse sur son siège. Un pétochard, ce
type, il a la trouille devant un malabar, c’est bon à savoir au cas où.
Du coup je
me mets à rêver de la façon dont je le traiterais si on se trouvait tous seuls
après que les fameux tireurs aient fracassé la voiture et qu’il ne reste plus
que nous deux, en loques et en sang, mais vivants, plantés devant la carcasse
en flammes. Bon d’accord, c’est pas sympa pour Younous,
mais c’est juste pour la démonstration. Je vois la scène :
Le type,
il a réussi à sauver au moins la serviette de son boss, il la tient serrée
contre sa poitrine, alors moi je l’arrache et je la jette dans la fournaise.
Là, il devient fou, il s’approche des flammes, il crie, il sanglote, et moi je
me marre. Et puis il se retourne et il se jette sur moi, une lame à la main,
mais je lui fais à lui aussi le coup de la botte dans les parties et il
s’écroule. Alors je lui assène le tranchant de ma main derrière le crâne et,
pour le compte, un bon coup de latte dans les côtes. Et puis j’entends les
secours qui arrivent et je fais semblant de l’aider à se relever, le salopard.
Ça fait du
bien, des rêveries comme celle-là. On s’ennuie pas. D’un autre côté ça montre
juste ce que je suis : impuissant. Dans la vie, je ne peux m’en tirer qu’en
imagination. C’est pas gai. Et puis je me rappelle le jour où j’ai aidé la
petite Maïa. Là, c’était du réel, et ça me fait du bien d’y repenser. Faudra
que je raconte ça à Jean.
Enfin la
voiture s’arrête devant une des portes du terminal, on descend les premiers, Younous et moi, le gros et son porte-serviette aussi, le
chauffeur nous attend tous les deux pendant qu’on accompagne les deux Libyens
jusqu’à leur entrée en salle d’embarquement, et on rentre à Paris. Personne n’a
tiré sur personne, mission accomplie, on est toujours vivant.
Quand on
se retrouve enfin sur le trottoir devant le Crillon, Younous
me regarde. Pas besoin de parler, on se comprend. Il avait pigé, lui aussi. Il
met la main dans sa poche et il en sort un surin. « C’est çui du secrétaire, il me fait, les poches de son trench
fermaient mal. »
–oOo–
5
Quand on croise les super-croyants
Cet hyper
de la Porte-de-Bagnolet, j’y suis abonné ! Cette fois-là, c’était un samedi après-midi
et je me trouvais dans l’allée centrale du Niveau 2. Il y avait beaucoup de
monde qui circulait, on était en hiver, les gens préféraient venir là, à
l’abri, pour faire leurs courses ou se balader et rencontrer du monde.
À un
moment, j’ai vu venir vers moi une jeune fille d’origine africaine qui avait
l’air inquiète, elle regardait derrière elle et elle accélérait la marche.
C’était le genre qu’on croise dans ces endroits-là, tresses africaines, blouson
en cuir rouge, minijupe et hauts talons.
Effectivement,
un groupe d’une douzaine de jeunes gars la suivaient. Surtout des Maghrébins et
un ou deux Noirs. En fait ils la poursuivaient, mais sans courir pour pas faire
de vagues au milieu de la foule.
Et paf,
ils la rattrapent juste devant moi et ils l’encerclent. Ils la serraient de
près et la petite avait l’air paniqué. Et puis ils se sont mis à l’engueuler,
ils lui criaient dessus : « Salope ! T’es qu’une pute ! Sale vendue ! »
J’en passe, d’ailleurs je comprenais pas tout, y avait de l’arabe.
Jusque là, ils
n’avaient fait que crier. Comme je savais pas pourquoi, je suis pas intervenu,
je me suis juste approché pour voir ce qu’ils lui voulaient. Et là j’ai
compris. D’abord, y en avait un qui portait cette barbe que les islamistes
commencent à mettre à la mode. Ensuite, comme la fille se tournait de mon côté,
j’ai vu qu’elle portait une chaîne fine avec une petite croix en or. Et
là-dessus j’ai l’œil, depuis le temps que j’en côtoie, je voyais qu’elle venait
d’un pays du Sahel, genre Mauritanie ou Mali, et qu’elle aurait dû être
musulmane.
L’histoire
prenait forme, je comprenais la raison de la colère des types, eux ils étaient
des musulmans pratiquants et elle, c’était une convertie au christianisme.
Sûrement dans une Église évangélique, je me suis dit, on en trouve de plus en
plus, de ces gens-là, en Seine-Saint-Denis, surtout des Africains.
J’ai
compris ça en trois secondes. La religion.
Moi la
religion, franchement, je reste au bord.
En taule
j’ai eu l’occasion de toutes les rencontrer, forcément. J’ai vu les aumôniers
chrétiens, d’une Église ou d’une autre, des gens qu’on peut avoir plaisir à
rencontrer pour discuter un peu de choses sérieuses, sans pour autant
s’engager. Mais j’ai vu aussi les Asiatiques, bouddhistes ou quoi, j’en sais
trop rien. Le genre à pas trop communiquer mais tranquilles. Pareil pour les
Juifs.
Et
surtout, j’ai vu les Barbus, dans la cour, toujours groupés, eux tous seuls
contre le reste du monde. ça m’a pas donné envie, et pourtant ils ont essayé de
me convertir, comme tous les autres. Mais sans succès.
Un jour,
t’es dans ton coin, le dos contre un mur, une sèche à la main, et deux mecs
viennent te parler. Ils t’expliquent que si t’es là c’est parce que t’as pas
suivi la volonté d’Allah, ou un truc comme ça. Eux, avant, ils savaient pas non
plus, mais maintenant ils ont trouvé.
C’est
toujours le même truc, et d’ailleurs c’est la même chose chez les convertis des
sectes de super-chrétiens. Ceux-là aussi ils étaient là, à te refiler des
brochures et à te dire qu’ils priaient pour-toi-mon-frère !
C’est
Jean, mon copain pasteur, au Foyer, qui m’a expliqué que ces gens-là, les uns
ou les autres, ils sont tellement mal dans leur peau, ils ont tellement mal,
tellement peur, ils sont tellement paumés, que des paroles toutes simples,
comme « Avant j’étais loin de Dieu et j’étais malheureux, et maintenant je suis
heureux parce que j’ai rencontré Jésus (ou qui que ce soit du genre) ». Ça
marche pour eux, ça leur fait du bien, faut pas juger.
Peut-être
qu’il faut pas juger, mais en tout cas ils sont pénibles, je trouve, parce que
souvent, ils ont l’impression d’être les seuls à savoir, ils sont des élus, et
ils te lâchent pas, ils veulent que tu les rejoignes. C’est connu.
Parfois
ils deviennent violents. C’était le cas, ça commençait à mal tourner. À force
de serrer la fille de près y en a un, le barbu, qui l’a attrapée et qui l’a
tournée sèchement vers lui. Il l’a prise d’une main par le cou et il a posé son
front contre le sien. Il lui parlait tout bas mais on voyait que c’était pas
des mots d’amour, loin de là. Elle tremblait, et lui ça lui faisait plaisir.
Les gens
passaient de part et d’autre du groupe, ils jetaient un œil mais sans
s’arrêter, pas fous, ça sentait la baston, ils préféraient pas s’en mêler. Moi,
au contraire, je me suis rapproché. Après tout, ça faisait partie de mon
boulot.
Et là j’ai
vu que le gars avait l’intention de lui arracher sa croix, à la petite, c’est
ce que lui criaient les autres. Alors je suis intervenu. J’ai poussé de côté
les gars qui me gênaient et j’ai touché le barbu à l’épaule, juste une petite
tape. Il s’est retourné à moitié, sans lâcher la fille, et il m’a dit
« Quoi ? » Je lui ai fait signe que non, de la tête, et il a compris
que j’étais pas d’accord avec lui. Du coup il a laissé la fille et il m’a fait
face. Alors les autres se sont écartés, comme si ils avaient dans l’idée qu’on
allait se battre.
J’ai dit
« Laisse tomber, mon frère, cette petite elle est à moi. » Il m’a
regardé, un peu surpris, et il s’est marré. Il voyait bien que j’étais juste un
vigile. Il m’a dit « C’est pas beau, de mentir, mon frère, tu vas aller en
Enfer. » Il insistait sur les mots « mon frère », en fait il se
foutait de ma gueule.
J’ai rien
dit, je l’ai poussé de côté, j’ai pris la main de la fille et je l’ai emmenée
vers l’escalator. Pendant qu’on traversait le groupe ils nous ont crié dessus
mais j’ai pas fait attention, je tirais la fille derrière moi et elle me
suivait en sautillant sur ses hauts talons. Les autres sont restés où ils
étaient, et moi j’ai été trouver mon compère de ce jour-là, heureusement
c’était pas Younous, parce que Younous,
c’est quand même un musulman, j’aurais pas voulu lui faire un affront. Non, là
c’était un Yougo du Kossovo, Karel, pas un marrant non plus mais qui me
respectait. Je lui ai demandé d’avoir l’œil parce que moi je devais m’absenter
cinq minutes, il a fait « OK, pas de problème. »
J’ai
emmené la petite au snack du Niveau 1. On s’est assis et j’ai commandé des
boissons chaudes, elle un chocolat, moi un café.
Elle
s’appelait Mériem, c’était une belle fille.
« Faut
pas se balader toute seule ici avec une croix, mon petit, j’ai dit, pour une
fille comme toi c’est dangereux, tu le sais bien. Moi à ta place je changerais
d’endroit. Tu les connaissais, ces types-là ?
– Oui, ils
sont de ma cité. Ils font la police de la religion. Et ils surveillent les
filles. Moi je veux plus, je préfère plus les voir.
– Et tes
parents ?
– Mes parents
ils ont peur parce que j’ai choisi Jésus. Ils m’ont dit que puisque c’est comme
ça, je n’ai qu’à aller trouver mon pasteur pour qu’il me protège, pour me
cacher. Que eux, ils veulent plus me voir parce que j’ai fait la honte à ma
famille. Eux ils voulaient me marier avec un bon musulman, au pays, et moi,
déjà, j’ai pas voulu. C’est pour ça que j’ai été avec les chrétiens, À la
Briche. La Briche c’est à Saint-Denis, et le dimanche y a plein d’Églises et…
– Je sais,
je sais ! »
Leurs
Églises, ça me fatigue. « Il ne faut pas chercher Dieu ailleurs que
partout », comme disait un auteur qui s’appelait Gide. Mais bon, la
petite, elle fait ce qu’elle peut, j’ai pensé, et je lui ai dit d’aller le
trouver, son pasteur ! Mais elle a sursauté :
« Oh
non, surtout pas lui ! Je veux plus y aller, je veux plus le voir, il a essayé
de me… Il m’a dit que j’étais l’enfant chérie de Dieu et que je pouvais lui
faire du bien parce qu’il avait besoin de mon amour.
– Qui ça ?
Dieu ?
– Non !
Lui ! Il voulait que je couche avec lui, c’est tout, il m’avait emmenée dans
son bureau et il commençait à me peloter, alors moi je me suis sauvée et je
suis venue ici… Je savais plus où aller. »
C’était
pas son jour, à cette petite ! J’ai réfléchi pendant qu’elle sirotait son
chocolat en reniflant. Au bout d’un moment j’ai dit « Je vais t’emmener
voir des gens plus raisonnables, tu veux ? » Elle a fait oui de la tête et
elle s’est mouchée.
Je lui ai
dit de m’attendre, et après le boulot je l’ai emmenée chez Jean, il l’a
planquée chez une vieille dame qu’il connaît, Faubourg Saint-Antoine.
–oOo–
6
Quand on perd cinquante
balles
Ce
jour-là, on était Cours de Vincennes, Younous et moi,
tout près de la Place de la Nation. Le magasin du Printemps avait besoin de nos
services à la suite de la visite de casseurs. Tous les deux, on était plantés
tranquillement entre l’entrée et les caisses. Une autre équipe surveillait la
sortie côté rue de Lagny. C’était tranquille, y aurait eu des zozos chatouillés
par l’envie de jouer les terreurs, suffisait qu’ils nous voient et l’envie leur
passait. Pas plus compliqué.
C’est le
genre de boulot facile, mais on en vient vite à s’embêter. Sans compter qu’on
reste debout pendant des heures. Dans tout ce que j’ai lu, y a une réflexion
qui dit juste le contraire de ma situation de ce jour-là : « Plaisir
poétique, plaisir musculaire ». C’est un nommé André Spire, un poète, qui
a écrit ça. Ce que ça veut dire, j’en sais rien, mais ça montre bien que mon
emploi n’est pas trop poétique. Après quelques heures, mes muscles connaissent
pas le plaisir ! Plutôt les crampes. Enfin je vais pas me plaindre, j’ai du
boulot, c’est déjà ça.
Vers la
fin de notre service j’avais tendance à jeter des coups d’œil du côté de
l’avenue, de l’autre ccôté de la vitrine du magasin.
Ça me changeait les idées.
C’est là
que j’ai vu le gamin. On devait être à un quart d’heure vingt minutes de la fin
de notre service, vers dix-sept heures. Il avait quoi, dans les treize ans, ce
môme, et il avait pas l’air dans son assiette. Il avait pleuré. Il voulait pas
que ça se voie, il faisait comme s’il regardait les trucs exposés dans la
vitrine, mais il se rendait pas compte qu’on voyait sa bouille depuis
l’intérieur. C’était pas grave, d’ailleurs, personne prenait garde à lui dans
tout ce monde qui entrait, qui sortait, qui auscultait les rayons, qui se
poussait devant la caisse, qui reluquait la caissière, qui payait en fouillant
dans son larfeuille, tout ce monde-là.
Tous sauf
moi. Il m’intéressait, le gamin. Faut dire que j’ai jamais eu d’enfants, des
fois ça me manque. Je me demande si j’aurais fait un bon père. En fait je crois
que oui. Mais voilà, ça risquait pas de se produire et de toute façon j’avais
plus l’âge.
Quand
l’équipe de relève est arrivée, je suis sorti avec Younous,
on s’est serré la main et il est parti à pied côté Porte-de-Vincennes. Moi j’ai
allumé une sèche, et mine de rien j’ai regardé le petit. Il était toujours là
mais il s’était assis par terre et faut bien le dire, ça n’avait pas l’air
d’aller. Alors je me suis approché et je suis resté à côté de lui. Il a levé la
tête en se demandant ce que je lui voulais. J’ai dit « Ça va pas, mon gars
? » Il a pas répondu, il s’est relevé comme pour partir. Il devait se dire
que j’avais des mauvaises intentions. J’ai dit très vite « N’aie pas peur,
j’ai juste vu que t’étais mal en point, je te regarde depuis un bon moment,
depuis l’intérieur. Tu veux pas me dire ce qui se passe ? Des fois que j’aie le
moyen de t’aider. On sait jamais, y a pas que des salauds. »
Il s’est
effondré, il s’est mis à pleurer. J’ai mis mon bras sur ses épaules et je lui
ai tendu mon mouchoir. Il était propre. Et puis j’ai attendu.
C’était un
maigrichon, et un pas trop déluré à ce qu’il me semblait. Plutôt mal habillé,
pas à la mode des jeunes. Un peu trop de cheveux châtains tout raides et une
figure étroite. Les yeux, je les voyais pas trop, ils étaient rouges.
« Allez,
dis-moi ce qui se passe », j’ai fait. Et là il a craqué, il m’a tout
raconté.
Il pouvait
pas rentrer chez lui à cause de son vélo. Normalement il rentrait à Montreuil
en vélo. Son collège était pas loin, de l’autre côté de la place. Tout le monde
connaît pas la Place de la Nation, alors je dirais qu’elle est plutôt grande et
qu’il faut du temps, déjà, à pied, pour aller de l’autre côté.
« Ben
il est où, ton vélo ?
– Il est
au collège, là-bas, mais je peux pas le reprendre, parce que j’ai pas les sous
qu’ils me demandent.
– Qui ça ?
Tu dois des sous à des gens, c’est ça ?
– Ben non
! Ils m’ont pris mon vélo et ils veulent pas me le rendre, sauf si je leur
refile cinquante francs. Mais je les ai pas, les sous, et je vais pas aller
demander à ma mère, elle me fout dehors, si je fais ça ! Et quand mon père va
arriver, si j’ai pas mon vélo, il va me tuer.
– Tu sais
comment que ça s’appelle, ça, mon petit pote ? Ça s’appelle du racket, ça
t’envoie en prison direct. C’est qui, les gars qui t’ont fait ce coup-là ?
– Ben
c’est des garçons de ma classe. Ils font comme une bande, avec un chef. À la
sortie des cours j’ai pris mon vélo et une fois dehors ils m’ont encerclé et le
chef il m’a dit « Si tu veux ton vélo, file-moi cinquante balles. »
Et ils étaient quatre, alors j’ai rien pu faire. Et maintenant non plus. »
Ça m’a
foutu en rogne, ce truc. Je lui ai dit « Tiens, prends ces cinquante
balles et va chercher ton vélo. » J’avais déjà mon idée. Il a dit qu’il
voulait pas, mais en fait il s’est vite laissé persuader, et le voilà parti
faire le tour de la place.
Y avait du
monde, c’était l’heure de pointe, j’ai pu le suivre facilement sans qu’il s’en
aperçoive.
Je me
disais que les voyous n’avaient pas dû attendre après leur cinquante balles,
après tout ils avaient le vélo, ça devait leur suffire, ils devaient être
partis. Mais je me trompais. Devant le collège, sur le trottoir, en fait c’est
plutôt une petite esplanade, y avait bien un petit groupe de gamins qui avait
l’air d’attendre, et l’un d’eux tenait un vélo, un vieux clou à un seul plateau
et à guidon droit, la couleur partagée entre le bleu et la rouille.
Le gars
qui le tenait avait pas l’air spécialement méchant, à première vue. Avec son
jean, ses baskets et son blouson de toile il était dans la norme du quartier.
Pas plus grand que mon asticot pleurnichard mais plus râblé. Cheveux bruns
frisés. Quand il a vu son souffre-douleur traverser la rue pour le rejoindre,
il s’est marré et j’ai vu de loin qu’il disait des trucs à ses copains, je
suppose que c’était du genre « Tiens, vous voyez qu’il arrive, l’autre
andouille ! » En tout cas les autres se marraient aussi.
Le
maigrichon s’est approché de lui, il lui a tendu sans un mot mon billet de
cinquante, l’autre lui a rendu son vélo, il est monté dessus et il a filé.
À ce
moment-là j’étais déjà à une dizaine de mètres du groupe, et j’ai vu que le
petit caïd montrait le billet à ses copains en rigolant, l’air de dire
« Et voilà, pas plus compliqué que ça ! »
J’ai foncé
et je me suis arrêté pile devant lui. J’ai juste tendu la main et il a compris,
il rigolait plus, il m’a tendu le billet. J’ai dit « Petit salaud ! »
Il s’est pas démonté, il m’a répondu « Vous êtes malpoli, Monsieur
! » Je lui ai renvoyé du tac au tac « Je suis malpoli et toi t’es
malhonnête. » Là il a rougi, j’ai vu que j’avais marqué un point.
Pendant ce
temps-là, les autres avaient foutu le camp, bien sûr, si bien qu’on restait là,
tous les deux, à se regarder sans plus rien dire. Et quoi dire de plus ? Alors
j’ai empoché mon billet et je suis parti, j’ai retraversé la rue et une fois de
l’autre côté je me suis arrêté et je me suis retourné. Le gars s’était assis
sur une sorte de marche le long du mur du collège. Il avait l’air embêté.
Moi aussi,
j’étais embêté, je dois dire. Parce que ce môme, il me plaisait. Alors je suis
revenu vers lui. Quand il m’a vu il a eu peur, il devait se dire que j’allais
lui claquer la fiole, il s’est levé, mais j’étais sur lui avant qu’il puisse se
sauver, je le tenais déjà par le bras.
« Pourquoi
tu fais des trucs comme ça, mon gars, j’ai dit, ça te fait plaisir, de foutre
la honte à ton copain de classe ?
– C’est
pas ça, Msieur ! Enfin si, un peu, lui c’est le
nullard de la classe, alors on est tous après lui…
– Ben
tiens ! Ça vous rend plus intelligents, plus forts, hein ? S’en prendre au plus
faible, c’est héroïque, c’est ça ?
– Non Msieur, c’est vrai, c’est con. »
Il me
plaisait de plus en plus, il avait un vrai fond de type bien, malgré tout. Je
voyais qu’il avait agi comme un caïd, d’accord, mais qu’il était capable de
réfléchir à ses actions.
« T’as
quand même pris le fric, je lui ai dit.
– J’étais
obligé, Msieur, il me les fallait, les cinquante
balles, parce que regardez, mon blouson, derrière, il est déchiré. C’est un
grand qu’a fait ça. Si j’arrive comme ça chez moi, ma mère elle va plus savoir
quoi faire de moi. Elle travaille tout le temps, j’ai pas de père. Alors j’ai
pensé que si j’amenais des sous en disant que le gars qu’avait fait la
déchirure il m’avait remboursé… »
Il me
disait ça comme ça, sans chercher à m’attendrir, c’était juste la vérité, il
pensait que j’avais le droit de la connaître. C’était déjà quelqu’un, ce gamin.
Je me suis
assis à côté de lui et on a discuté longtemps. Et alors c’est vrai, c’est bête,
mais je lui ai rendu les cinquante balles.
–oOo–
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