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Vos remarques : jean.alexandre2@orange.fr

Mes réponses

 

 

 

 

DOXA

                                                                                                                                              ou « Qu’en pensez-vous ? »

 

C’est une série intermittente de réflexions sur la religion officielle de l’Empire

auquel nous appartenons, sa doxa*…

 

Si je parle d’un Empire au lieu d’utiliser les termes habituels de mondialisation

ou de globalisation, c’est parce que ceux-ci omettent d’évoquer le fait

qu’il ne s’agit pas seulement d’un système circonscrit au domaine économique,

mais de l’organisation globale d’un pouvoir.

   

Donc pendant un an, d’avril 2011 à avril 2012, chacune de ces chroniques

est partie d’une remarque faite au cours de la semaine, portant sur un fait,

une réflexion ou une information liés à ce qu’on appelle l’actualité…

 

Mais l’actualité de 2024 diffèrera-t-elle foncièrement de celle de 2011 ?

C’est ce que j’attends de savoir.

 

* Doxa est un mot grec qui signifie opinion ; employé en français par les philosophes,

il désigne la conception générale plus ou moins consciente et plus ou moins objective

qu’une société se fait du réel.

 

 

 

https://jeanalexandre.fr/doxa_fichiers/image002.jpg 

Garcia CorderoOrgullo III – D.R.

 

 

Pour retrouver une chronique :

 

 

 

14 – De qui t’es fan ? 

 

Depuis l’autographe d’un champion sur une balle de tennis jusqu’à la petite culotte que Madonna a jetée dans le public à l’issue de l’un de ses concerts, il existe des objets que l’on qualifie de ”cultes”.

 

Car un ou une ”fan”, ce terme étant entendu au sens fort, ce n’est pas seulement quelqu’un qui aime et admire un artiste ou un sportif, c’est autre chose. Tenez, moi, autrefois, quand Georges Brassens se produisait près de chez moi, je ne ratais pas l’occasion d’aller l’écouter, mais jamais je n’ai collectionné les poils de sa moustache ! D’ailleurs il ne les distribuait pas.

 

Non, un ”fan » ou une ”fan”, c’est autre chose, c’est quelqu’un qui y met de la passion et qui le fait et l’exprime parfois à un degré tel, qu’on est autorisé alors à parler d’extase.

 

Ah, ces petites nanas qui tombent en pâmoison, qui poussent des hurlements stridents – elles entrent en compétition – lorsque paraît le rauqueur torse nu du groupe qu’elles adorent !

 

Culte, passion, extase, adoration, des termes religieux qui, on en conviendra, en disent long...  

Cela n’arrive pas par hasard, ce sont des signes des temps, cela marche avec le reste, la doxa de l’Empire anime tout cela, elle a sa religion, c’est du moins l’argument que j’exploite ici.

Un Empire nous enveloppe qui nous conforme à ses vues et qui nous veut du bien… même si, à quelques autres, il veut beaucoup plus de bien encore. 

 

Car une caste surplombe tout cela, le plus souvent dans l’ombre, repliée dans des lieux ultra-protégés d’où elle gouverne et s’enrichit : gouverne pour s’enrichir – s’enrichit pour gouverner.

Une caste, d’ailleurs, dont les membres sont eux-mêmes leurrés, se manipulent eux-mêmes, ne se sachant simples opérateurs d’un grand et universel barnum aveugle et anonyme.

 

Une sous-caste allant du politique au grand patron, du haut fonctionnaire au trader, met cela en musique.

Il n’y a pas lieu de supposer que certains de ses membres n’aient pas le désir de travailler pour le bien de tous, ni qu’ils ne le font pas, souvent, du mieux qu’ils peuvent.

Mais en tant que sous-caste, ils restent dépendants, comme l’ont été de tout temps les bons serviteurs d’un pouvoir mauvais.

De plus, bien rétribués !

 

Et donc une autre sous-caste, formée de ceux et celles que l’on voit partout, aux bonnes têtes bien connues, les habitués des tocs-chauds, des plateaux, des micros, des spectacles, des stades et des jeux, joue le rôle que les religieux jouaient autrefois, celui du formatage de la foule des ilotes.

Elle-même composite, cette sous-caste vit, sans doute innocemment, de sa capacité à susciter l’intérêt, voire la passion des anonymes, tant par ses capacités propres que par la façon, les façons, dont elle gère, propose et monnaye son mode de vie et ses amours.

 

Voilà pourquoi, je pense, votre fille est hurlante, en ces soirées que j’évoquais plus haut.

Saisie par l’enthousiasme, terme qui, selon l’étymologie, signifie « possession par le divin ».

Et bien sûr, je ne parle d’elle que par manière d’exemple, tant il existe de façons d’être pris dans ce jeu de l’adhésion, voire de l’engagement, dans les églises du spectacle omniprésent.

Personne n’y échappe.

 

On a cherché de tout temps à se situer comme membre d’une tribu, d’un clan, d’une société, que sais-je encore ? Cela fait partie des marques de l’espèce humaine.

Et il y a toujours eu une doxa, à l’extension géographique plus ou moins large selon les temps et les lieux, qui détermine pour chacun dans quelle catégorie il pouvait, ou devait, ou simplement allait aimer se situer personnellement au sein de la grande famille de son ethnie et de son culte.

Il y a toujours eu des modèles, des modes, des courants, des écoles, des styles.

Et par conséquent des meneurs, des maîtres d’élégance, des professeurs de maintien, des faiseurs d’opinion, des champions, des héros, des génies, de quelque nature que soient les comportements en question.

Et des histoires, des sagas, des légendes, peuplées de hauts-faits ou de concerts mythiques.

Cultes.

 

Il suffisait de rassembler tout cela en un seul et universel spectacle.

Le génie de la chose, c’est que l’on n’a pas besoin d’y croire pour être amené à s’y conformer.

Lundi 18 juillet 2011

 

 

 

 

13 — Faut tenir les délais !

 

Une chose qui se perd, c’est le temps.

Les Africains aiment à dire : « les Blancs ont l’heure, et nous, nous avons le temps ! »

Ils sont en train de le perdre, ils courent pour rattraper le temps perdu, en auront-ils le temps ?

 

Si vous perdez votre temps, le temps qui vous est imparti, vous n’arriverez pas dans les délais. Arriver où ?

Vous n’y arriverez pas dans les délais. Arriver à quoi ?

Les Grecs arriveront-ils à rattraper leur retard, et si oui, en combien de temps ?

Les prêteurs leur laisseront-ils le temps, ou bien vont-ils accélérer la dégringolade jusqu’au moment où… ?

 

Les enfants le savent, qui doivent finir l’exercice demandé à temps, rendre la copie à l’heure, terminer le devoir au jour dit.

« Babichou, écoute Maîtresse, si tu effaces tout, même si ton dessin ne te plait pas (au fait, ça représentait quoi ?), tu n’auras pas le temps de recommencer, il te reste trop peu de temps. » 

 

Mais l’heure passe, le jour passe, la semaine passe, l’année passe, le temps passe… nous passons.

Un jour il sera trop tard, tu n’auras pas vu le temps passer…

Timing, planning. Temps et contretemps.

Sonnerie, tic-tac, cadran, cloches, muezzin, sirène ; au quatrième top il sera exactement… Exactement.

 

S’organiser, organiser son emploi du temps : le temps est à employer.

Apprendre à maîtriser son propre rapport au temps, savoir comment s’employer à l’employer.

Apprentissage, formation – dressage, formatage ?

Que tout cela est donc bien organisé, bien cadré, bien encadré, régulé, fixé.

 

On a commencé à domestiquer le bas peuple de plusieurs manières.

L’Église l’avait longtemps cadré et encadré, puis l’armée et l’usine ont formalisé cela avec plus de précision.

Enfin l’école – l’emploi du temps du premier lycée public a pour père le régiment et pour mère la liturgie.

Ce fut le temps des masses organisées : fordisme d’un côté, de l’autre poilus à massacrer.

 

Doxa : il fallait être exact si l’on voulait gagner – gagner sa vie ou gagner la guerre.

Il devenait désirable d’être dans les temps, cela pouvait devenir un plaisir de gagner contre la montre, comme le prouve l’invention des grandes épreuves sportives chronométrées, le sport de masse.

L’Empire d’alors, encore très territorial, y avait intérêt, il avait besoin de ces foules pressées et empressées qui mouillaient le maillot pour lui.

 

Mais avec l’accélération – le temps s’accélère, c’est incontrôlable, nous dit la doxa actuelle – le temps se perd dans une sorte de diversification… elle aussi incontrôlable ?

D’un côté, quelques-uns gagnent des millions à la nano-seconde en jouant sur les marchés.   

À l’inverse, des millions d’autres n’ont pas le temps de voir passer leur vie, attachés qu’ils sont, qu’elles sont, à leur perpétuel ouvrage… pour gagner quelques nano-dollars.

Et entre ces deux, une infinité de variantes intermédiaires, dont celle de ces jeunes des banlieues qui n’ont pas même le sens du temps.

 

Diversification qui trouble, dérange, dérègle, fait perdre des repères, des raisons, des cadres, bien loin d’en créer de nouveaux qui rassureraient.

Diversification que la doxa actuelle nous enseigne à assumer, tâchant de persuader le quidam que ce vaste mouvement mondial s’en va vers une aisance universelle.

Tout en faisant en sorte de continuer à inquiéter, afin que les risques inhérents à cette aventure soient assez crédibles pour que l’on ne moufte pas trop.

 

Dosage d’espoirs et d’inquiétudes quant à l’avenir, aux temps futurs.

Cela créé et entretenu sans que personne ne l’ait voulu personnellement : la doxa, cet imaginaire des peuples, est secrétée par le réel qui leur est imposé dans l’Empire.

Elle est simplement utile à la fabrique anonyme de profits à réinvestir dans la fabrique anonyme de profits à réinvestir dans la f

… avec prises d’intérêts conséquents, tout de même, au passage.

Lundi 11 juillet 2011

 

 

 

12 — T’as ta Rolex ?

 

On le sait, dans certains milieux, si t’as pas ta Rolex à cinquante ans, t’es un raté.

Ça marche aussi pour les voitures, les yachts, les résidences, etc.

Ce genre de choses, c’est le plus souvent pour les hommes ; pour les femmes, il s’agit plutôt d’être à la dernière mode, à condition toutefois qu’elle soit la plus chère.

 

Dans les cours de récré, ce qui importe, c’est de porter des fringues de la bonne marque, celle du moment, d’avoir le portable dernier cri, le dernier jeu, que sais-je encore ?

Avoir pour être, c’est bien connu.

 

Dans les milieux sociaux où l’on n’a pas un radis, ça marche quand même, notez !

C’est juste affaire de comparaison interne : faute de Rolex, on zyeutera les bagues, ou les pompes.

 

Tout est dans cet arbitraire qui confère à tel objet, du moins pour un temps, le prestige dont les autres, seraient-ils aussi chers, ne disposent pas.

 

Parenthèse : dans certains milieux, ce qui compte, c’est d’avoir lu, ou parcouru (ou simplement acheté…), le dernier bouquin, le dernier texte, le dernier article du philosophe qui compte, du romancier qui monte, du chroniqueur qui fait ponte (admirez le double sens…).

On reconnaîtra plus tard que ces scribouillards inspirés enfonçaient des portes ouvertes depuis Aristobule ou Balaam.

C’est plus dur pour la doxa de se saisir de ce cas.

 

Car bien sûr, et je suis ici sur un terrain d’évidence, ce besoin d’être remarqué comme le mieux doté, la plus parée, et vice versa, besoin qui semble avoir fait partie de tout temps des marques de l’espèce humaine, est particulièrement utilisable par la doxa de l’Empire.

Puisqu’il s’agit pour elle, on s’en souvient, de faire acheter.

Acheter ce dont on n’a pas besoin pour vivre, et le faire, s’il le faut, même en se privant du nécessaire.

 

L’espèce humaine n’est pas la seule à privilégier les mieux dotées ou les mieux parés (et vive versa), nombreuses sont les autres espèces qui le font aussi.

Seulement, les autres ne se sont pas assuré les moyens de renouveler et de varier, par artifice ou par acquisition, parures et instruments de prestige.

Aussi n’ont-elles pas, me semble-t-il, le système nerveux pareillement assailli, ne sont-elles pas envahies par un ensemble de représentations aussi prégnantes que celles qui règnent perpétuellement sur le cerveau des humains.

 

Et si je reviens à ma parenthèse, il n’est pas certain que le prestige dû aux acquis culturels, ou à leurs semblants, ne soit pas lui aussi, mais plus insidieusement, détourné et réutilisé par la doxa au bénéfice de l’Empire.

Car plus telle société paraîtra dotée et parée d’une brillante intelligentsia, plus elle apparaîtra – comment dit-on aujourd’hui ? – bankable !

(c’est du white speaking, ne cherchez pas, du langage autorisé, ça veut dire "qui rapporte").

Tout ça c’est bon, ce prestige intellectuel et artistique, ça crée de l’émulation entre les diverses capitales autorisées à concourir.

Pensez au siècle de Louis XIV : enfoncés, les autres royaumes, et ça doit bien être pareil aujourd’hui pour New-York, Londres, Shanghaï, Berlin ou Paris.

Le grisâtre de l’argent a besoin du brillant de l’esprit (belle phrase, non ?)

 

La doxa, donc, ou comment, d’une manière ou d’une autre, une disposition propre à l’espèce, liée tout "bêtement" à la nécessité pour elle de se reproduire, donc de désigner à la femelle le meilleur mâle (et vice versa), puis utilisée par les diverses seigneuries pour illustrer leur règne, est aujourd’hui réorientée vers le max de fric en un max de temps par des marchés qui n’ont cure de ce dont ils traitent…

(longue phrase, non ?)  

Lundi 4 juillet 2011

 

 

 

11 — Montrez-vous donc !

 

Sa jupe ressemblait, du moins quant à sa longueur, à la ceinture de force que mon grand-père mettait quand il devait porter ses sacs de 50 kg.

Comme elle n’était pas (la jupe) vraiment moulante, le moindre mouvement dévoilait le string, dont le haut apparaissait d’ailleurs aussi à l’arrière, au-dessus de la jupe.

Son haut, genre marcel, était assez bas pour que la pointe des seins en frise le bord.

Bref, elle aurait été à poil, on n’en voyait guère plus.

 

Elle était couverte (c’est pas la même) de la tête aux pieds d’un grand sac de toile noire, avec juste une fente pour les yeux.

Sous la toile apparaissaient, en bas les pointes de deux souliers noirs, et à mi-hauteur deux mains couvertes de gants également noirs.

 

Ces deux femmes, je les ai croisées toutes deux sur le même trottoir parisien, le même jour, presque à la même heure.

Amusant, non ?

 

J’en ai aussi vu une qui se promenait en mini-jupe, mais avec un foulard type islamique sur la tête, tenant bien cachés les cheveux, les oreilles et la nuque…

Mais celle-là, je me demande qui elle voulait provoquer…

 

Provoquer, pour les trois, est probablement le mot juste, ou du moins l’un des mots justes.

La question étant de savoir, non seulement qui devra se sentir provoqué par elles, mais aussi qui se tient peut-être derrière chacune d’elles avec ce but en tête.

 

Cache-toi toute, montre-toi toute…

Montre-toi, disent la plupart des publicités qui s’étalent sur les murs de la ville.

Cache-toi, disent les pères, les frères et les maris – et les mères aussi – et tous les regards de la cité, prêts sinon à te tenir pour une pute…

Contrainte réactionnelle de ceux dont la culture immémoriale, anté-islamique autant qu’islamique, de ceux dont les mœurs intangibles se révulsent face à l’impudicité des murs de la ville.

Car ne peut-on lire dans le Livre ce que le grand roi Soliman, le sage, disait à son amante : 

« Vois tu es belle, mon amour – vois tu es belle – tes yeux sont des colombes, derrière ton voile* » ?

 

Réaction extrême, aussi, de la femme qui, résistante, refuse l’exigence la plus sexiste qui soit, poussant à se livrer aux regards, et qui se fait alors islamiste de combat.

Mais réaction semblable, alors, à celle de l’enfant en colère qui se mord lui-même pour faire mal à sa mère.

 

Réaction vis-à-vis de cet aspect de la doxa impériale qui veut que femme se montre.

Femme, homme, enfant, d’ailleurs, mais femme surtout.

Parce que toute loi impériale et coercitive a, de tout temps, en premier lieu touché les femmes.

 

Montre-toi.

– J’ai bien le droit de m’habiller sexy comme je veux sans que les hommes ne m’agressent, quand même !

Certes, mais ça fait pourtant monter la pression, ce sexy sans sexe…

La pression générale du tout-sexe social.

Pression croissante, car comparez avec les pubes d’il y a cinquante ans et vous verrez que, comme on vous le dit, le corps s’est libéré…

Le corps des femmes.

Libéré… ou surexploité.

 

Pression sur les femmes pour qu’elles acceptent, veuillent bien, désirent se faire utiliser.

Gratos.

La doxa de la « libération » des corps bien ancrée dans les têtes, les cœurs et les corps.

Pour que la machine à vendre et acheter se libère elle aussi, se déchaîne et rapporte.

 

Sans tenir compte du fait que la pression en question est grosse aussi de violence sociale, celle qui toujours retombera sur les femmes.

Et au minimum, c’est une séduction modélisée qui règnera sur ces fameux corps soi-disant libérés. 

Sur les femmes, chacune d’entre elles poussée à vouloir être une autre.

Sur les hommes, leur désir détourné et réorienté, formaté, désir consommateur, prisonniers d’une image de la virilité sur papier, sur écran. 

Et cette insatisfaction, pour tous, toujours recommencée, recréée, réalimentée…

Si bien qu’en tout cela, là où le corps se montre de cette façon tordue qu’on nous montre, c’est la chair qui disparaît !

 

* Cantique des Cantiques, 4,1.

Lundi 27 juin 2011

 

 

 

10 — Croyances

 

C’est la croyance des peuples, des gens, des foules, qui fait tenir les systèmes et les pouvoirs.

Du moins si ces derniers s’y prêtent peu ou prou.

Ainsi, tant que des milliardaires consacrent une partie de leur fortune au mécénat ou à l’assistanat, le rêve américain reste séduisant aux yeux du peuple étasunien. 

Tant qu’un gouvernement consacre les contributions* à la redistribution et aux services publics, la promesse d’un progrès paraît pertinente au peuple concerné.

Tant qu’un parti politique semble porteur d’un projet qui corresponde aux intérêts de la majeure partie d’une société démocratique, il gagne les élections.

Tant qu’une conversion évangélique conduit une personne à participer aux actions caritatives d’une Église, sa foi peut paraître valide à son entourage.

Tant que la consécration personnelle d’un abbé a pour objet la mise en œuvre d’institutions utiles aux plus démunis, le catholicisme reste respectable, même pour un peuple incrédule.

Tant que la soumission de nombreux peuples à Dieu suscite ici ou là une entente pacifique, la foi de son Prophète peut garder tout son prix, même aux yeux des infidèles.

Tant que l’effigie d’un grand timonier, ou guide, ou chef, ou raïs, signifie le retour à la dignité d’un peuple humilié, il va rester vénéré malgré tout par ce peuple.

Croyances – fondées ou non.

 

Or toutes ces croyances peuvent être utilisées par l’Empire, intégrées, déconstruites puis reconstruites dans sa doxa, en sorte que leur efficacité serve ses fins.

À savoir l’accroissement des profits, certes au bénéfice d’une caste insaisissable, à peine consciente d’elle-même…

mais surtout : par principe, juste par principe.

L’Empire est religieux, il obéit à une croyance, il croit à l’accroissement des profits, cela, pour lui, se suffisant à soi-même.

 

Quant à la croyance de la multitude, quel que soit son objet, elle est un facteur de calme, d’acceptation, d’inscription des uns et des autres dans un ensemble producteur et consommateur, vendeur et acheteur.

Il en fut toujours ainsi.

Ce ne fut pas toujours au profit de l’accroissement des profits, comme dans l’Empire actuel.

Ce fut longtemps au profit de l’accroissement de la puissance des empires territoriaux, aujourd’hui disparus pour la plupart en tant que tels.

Mais la croyance fichée dans l’imaginaire des multitudes a toujours été récupérée.

 

Telle est le sort et, par conséquent, la finalité de la croyance.

Appelons alors "foi" le type de croyance paradoxale qui a pour effet de dévoiler l’envers des croyances, leur fructueuse utilisation par la religion d’Empire, et de les priver ainsi de leur pouvoir.

Il peut s’agir d’une authentique croyance, mais dont l’effet est inversé.

Cet effet est par nature fugace, car à peine née, la foi en question sera récupérée et retournée en croyance.

Avant d’être étouffée, elle peut cependant avoir le temps d’inscrire dans l’Histoire, dans la mémoire humaine, quelque trace indélébile.

Et surtout, elle peut resurgir à tout moment, ici ou là, inopinée, dans des langages qui la recréent en tant qu’imaginaire actif, en tant qu’acteur social, en tant qu’auteur…

Auteur de liberté.

 

* Je préfère le mot « contribution » à « impôt », c’est plus civique !    

Lundi 20 juin 2011

 

 

 

9 — Décrypter l’actualité

 

D’un seul regard, il fait deux choses à la fois – différent en cela d’un ancien président étasunien, Gerald Ford, qui ne pouvait fumer son cigare tout en descendant un escalier.

Il sourit largement, d’une part, et d’autre part il affiche une attitude hautement intellectuelle.

C’est difficile, de faire passer à la caméra une attitude intellectuelle, mais ce présentateur d’un magazine télévisé y parvient sans effort.

 

« Nous allons tenter de décrypter tout cela pour vous », dit-il en fixant à la fois – double performance, à nouveau – l’objectif et le prompteur.  

« Tout cela », c’est l’actualité*, découpée en quelques tranches appelées sujets.

 

Décrypter – ce qui suppose que l’actualité est cryptée, terme qui, venu du grec ancien, signifie cachée.

Or si l’on décrypte, c’est que, à la suite de ces « maîtres du soupçon » qui ont façonné la culture du XXème siècle, Nietzsche, Marx, Freud et Cie, on a des doutes.

Que l’on se dit que, sous l’apparence des dires et des choses, des événements qui font l’actualité, se cachent des raisons, des logiques, des pulsions, des intérêts qui ne peuvent pas, qui ne veulent pas, se montrer.

Mais qui sont en réalité les vrais moteurs de l’Histoire qui se déroule sous nos yeux.

 

Car l’Histoire se déroule, puisque nous sommes à la télévision, à la radio, au journal, puisque nous avons à nous la raconter – à nous la voir, à nous l’entendre raconter.

Elle a une logique, l’Histoire, puisqu’elle se déroule et se raconte.

 

On se dit donc in petto que ce que l’on nous a raconté jusque là n’avait que l’air d’être une information.

Qu’il fallait aller voir par-dessous, dans la crypte.

 

Ainsi disent, compassés, de nombreux experts patentés, spécialistes authentifiés, chercheurs audiovisuels.

Ce n’est pas à eux que l’on va cacher que le sens caché des choses vécues est caché !

 

Accoudé au zinc, tout lecteur, auditeur, spectateur d’information vous le dira aussi, à sa manière :

« Ya** du louche, de la magouille, du pas clair. »

Le beauf l’a toujours su : « Je suis quand même pas si con ! »

À l’étage au-dessus, il sera relayé par les habituels tenants de la doctrine du complot, intéressés à mettre de supposées élites dans le même panier de crabes, ce nid d’une supposée conspiration, peut-être celle qui fut dite naguère cosmopolite et judéo-maçonnique.

 

C’est dire si la vogue du décryptage rencontre de l’intérêt… et des intérêts.

 

Tout cela compose un spectacle : celui de la réelle complexité de l’Histoire humaine, mais exposée en quelques phases sélectionnées.

Ou comment passer de la surface, voire de la superficialité, à une profondeur refaçonnée, médiatiquement reformatée.

Regarder par en-dessous en deux coups de cuiller à pot.

 

Et en même temps, dites-vous bien que l’on vous prouvera à nouveau, la semaine prochaine, à quel point vous êtes en dessous de la vérité.

Que votre soif de voir et de savoir, de disposer de ce pouvoir, a pour effet, d’ailleurs le plus souvent involontaire, de vous allécher, de vous retenir, de vous tenir (car « le désir s’accroît quand l’effet se recule », Pierre Corneille, Polyeucte, acte 1, scène 1)…

Pendant que des événements qui vous concernent vous, se passent, non pas en dessous, pas cachés du tout, mais simplement ailleurs.

Où vous ne regardez pas.

 

Or un jour, excédés (poussés à l’excès), les gens cessent de se mirer dans le fond du profond de la profondeur des événements.

Car ils se mettent à les inventer eux-mêmes…

Et tout ce qui, dans leur tête, et leur cœur, et leur faire, les empêche habituellement de le réaliser, les en détourne, c’est cela, que j’appelle la doxa de l’Empire qui nous agit.

 

* Voir la toute première réflexion de cette « doxalogie ».

** Du verbe Yavoir, que l’on s’étonne de ne pas trouver dans les dictionnaires, que font les lexicographes ?!

 

Lundi 13 juin 2011

 

 

 

8 — T’as quelqu’un ?

 

Cette question est le plus souvent suivie de cette précision : « en ce moment ».

« T’as quelqu’un, en ce moment ? »

On s’en doute, le verbe « avoir » ainsi utilisé ne signifie pas que la personne pourrait posséder quelqu’un.

Il aurait plutôt à voir avec des expressions telles que « Qu’est-ce qu’il y a ? » ou « Qu’est-ce qu’on a ? »

(« à manger ce soir », par exemple, ou « sur le programme télé », ou « à disposition pour s’organiser »…)

Disposes-tu de quelqu’un pour faire quelque chose ?

 

Bien sûr, le « quelqu’un » en question est plutôt compris comme un partenaire amoureux ;

et le « quelque chose », comme un ensemble de moments vécus en commun ;

des moments pouvant même aller jusqu’à composer un temps continu, mais de durée variable, non prévisible, aléatoire. 

Ou bien des moments relativement brefs mais renouvelables, et parfois renouvelés depuis longtemps :

« Ce week-end je peux pas, si tu veux je passerai lundi soir, Toto a pas classe le lendemain ; en tout cas on se voit la semaine prochaine, le vendredi en fin d’aprème, j’ai tout le week-end, mais c’est toi qui viens ! »

 

Dans ce « T’as quelqu’un ? », ce qui est en tout cas suggéré, c’est que la personne interrogée n’est pas – ou plus – du genre à entretenir une relation de type conjugal.

Le nombre des personnes qui vivent ainsi augmente régulièrement, au point que cela tend à devenir une norme, ou du moins l’une des normes admises, celle qui est censée permettre beaucoup de liberté.

Et pourquoi pas ?

 

Sauf que cette liberté peut être utilisée et détournée comme le reste, car – soupçon – c’est bien ce mode de vie que vante justement une multitude de médias qui enseignent comment vivre sa liberté personnelle.

La presse féminine, la presse ado, relayées par une récente presse masculine, l’actualité permanente (amusant, cet oxymore…) diffusée sur Internet, les médias traditionnels eux aussi, disent en effet, commentent, jugent la façon dont, par exemple, telle ou telle célébrité construit sa vie affective.

 

Ces modèles de comportement tombent souvent à pic : ils s’adressent à des gens qui, de plus en plus fréquemment, n’ont pas les moyens de vivre autrement qu’isolés, séparés, ou encore confinés chez leurs parents, serrés en nombre dans quelque cage à lapins.

 

La doxa, vous dis-je.

L’idée non dite qui vous mène et selon laquelle vous allez vous conduire.

L’idée qui vous pousse à accepter, de vous-même, de vous retrouver seul, face à la séduction de modèles imaginaires.

L’idée destinée à masquer la pression bien réelle des conditions de vie qui vous sont faites.

 

(Conditions parfois insupportables dont vous rendrez peut-être responsables quelques autres que vous ne connaissez pas – quelque milieu, ethnie, religion hétérogènes –, mais en tout cas pas les intérêts souterrains de l’Empire auquel vous appartenez sans bien le savoir.)

 

« T’as quelqu’un ? », ça veut dire aussi  : « T’es pas seul, quand même, hein ? »

Car tu as droit à ton petit peu de chaleur, de plaisir, de tendresse, dans ce monde dans lequel tu tentes de surnager.

Autrefois, au début de l’industrialisation, le prolétaire vivait dans la promiscuité et avait droit à y disposer d’assez de temps, tout juste, pour reprendre des forces et procréer.

Aujourd’hui, la question s’est déplacée, il faut garder à l’anonyme isolé dans la foule un temps minimal de relation, de contact personnel.

On peut certes préférer !

Mais ce qui n’a pas changé, c’est la domination du petit nombre sur la foule, l’exploitation de la masse par quelques-uns.

C’est une constante, tout le reste est pure idéologie, manipulation de l’imaginaire collectif, bref : doxa.

Ou si l’on préfère : croyance.

 

Or d’autres modèles sont possibles, et donc à inventer.

Et ce n’est qu’en changeant ses croyances qu’on peut changer de monde…    

 

Lundi 6 juin 2011

 

 

 

 

7 — J’ai bien le droit !

 

« J’ai bien le droit de dire ce que je pense, quand même ! »

C’est une gamine qui exprime ainsi son opinion sur la façon dont sa mère se comporte avec le petit frère.

Laxiste, elle est, la mère !

Mais pas avec sa fille, selon l’opinion de celle-ci, proférée à la caisse du supermarché.

« Tais-toi ! », chuchote la femme, gênée des observations que lui fait sa grande fille, onze ans peut-être, devant tout le monde.

« J’ai bien le droit de le dire, que tu lui passes tout, s’écrie la fille. Ça serait moi, tu me les aurais pas achetés, ces bonbons-là ! »

 

Il y a cinquante ans, une scène de ce genre ce serait conclue par une calotte, et les adultes présents auraient trouvé ça parfaitement adapté à la situation.

On aurait même murmuré ici ou là que si cette femme avait été plus sévère dès la petite enfance, la gamine n’aurait pas été aussi mal élevée.

Quelqu’un aurait fait remarquer que d’être trop coulant avec les mômes, c’est faire leur malheur, et que si l’on veut leur bien, il faut leur apprendre à se comporter en société.

 

Ce n’est plus la doxa commune.

En fait, les gens qui suivent l’altercation, à la caisse du supermarché, murmurent en souriant qu’elle a du caractère, la petite !

Qu’on ne lui fera pas faire ce qu’on voudra quand elle sera grande, qu’elle saura se défendre.

Qu’elle saura défendre son droit.

Et si la calotte était tombée sur la joue de la plaignante, c’est la mère qui aurait été jugée indûment violente, au moins par une partie de l’assistance :

« Quand on en arrive à gifler une gamine de cet âge devant tout le monde, c’est que l’on est dépassé par ses responsabilités… Il y a quand même d’autres moyens ! »

 

On peut, je pense, extrapoler cette scène à l’ensemble des relations, disons verticales, tissées entre les gens, ou entre eux et les institutions.

En tant que principe régulateur effectif, le « C’est mon droit ! » l’emporte désormais un peu partout sur le « C’est la Loi ! »

C’est juste un renversement de point de vue, mais qui a des conséquences majeures.

Car ce n’est pas que le principe de l’autorité de la Loi soit dénié en théorie, mais on n’accepte plus comme avant de la voir descendre d’en-haut, la Loi, pour tomber sur des administrés passifs.

On ne s’accepte plus administré ; on n’accepte plus qu’il y ait un haut et un bas ; on n’accepte plus trop l’existence de principes intangibles.

On préfère la mise en situation, le cas.

La Loi sert alors majoritairement de caution à la défense, personnelle ou collective, du bon droit des gens.

On connaît bien cela aux États-Unis, où toute situation un peu discutable est l’occasion d’un procès.

Et où, aussi, plutôt qu’à une Loi intangible, les juristes se réfèrent à des cas antérieurs.

 

Plus généralement, c’est le droit de chacun, pense-t-on, de se libérer.

Aussi s’est-on libéré des cadres sociaux antérieurs, trop coercitifs.

On a quitté le village ou l’ancien quartier et le jugement omniprésent des voisins ; l’église et la perspicacité inquisitoriale du confesseur ; le parti centralisé et sa ligne ; le syndicat lié au parti ; la morale conventionnelle en matière de relations intimes ; etc.

On décide ou non soi-même de s’engager, et l’on préfère alors la libre association de personnes réunies par un intérêt immédiat, du comité des fêtes local à l’ONG mondialisée.

Gratuité de la décision, autonomie du comportement et des choix.

 

Et qui dira que c’était mieux avant, en des temps où, sur une décision venue d’en-haut, des masses humaines allaient au casse-pipe… sans piper !

 

La question n’est pas là.

Il y a simplement que la doxa qui nous mène sait parfaitement se servir de ce qui la conforte, au sein de mille possibilités ouvertes par les choix multiples des gens.

Jusqu’à ce qu’elle se mette à rassembler tout cela pour en faire une obligation qui s’impose d’elle-même.

Et que le bon droit de chacun devienne pour chacun une Loi universelle 

(sous sa forme ado : « J’ai quand même le droit d’avoir la même marque de blouson que tous les autres ! »).

 

Aussi la doxa actuelle connaît-elle des gens, des individus, plutôt que des citoyens.

Des personnes plutôt que des époux, des parents, des enfants.

De libres croyants plutôt que des paroissiens.

Des votants plutôt que des électeurs, des électeurs plutôt que des militants.

De telle sorte que chacun, chacune, se retrouve devant ses propres choix…

Qui consistent à faire le tri – il ou elle en a bien le droit – parmi ce qui lui est globalement proposé au sein d’un flux de possibles toujours renouvelés et globalement identiques.

Mais rentables.

 

Jusqu’à ce que le bon droit exclusif de chacun, devenu règle absolue, aboutisse à des vies sans échanges gratuits, alors privées de sens.

Jusqu’à ce que les anonymes apeurés, forts de leurs droits ou décidément hors la Loi, se joignent en des hordes hurlantes et violentes, genre fans ou tifosi, ou bandes de quartier, voire groupements extrémistes. Ou jusqu’à ce que, n’ayant plus droit à grand chose, bien des anonymes esseulés se joignent, sur des places ouvertes, en des rassemblements pacifiques, à la recherche éperdue, déboussolée, d’un sens à la vie pour les humains.

 

Lundi 30 mai 2011

 

 

 

6 — Vous verrez tout !

 

Un homme politique français très influent est accusé, aux États-Unis, d’agression sexuelle à l’égard d’une femme de chambre, à la suite de quoi il est incarcéré. 

Un juge new-yorkais doit décider s’il restera en prison ou sera mis en liberté surveillée.

Cela a lieu au moment où, à Paris, décalage horaire aidant, une soirée de télévision est consacrée à cette affaire, de 20h30 à 23h30, alternant débats en plateau et séquences filmées.

Celles-ci ont pour objet, d’une part certaines phases de la séance du tribunal, d’autre part les révélations croisées de la journaliste en poste à New-York et de l’envoyé spécial de la chaîne.

L’une est plantée sur le trottoir qui fait face à la salle du tribunal, l’autre est admis dans la salle elle-même.

Cette organisation a pour effet de hacher le débat entre journalistes et hommes politiques, ceci fort heureusement puisque ces gens-là savent mieux parler que se parler.

Cela se fait au profit des séquences filmées, marquées par un suspense haletant : l’accusé sera-t-il finalement mis en liberté surveillée ?

Pour un observateur peu intéressé, c’est ce « finalement » qui compte : cela tient à une seule phrase du juge, voire à un seul mot : oui ou non.

 

Néanmoins, l’intérêt est visiblement ailleurs.

Et là, c’est le « visiblement » qui compte, car vous verrez tout :

Quand l’accusé va-t-il sortir de sa prison ? Comment sera-t-il vêtu ? Aura-t-il pu se raser ? Son épouse sera-t-elle présente dans la salle d’audience ? Comment sera-t-elle vêtue ? Quelle sera son attitude ? Quelle attitude aura l’accusé ? Tranquille, attentive, concentrée, inquiète, désespérée ? Va-t-il pouvoir regarder son épouse ? Lui sourire ? Son avocat semble-t-il assuré ? L’adjoint du procureur semble-t-il assuré ? Le juge semble-t-il compétent ? Le journaliste français présent dans la salle pourra-t-il utiliser son téléphone portable pendant que la séance est levée ? Pleut-il à New-York (oui, puisque la journaliste se protège d’un parapluie) ? Y a-t-il, sur le trottoir opposé, des zozos rigolards qui font de grands signes à la caméra (hélas, oui) ? En quittant la salle, le prévenu marche-t-il d’un pas assuré ?

Entre autres.

 

À la fin, on apprend ce qui seul comptait du point de vue de l’information : liberté surveillée pour l’accusé, sous des conditions fort exigeantes.

 

Mais on a tout vu !

Moyennant quoi on a l’impression de tout savoir.

Et l’on en oublie certaines informations qui ont fusé pendant le débat.

Par exemple que tout cela n’était qu’une phase dans un long processus qui trouverait son aboutissement lorsqu’une seule question obtiendrait sa réponse.

Non pas, fort probablement, qui a fait quoi ou qui a dit quoi, mais qui a versé combien ?

En fonction de quoi, après de nombreuses tractations menées par de prestigieux avocats payés fort cher, l’accusé sera relaxé ou, au pire, condamné à une peine sans rapport avec la gravité réelle des faits présumés.

 

Autrement dit, il y avait la mise en scène d’une justice impeccablement rendue à l’égard du riche comme du pauvre, du Blanc comme du Noir, de l’homme comme de la femme, d’une part.

Et d’autre part la réalité d’une société dont le juge est l’argent.  

 

Et là, c’est l’expression « mise en scène » qui m’intéresse.

Là se tient la doxa, cette pensée inconsciente d’elle-même qui habite telle ou telle société humaine.

En l’occurrence, elle fait croire à ce que l’on désire croire, elle fait voir ce que l’on désire voir.

Et cette apparence, elle la fait naître du désir de se nourrir du malheur ou du bonheur des autres (plutôt quand même de leur malheur), ou mieux, du malheur ou du bonheur d’un autre, celui sur lequel est tombé le coup fatal ou la chance indue, cela afin d’être mis tous ensemble au bénéfice d’une émotion purificatrice.

Elle la fait naître de la propension humaine à se raconter des histoires, des films, pour se faire peur, se faire du mal ou se faire du bien… avec à la clé une victime qui serait en même temps un coupable !

Elle la fait naître de cette même propension qui a produit, entre autres, les mythes et les tragédies antiques.

 

En sorte que les détails de cette histoire filmée qui passionnent, qui racontent et montrent si bien à quel point le monde est tel qu’on le voudrait voir, cachent ce fait tout nu que la plaignante, serait-elle "indemnisée", n’a aucune importance, dans l’histoire, au bout du compte, qu’elle soit malheureuse victime, dangereuse affabulatrice ou pauvrette manipulée.

 

Ce n’est pas elle l’héroïne.

Lundi 23 mai 2011

 

 

 

5 — Nous avons un gagnant !

 

« Ouiii ! » s’exclame la blondinette, le jeunot ou la très brunette qui préside au tirage du loto sur France 2 trois fois par semaine : « Nous avons un gagnant ! »

Mais s’il n’y a pas de gagnant ce coup-là, c’est pas grave : pour la prochaine fois on ajoute un million d’euros au montant à gagner.

On n’est pas à ça près.

Trois fois par semaine… Et l’on parle seulement du loto, pas du tiercé, du quarté, du quinté, ni de tous ces millionnaires et autres cartes à gratter pour si desfois on aurait trois fois le même nombre dans la bonne case moyennant quoi on aurait gagné la somme en question…

On ne parle pas non plus de la multiplication des casinos, avec machines à sous à la clé, bandits manchots et tout ce genre de choses.

Ni de ces sites de jeux de plus en plus autorisés sur Internet, vive le poker ousque tu peux gagner des sous.

Ça se démocratise, tout ça.

 

Avant, il y a longtemps, on misait plutôt sur un cierge, par exemple, dans l’église du quartier.

Pour un coup de chance dû à un coup de pouce :

de saint machin, de mon saint patron – sainte Rita priez pour nous.

Il y avait quelque part quelqu’un qui s’occupait de vous.

 

C’est qu’on a toujours eu besoin d’invoquer la chance, surtout dans les temps difficiles.

Avec ce petit brin de culpabilité de celui qui en a eu, de la chance.

« J’ai eu du pot, l’obus est tombé là où j’étais dix secondes plus tôt.

Tous les copains sont morts, moi j’ai rien eu… »

Et avec cette amertume, ce soupçon de jalousie, de ceux qui n’ont pas eu de veine vis-à-vis de celui qui a gagné le gros lot.

Rien que du normal, de l’habituel, de l’humain de base – on n’est pas des anges.

 

Aussi un filon pour renflouer les caisses publiques, impôt majeur à la clé sur le budget des organisations compétentes.

 

Toutes choses qui n’expliquent pas à elles seules l’intense mise en spectacle de la soif de jouer et de l’espoir de gagner à laquelle on assiste.

La doxa doit bien se cacher quelque part, en ce domaine comme dans d’autres.

 

C’est que l’Empire, en effet, aime le risque, du moins chez les gens qui ont tout à perdre, ou déjà tout perdu.

Il vous met les grossiums qui jouent des fortunes aux cartes devant les yeux, cela montre bien – la doxa ! – où se trouve le vrai courage, mais ce qui l’intéresse, c’est la piécette du quidam.

Parce qu’il y a très peu de grossiums et très très beaucoup de quidams.

 

Et surtout il aime le jeu, l’Empire, parce que c’est la conduite qui, plus que d’autres, fait du quidam, ce sujet éperdu de l’Empire, un être dépendant.

En manque.

Quémandeur ne serait-ce que d’un petit regard de la chance.

Prêt à se savoir sans mérite, à se reconnaître sans droit, à ne prétendre à aucune équité, aucune rétribution… quand il s’agit de gagner des sous. Un peu serait-ce.

On ne saurait imaginer meilleure formation pour la piétaille :

imaginez ce que ce serait, un monde où les gens dépendraient totalement, sans réclamer, de la manne qu’on leur distribuerait, sans que cela ait un rapport avec leur travail et leur peine…

Le monde idéal, pour l’Empire !

 

On dira que c’est la faute à Calvin, ça : le salut par grâce, aucun mérite vis-à-vis de Dieu, à lui seul la gloire…

Tu parles ! L’Empire n’aime personne, il ne sauve personne, d’ailleurs il n’est pas une personne.

Il est un pur système d’exploitation, comme il y a eu de tout temps des systèmes d’exploitation, c’est juste qu’il exploite à sa façon, qui suppose un usage particulier de l’argent.

Automoteur et autorégulateur. 

 

Pour l’Empire, l’argent ne sert pas en premier lieu à acheter ou vendre, il est ce qui s’achète ou se vend pour faire plus d’argent,

il est ce qui sert à parier, à jouer sur les cours de ce qui s’achète et se vend, à disposer de ces cours en sorte de les manipuler.

Pour faire plus d’argent, ce qui se suffit en soi.

 

Pour cela, il faut qu’existent quelques milliards de quidams qui produisent ou achètent des choses qui se vendent.

Sans aller beaucoup plus loin.

Mais qui tout de même, acceptent l’idée selon laquelle l’argent n’est pas toujours directement utilitaire.

Qui comprennent au mieux qu’avec un peu d’argent ils peuvent aussi acheter de l’argent

(ce qui est une définition possible du jeu d’argent)

à condition d’avoir du pot, bien sûr, parce qu’autrement, si c’était à cause de leur maîtrise des flux financiers, du jeu sur les cours, ils auraient compris le vrai fonctionnement de l’Empire,

que c’est pas un jeu mais une arnaque.

Ce qui est mauvais pour lui. 

                                                                       Lundi 16 mai 2011

 

 

 

 

4 — On n’a qu’une vie !

 

Il est important pour l’Empire que les gens n’aient qu’une vie.

 

C’est vrai même là où l’on se flatte d’être religieux, puisqu’alors, cette unique vie est plutôt comprise comme celle où tout se joue, béatitude ou damnation éternelles, si bien que l’on n’a ici-bas qu’une vie qui compte…

 

Il y a longtemps, bien avant l’ère présente, cette façon de voir entraînait souvent les gens sans pouvoir vers l’ascèse – faire le vide – mais cela n’a pas de sens au sein de l’Empire.

Cette façon de voir amenait à se situer comme un bref passage au sein d’une longue continuité, mais cela non plus n’intéresse pas l’Empire.

Aujourd’hui, même les religieux arrivent à comprendre que cela ne fait pas une vie selon l’Empire.

Et que, par conséquent, cela n’est pas désirable.

Ils sont faits eux aussi de cet Empire, dans lequel ils sont immergés corps… et âme.

Car l’âme est toujours l’âme qu’un empire ou un autre, au bout du compte, accepte, reprend, refonde, réoriente pour la rendre aux gens conforme à son désir.

 

Or l’Empire est un monde de choses, il préfère le plein au vide.

Le plein d’objets manufacturés et vendus.

L’Empire est un monde de moments juxtaposés alternant l’ennui (temps longs) et l’excitation (temps brefs).

Parce que les temps d’excitations sont les temps de la vente et de l’achat, de l’échange de ces objets, et que cela permet d’intensifier la circulation du flux vital qui est la raison d’être de l’Empire.

La circulation multiple et universelle des flux.

Flux de particules qui sont des instants désirants, nos instants de désirs jamais assouvis mais toujours renouvelés et refaçonnés.

Refaçonnés par une incitation, une excitation, un appel à jouir là maintenant des instants et des objets.

Pour un surplus, non de sens, mais de rente. 

 

Le plus souvent, dire « On n’a qu’une vie », c’est dire « Quand on meurt, tout est joué. »

Mais tout quoi ?

Le vide ou le plein.

Le temps vide ou le temps plein.

Une vie pleine, et pleine de temps pleins.

 

Ce ne sont pas les objets fabriqués ou achetés, les lieux habités ou visités, les êtres possédés ou séduits qui comptent avant tout.

Mais l’intensité des temps de désir qu’ils ont suscités.

« On n’a qu’une vie », cela veut dire que l’intensité du désir ayant forcément décliné, il faut recommencer.

Divorcer se remarier. Séduire larguer.

Remplacer (un vêtement, un jouet, une voiture).

Ajouter, empiler, additionner – Collectionner

(d’où les objets « collector »).

 

« On n’a qu’une vie », cela veut dire qu’on va mourir – Non ! Attends, encore ceci, cela, ce moment où quelque chose arrive, advient, survient, se déclenche, cet éblouissement, cette envie, cet intérêt, ce désir, ce plaisir…

Il n’y pas de petit plaisir, « Tiens, je vais changer le papier de la chambre. » 

Alors acheter.

 

Et quel malheur quand je ne peux.

La nullité, l’inutilité, la vacuité, la honte, le mépris de soi et des autres, pour celui qui ne peut.

La vanité de sa vie – la seule qu’il a !

 

Car le sens de cette unique vie c’est de danser, dans le flux qui fait l’Empire et le nourrit de rente, comme une particule d’énergie qui s’allume et s’éteint, scintille et disparaît.

Follement circule et puis s’en va.

Ou comme l’infime partie d’un mécanisme infiniment complexe (mais rentable), et qui s’usera et qu’on remplacera.

Une fois consommée la vie qu’il a.

 

Mais que les gens se disent « Je suis la vie »…

Que tout au fond de leur être pèse la vie…

Que ces « Je » qui croient « avoir » « une » vie, tout à coup s’aperçoivent qu’ils « sont » « la » vie…

Insondable mystère et merveille sans pareil.

Ah non, quelle angoisse ! L’Empire s’écroule, et tout fout le camp.

 

C’est la fin de ce monde, et qui voudrait cela ?

Lundi 9 mai 2011

 

 

 

3 — Speak white !

 

C’est la réponse qu’un Canadien anglophone faisait un jour à un Québécois qui s’adressait à lui en français : « Parle Blanc ! »

C’est-à-dire : « Parle la langue des Blancs, des vrais, par opposition à celles des peuples soumis, amérindiens, inuits, québécois ou acadiens. »

 

Il est possible, mais je ne peux pas l’affirmer, qu’il se soit alors agi d’une façon courante de s’exprimer dans certains milieux anglophones ; en tout cas, elle disait bien ce qu’il fallait comprendre.

Alors, que les anglophones aient parfois le sentiment que leur langue, devenue la langue internationale, ait à supplanter puis faire disparaître les autres langues ; qu’ils souhaitent que des gens intelligents, comme les Français par exemple, laissent tomber leur langue locale pour adopter l’idiome qui a réussi… cela peut se comprendre. Il se peut que cela fasse partie de retombées parfois drolatiques de leur chauvinisme à eux.

 

Si cela est, il sont eux-mêmes victimes d’un tour de passe-passe. Car en réalité, ce n’est plus de leur langue qu’il est question, mais de la langue de l’Empire.

L’Empire – que l’on nomme parfois à tort mondialisation – n’est ni étasunien, ni britannique, ni australien, ni quoi que ce soit qui s’apparente à un État, une nation, un peuple, une ethnie, que sais-je encore ? Pas plus qu’il n’est chinois, russe, indien ou européen.

Il passe au-devant, au-dessus, au-dessous, au travers de toutes ces classifications-là.

D’ailleurs il n’a même pas besoin d’un empereur pour le personnifier, il est anonyme !

Et il parle anglais.

 

C’est pourquoi il va de soi, assez souvent, qu’on pense préférable de s’exprimer dans cette langue, en France, lorsqu’il s’agit d’entrer dans la mouvance de l’Empire.

Aussi voit-on maintenant passer à la télé, chez nous, des publicités en anglais (avec la traduction en petites lettres, en bas à droite de l’écran, pour les retardés du ciboulot).

Aussi voit-on des films venus d’ailleurs porter des titres en anglais plutôt que dans leur langue d’origine : Detective Dee (Le Juge Ti, en français, d’après le chinois), Poetry (Poésie, tout simplement, en coréen).

Aussi voit-on des groupes ou des chanteurs s’exprimer directement en anglais, au point qu’une catégorie leur est réservée dans les concours, ce qui ne fait que prolonger la suprématie des titres anglais dans la programmation musicale des radios.

Aussi enseigne-t-on en anglais dans certains établissements universitaires publics, publie-t-on en anglais dans les revues scientifiques, etc.

Et pourquoi pas, puisque c’est ainsi que l’on peut entrer en relation avec l’ensemble des réseaux qui parcourent et constituent l’Empire ?

 

Il convient cependant de noter que cela ne va pas sans un certain comportement d’autoflagellation ou d’autodérision. En clair, le français passe chez lui pour ringard.

Il lui arrive ce qui arrivait à la religion dans l’Empire soviétique : transformée en délicieux témoin de l’éminente culture du passé, dépassée par les performances du présent, à protéger néanmoins à l’avenir dans les musées.

Ringard, le français, mais esthétique.

 

Ce n’est donc pas le français, ni son destin en tant que langue, qui est en question, au sein de l’Empire, mais on peut se demander tout de même ce que cela fait, ce que cela produit, pour des gens, de se sentir remettre en douceur à leur place, celle qu’occupaient à Sparte, dans la Grèce antique, les ilotes, cette population de seconde zone vouée à marner pour les nantis du royaume.

Des ilotes, qu’ils soient francophones, hispanophones, germanophones, russophones, etc…

 

Refaçonnés au point de s’y mettre d’eux-mêmes, à leur place d’ilotes. Consentants, ravis de pouvoir s’affubler, comme autrefois des Indiens amateurs de verroterie, de quelques marques de la suprématie impériale.

Singer l’anglais…

 

Et même les Anglais, et même le Canadien cité plus haut, au bout du compte, sont devenus aujourd’hui des non-white, des ilotes, dans leur propre langue… qu’ils ont souvent de la peine à reconnaître dans la bouche de tel seigneur de l’Empire.

 

Ainsi va la doxa, cet ensemble d’évidences non démontrées, fabriquées, lorsqu’il s’agit des échanges entre les humains : elle agit toujours dans le sens de l’uniformisation et de la simplification dans les domaines qui rapportent, laissant aux gens leur petite liberté et leur petite fierté non rentables dans tous les petits domaines locaux, compartimentés, qui leur plairont.

Du moins tant que ces domaines ne seront pas rentabilisés eux aussi.

En anglais.

Lundi 2 mai 2011

 

 

 

2 — Sortez couverts !

 

C’est sur ces mots qu’un célèbre animateur de jeux télévisés clôt chaque soir sa prestation, ô combien nécessaire !

Je reviendrai un de ces jours sur cette nécessité que sont les jeux télévisés pour la doxa, mais je m’arrête aujourd’hui sur cette injonction :

« Sortez couverts », c’est-à-dire ne faites pas l’amour sans préservatif.

 

Il s’agit évidemment d’une bonne parole, destinée à prévenir les gens que nous sommes (les anonymes) contre les dangers de la propagation d’épidémies mortellement graves.

On ne saurait reprocher à cet excellent homme de se soucier ainsi de notre santé.

Cela ressortit au rôle du clergé d’agir ainsi, à son apostolat.

Il fut un temps, et qui dura longtemps, où les hommes d’Église portaient assez peu ce souci, lui préférant celui de notre âme, mais Dieu merci, les choses ont changé.

Ce bon curé télégénique (nique-nique) applique donc la morale religieuse d’aujourd’hui.

Avec la même certitude de remplir honnêtement ce même rôle de directeur de conscience.

 

Sortez couverts, donc.

Ce qui comporte quelques implications, de ces évidences qu’il n’est pas nécessaire de formuler.

Il va de soi – et la doxa, c’est l’ensemble des choses qui vont de soi – que l’on peut être à tout moment à même d’entretenir des relations sexuelles avec des gens pour lesquels on n’entretient pas spécialement de relation de confiance. 

Il va de soi que cela peut être ponctuel (Viens ma poule, on va se ponctuer…)

Ce pourquoi il vaut mieux se préserver, en effet.

 

Il va donc de soi que la relation sexuelle est à la fois une nécessité (« Quoi ?! Tu ll’as pas encore fait ?! ») et une conduite qui n’implique pas l’ensemble des relations dans lesquelles on est impliqué.

À ce sujet, les anglophones sont plus clairs que les francophones : ils parlent de sexe (I want sex, I need sex), non de "relation" sexuelle.

On peut mieux comprendre, avec eux, ce dont il est question : c’est du physiologique, du physique, une de nos fonctions naturelles.

 

Alors c’est comme manger, faut se méfier des pesticides.

L’exemple n’est pas accidentel : on peut casser la graine sans participer à un repas de famille, sans même ressentir le besoin de faire partie d’une famille.

Pour peu qu’on le sente à ce moment-là – au moment X…

Parce qu’on est un ensemble de fonctions, le total formant un individu.

Et parce que la somme des individus compose, au moment X ou Y, une société.

Dans laquelle on établit toute sorte de relations, y compris sexuelles, selon une circulation complexe, mouvante et aléatoire.

Et de préférence indéterminée. 

Au travers de tout cela agissent des individus majuscules, de façon aléatoire, au nom de sociétés… fonctionnelles,

qui s’occupent de votre santé, relation, plaisir, argent, divertissement, etc., fonctionnels.  

 

Donc, sortez couverts…

Faites en sorte que vos fonctions fonctionnent sainement pour que la société fonctionne elle aussi sainement.

C’est le sens du sermon.

Qui implique une morale tout aussi obligatoire que l’était la morale des confesseurs d’autrefois.

C’est juste l’obligation, qui m’ennuierait un peu…

Lundi 25 avril 2011

 

 

 

1 — L’actualité

 

Depuis quinze mois environ, nous entendons citer chaque jour, à plusieurs reprises, les noms d’Hervé Ghesquière et de Stéphane Taponier*.

Ces deux noms, trouvant place dans nos canaux d’information, feraient donc partie de l’actualité.

On mentionne aussi l’existence de leurs accompagnateurs afghans, et parfois celle des autres otages français retenus dans le monde.

Il me vient une remarque et une question à ce propos.

La remarque, c’est qu’il y a ceux que l’on nomme et les anonymes.

La question, c’est que je me demande si une actualité qui dure quotidiennement pendant quinze mois est encore une actualité ?

 

L’actualité suppose qu’il y ait des gens que l’on nomme, dont on connaît le nom.

Si on ne les connaît pas au départ, ils sont vite dénommés et, si possible, montrés.

Un assassin que l’on vient d’arrêter, qui est encore aux mains de la police, pas encore connu des médias, n’est pas encore nommé, n’a pas encore de nom public, est encore un anonyme.

Très vite, il va devenir un personnage que l’on nomme, une célébrité.

Une célébrité est quelqu’un qui n’est pas un anonyme,

or l’actualité a besoin de célébrités.

La réalité, elle, n’a pas besoin de célébrités, du moins pas toujours.

Dans le métro il y a plein de gens mais pas de célébrités, du moins la plupart du temps.

La réalité est faite d’anonymes.

Sauf pour les gens qui les connaissent personnellement, bien sûr, car dans leur réalité il n’y a pas d’anonymes, un terme qui signifie qu’on n’a pas un nom alors que les gens qu’ils connaissent en ont un !

 

Mais cela n’est pas du domaine de l’actualité.

L’actualité, c’est un aspect de la réalité qui s’écarte de la réalité.

C’est un spectacle qui met devant nos yeux quelques centaines de gens dont tout le monde connaît le nom, la voix, le style, les opinions, la fonction et la bouille…

Ils passent, parlent, promettent, se parlent, rient, chantent, jouent, décident, sourient, gouvernent, combattent, amusent, disparaissent un temps puis reparaissent.

« Tiens ! Dudule a grossi ! » – « Elle était mieux en blonde, je trouve, Ninette ! » – « J’l’ai d’jà vu l’aut’ fois, i’ jouait pas un flic, i’ jouait un chirurgien… » – « Elle était pas de gauche, avant ?»

Coucou… la revoilà !… Ainsi font, font, font… 

Pendant ce temps-là, non dans l’actualité mais dans la réalité,

des inconnus majuscules, agissant au nom de sociétés… anonymes,

s’occupent de votre emploi, nourriture, santé, argent, divertissement, etc., anonymes.  

 

Si les célébrités, ces personnages connus, virent et voltent sans pour autant disparaître, c’est que l’actualité demande une discontinuité.

Il faut que s’instaure une distance pour qu’ils restent des personnages.

Il faut qu’ils soient connus, mais pas comme les anonymes sont connus des autres anonymes qui les connaissent…

Proches et lointains.

C’est la réponse à ma question : le rappel quotidien des noms d’Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier pendant plus de quinze mois n’est plus de l’actualité.

Ils ne sont plus des personnages, mais des icônes.

Ce qui est une autre histoire.

 

Ainsi, notre doxa – notre religion séculière, celle qui nous fait vivre ensemble dans l’Empire auquel nous appartenons – suppose une actualité quotidienne qui ne soit pas la réalité quotidienne.

Surtout pas.

Un monde hors-sol, en somme. 

C’est la réponse qui nous est propre à cette curieuse demande de l’être humain : qu’on lui raconte des histoires.

Lundi 18 avril 2011

 

* Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, journalistes de Fr 3, ont été enlevés par les Talibans lors d’un reportage en Afghanistan, et retenus comme otages du 30 décembre 2010 au 19 juin 2011.

 

 

 

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La liste :

                                                                                                     

 

 

L’actualité                     

Sortez couverts !

Speak White !

On n’a qu’une vie !

Nous avons un gagnant !

Vous verrez tout !

J’ai bien le droit !

T’as quelqu’un ?

Décrypter l’actualité

Croyances

Montrez-vous donc !

T’as ta Rolex ?

Faut tenir les délais

De qui t’es fan ?

Ne te fais pas avoir !

Des minorités visibles

Ici, c’est chez nous !

Vous saurez tout !

T’as fait l’Égypte ?

Restez nature !

Parce que je le vaux bien !

Vivre dans un corps sain !

Un cœur gros comme ça !

Vive la liberté !

Je communique !

Origine ! Origine !

Faut qu’on s’marre !

Réaction en chaîne

Se démettre

Qu’est-ce qui manque ?

Pour ou contre Héraclite ?

Paie tes dettes !

Combien ?

Ouvrir ou fermer ?

Consomme-toi !

Un jeu télévisé ?